T comme Traduttore traditore

Voilà un beau poncif, n’est-ce pas? 😉

Cependant, je suis bien consciente du problème qui se pose à tout traducteur.
Il apparaît très souvent en classe de FLE, quand il s’agit de rendre l’équivalent de certains mots ou expressions du français en néerlandais.
Il m’énerve à chaque fois que je vois des sous-titres avec des traductions allant du très approximatif au complètement erroné, voire même au contresens!
Il me gêne dans les œuvres traduites, principalement en poésie.

A l’université, j’ai eu un excellent professeur spécialiste de ces questions. Il nous faisait faire des petits travaux de comparaison d’où nous pouvions clairement conclure qu’à toutes les époques, les traducteurs ont imprimé les vues de leur temps aux œuvres qu’ils traduisaient, les forçant souvent dans un moule qui n’était pas du tout celui de l’original. Comme ces fameuses « règles des bienséances » qui interdisaient d’utiliser le mot ‘mouchoir’ dans la traduction de Shakespeare, un mot qui est tout de même indispensable à l’histoire d’Othello et de sa Desdémone…

Bref, toute traduction suscite ma méfiance, et si j’ai décidé de lire Robinson Crusoé en traduction, et non pas dans sa langue d’origine, c’est parce que l’éditeur Albin Michel (http://www.albin-michel.fr/Robinson-Crusoe-EAN=9782226238412) le présentait ainsi: « La nouvelle traduction de Françoise du Sorbier restitue toute la fraîcheur, la vitalité, la puissance du texte original. »

robinson.jpg

Comme vous pouvez le remarquer sur la couverture, Michel Déon a écrit une préface. Son nom est en plus gros caractères que celui de la traductrice, ce qui a une forte odeur de mercantilisme, n’est-ce pas? D’autant plus que sa préface est plutôt insignifiante. Ce n’est que dans un post-scriptum qu’il dit un petit mot – élogieux bien sûr – à propos du travail de Françoise du Sorbier. Passons donc là-dessus et écoutons la traductrice elle-même.

Personnellement, vu ce que je vous racontais au début de ce billet, j’ai commencé ma lecture par la postface de Françoise du Sorbier, qui pose dès la première ligne cette question clé: « Pourquoi retraduire Robinson Crusoé? »

C’est précisément ce que je voulais savoir…

Pourquoi ne pas se contenter des nombreuses traductions qui existent déjà?

Parce que ce sont de « belles infidèles »: le traducteur « s’écarte souvent du texte, résume les passages jugés trop longs » (page 393) ou « sacrifie au goût de l’époque pour la surcharge et l’adaptation de l’étranger au goût français » (page 394).
LOL, je crois entendre Désiré Nisard 😉
Parce que la traduction « comporte un certain nombre de contresens et d’archaïsmes qui en rendent la lecture difficile aujourd’hui. » (page 393), qu’elle est « loin d’être fort exacte » (page 394) ou ne respecte « ni le ton, ni le rythme de Defoe ».

Par conséquent, Françoise du Sorbier s’engage à respecter « la structure des phrases et leur respiration » (page 395) tout en utilisant une langue ni trop contemporaine ni trop archaïsante: ainsi, elle s’est abstenue « d’utiliser des mots n’existant pas encore à l’époque de l’écriture du livre » (page 395)

De plus, on peut voir ce souci de la perfection du détail dans les remerciements (page 421): « Je remercie également le capitaine Peter Roberts pour son assistance précieuse concernant les problèmes de navigation; sa femme, Ann-Victoria Roberts, romancière, qui a élucidé certains passages retors; Elisabeth Morlin, géographe, qui m’ai aidée à cerner les problèmes géographiques (…) »

On le voit: ça, c’est de la vraie conscience professionnelle 🙂

C’est donc en toute confiance que j’ai entamé la lecture de ce grand classique de notre littérature européenne, que nous croyons tous connaître mais connaissons en fait assez mal.

Enfin, je parle pour moi!

Rendez-vous le 4 février pour un C comme Crusoé!

Merci à Ys de News Book (http://newsbook.fr/)

24 commentaires sur « T comme Traduttore traditore »

  1. J’ai lu ces derniers temps « L’homme au sable » d’Hoffmann dans deux traductions différentes. L’une des traductions rendait l’oeuvre fluide et agréable à lire, l’autre, au contraire, donnait envie de fermer le livre au plus vite ! La traduction la plus précise et la plus agréable à lire datait du 19e, d’un « traducteur inconnu »… Je ne peux, hélas, comparer avec l’oeuvre d’origine car je ne maîtrise pas l’allemand 😦

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  2. Quel boulot de dingue ! Moi qui n’avais lu dans mon enfance que des éditions pour la jeunesse, je me suis farci le texte intégral bien des années plus tard. Il s’en passe des choses dont on ne souffle mot dans les autres versions !

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  3. bonjour Adrienne ! tu touches là à quelque chose qui m’habite au fond du coeur et du corps ! traducteur… interprète… passeur d’une rive à l’autre… pont… j’ai une grande estime pour celles et ceux qui font çà, et quand je lis un livre écrit dans une langue qui n’est pas la mienne, je regarde toujours le nom du traducteur…
    … dans une autre vie… peut-être…

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  4. Quand je lis une traduction, j’essaie souvent d’imaginer la phrase originale… En même temps, j’admets volontiers que, lorsque je traduis, parfois j’« améliore » l’original, parce que je me sens parfois incapable de transmettre tel quel un propos qui pourrait s’avérer fade ou complaisant. Est-ce que je trahis l’auteur? Peut-être. Au moins, je n’ai pas l’impression alors de trahir le lecteur.

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  5. Nous avons déjà bien du mal à comprendre quelqu’un qui parle la même langue que nous… alors… le traduire dans une autre langue sans trahir !!! Aie aie aie ;-))

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  6. La seule expérience de traduction dont je puisse parler valablement est … Le souvenir des traductions (enfin, des versions) du latin au français. On ne pouvait faire du littéral, on ne pouvait faire du littéraire. Ces questions de traduction sont bien intéressantes et plairaient à mon fils qui s’y connaît déjà mieux que moi (bien que ce ne soit pas un traducteur option littérature). Il faut non seulement connaître la langue de départ, mais il faut aussi parfaitement maîtriser la langue d’arrivée…
    Tu en as du courage de lire Robinson Crusoë… C’est une histoire que je n’aime pas du tout. Je ne sais même pas si je suis parvenue à lire Michel Tournier en entier (ni la vie sauvage ni les Limbes du Pacifique…)
    Dans sa correspondance avec Gide, Dorothy Bussy parle souvent de ces questions de traduction (étant donné qu’elle le traduisait en anglais). C’est assez passionnant… En effet…

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  7. oui gballand, c’est une chose qui m’énerve dans les sous-titres!
    moi non plus je ne lis pas l’allemand, Margotte!
    tu me rends curieuse, Walrus 🙂
    oui Jaku, c’est un vrai gros boulot pas simple du tout (je traduis en bénévole pour un petit journal de ma ville, souvent je dois demander aux auteurs ce qu’ils ont voulu dire: le texte de base n’est pas toujours bien clair ni bien structuré ;-))
    tu fais des travaux comparatifs, Caro 😉
    moi aussi, Lucie, au plus j’avance dans la traduction des articles pour le petit journal, au plus ça devient de l’Adrienne 😉
    ce n’est pas seulement l’approximation, Berthoise, mais de vrais choix à faire, même pour des petites phrases apparemment toutes simples; ma première vraie confrontation avec ce problème, c’est quand en 1e année un prof nous a demandé de traduire en français ce simple slogan publicitaire anglais: We try harder 🙂
    oui Teb faire à 100% pareil que l’original, c’est impossible (et ce serait illisible)
    LOL Joe Krapov 🙂 et chez Molière c’est vivement Dimanche 😉
    oui Pivoine nous aussi pour le latin le but était de rester le plus près possible du texte tout en produisant qc de valable en néerlandais (donc qc de lisible)
    merci Pivoine, merci Jaku pour votre gentillesse 🙂 ça me touche
    je dois encore y commencer, Célestine… et je ne sais pas quand j’en trouverai le temps (c’est grave)
    merci à tous et bonne soirée!

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  8. Chère Adrienne,
    Vous nous avez bien fait peur…! Heureusement, vous êtes là. Ce qui me permet de commenter enfin votre billet, fût-ce avec beaucoup de retard.
    Il m’a en effet intéressé d’autant plus que je suis traducteur. Certes, pas traducteur littéraire. Mais traducteur quand même. Et lecteur (critique) de traductions.
    Traduttore traditore. Comme vous êtes une lettrée et qu’en plus, vous avez appris l’italien, vous n’avez pas commis la faute si commune d’affubler d’un deuxième t le traditore, dans la foulée du traduttore. Ça fait du bien…
    Au-delà de l’orthographe, cependant, la formule a du vrai, et tout traducteur est forcé de le reconnaître. Mais la traduction est un « mal nécessaire », et faute de connaître toutes les langues, on est bien obligé d’y recourir. Ou de s’en tenir aux langues (ou, le plus souvent, à l’unique langue) que l’on connaît.
    Le sous-titrage est souvent source d’erreurs regrettables, mais parfois comiques. Ainsi dans le film Apollo XIII, lorsqu’un des astronautes dit en anglais « Translation over » (qui se traduit ici par translation = déplacement linéaire), on lit en français « traduction terminée »… mais malheureusement, ce n’était pas vrai 🙂
    À la décharge des sous-titreurs, il faut dire que leur métier est très difficile et plein de contraintes.
    Le fait que les traductions successives d’une même oeuvre soient le fruit et le reflet de leur époque n’a rien d’étonnant. Comme toutes les oeuvres d’art, les oeuvres littéraires donnent lieu à des interprétations variables au fil du temps et selon la sensibilité de l’interprète. Et les traducteurs du XIXe ou du XXe siècle qui prenaient certaines libertés avec l’original croyaient sincèrement bien faire. Ce qui est moins défendable encore, de notre point de vue, c’est de résumer, voire de supprimer une partie du texte. Mais je pense que ce sont là des décisions imputables davantage à l’éditeur qu’au traducteur. Il existe un texte hilarant de Kundera sur le problème des « belles infidèles », à propos de sa propre oeuvre, dans l’un des essais qu’il a écrits, L’art du roman ou Les testaments trahis. Livres que je vous recommande d’ailleurs chaudement si ce problème, et d’autres liés au respect de la volonté de l’auteur, vous intéressent.
    On pourrait faire un parallèle avec l’interprétation de la musique baroque et classique: écoutez un enregistrement de Bach par Karl Böhm et un autre par Philippe Herreweghe. La différence est énorme. Même chose pour l’utilisation d’instruments anciens (comme la traductrice de Robinson avec ses mots n’existant pas encore à l’époque de l’écriture du livre): même si c’est légitime, cela ne nous donne malgré tout qu’une bien mince garantie. En effet, à l’époque, lesdits instruments étaient neufs, et pas anciens, et sonnaient sans doute différemment. Et quand bien même ils auraient une sonorité identique, nous ne savons pas et ne saurons jamais comment leurs interprètes de l’époque les jouaient et rendaient les oeuvres que nous prétendons rendre nous-mêmes dans la pureté de leur esprit initial…
    Toute traduction suscite votre méfiance, dites-vous, et on vous comprend bien. En effet, comme si l’exercice en lui-même n’était pas suffisamment acrobatique, tant d’éditeurs en confient la réalisation à des tâcherons qui soit ne connaissent pas assez la langue source, soit n’ont aucun talent pour la rendre dans la langue cible. La méfiance s’impose, donc, même pour le travail des bons traducteurs, et il y en a beaucoup. Mais cette méfiance et la critique qui peut l’accompagner ne trouveront une vraie justification et, in fine, une expression légitime que si le critique connaît la langue source, au moins un peu. En effet, un traduction qui paraît faible, plate, morne, n’est peut-être que le reflet fidèle d’une oeuvre qui présente les mêmes défauts. À l’inverse, une traduction enthousiasmante peut être une trahison complète de l’original. Qui peut en juger s’il ne connaît pas du tout la langue source? Cela dit, j’ai lu beaucoup de très mauvaises traductions, beaucoup plus que de bonnes…
    La traduction souffre aussi d’un autre problème, double: c’est, d’une part, que chacun peut se proclamer traducteur parce que la profession n’est pas réglementée; et d’autre part, que beaucoup d’écoles ou de facultés de traduction ne forment pas leurs étudiants assez sérieusement, de sorte que le pire côtoie le meilleur. C’est vrai pour la traduction littéraire comme pour la traduction technique. Et c’est pour le moins dommage.
    Pardon pour la longueur de ce commentaire, mais je suis sûr que vous comprendrez que le sujet me tenait à coeur.

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  9. merci Biscuter!
    et oui, pour ‘tradutore’, j’ai vérifié, j’ai six dictionnaires à portée de main quand je suis à mon bureau 😉
    merci pour cette réaction, je suis d’accord avec vous sur toute la ligne, c’est vrai que la traduction est un « mal nécessaire », j’en ai besoin pour lire Pamuk ou cet hilarant auteur islandais dont le nom m’échappe…
    c’est vrai aussi que c’est pareil pour les interprétations musicales, absolument! il y a des oeuvres baroques que j’ai « redécouvertes » grâce à de nouvelles interprétations qui leur rendaient vraiment la vie (à commencer par Sigiswald Kuijken et la Petite Bande dans les années 80)
    Mais entre Böhm et Herreweghe, je ne choisis pas, j’aime beaucoup beaucoup les deux!
    Récemment, j’ai lu un article sérieux qui parlait de la façon peu respectueuse dont étaient traités les traducteurs littéraires et qu’aucun ne pouvait vivre de ce travail, qui pourtant, à mon avis, relève aussi de « l’art »
    Par mon éducation bilingue, sans doute, j’ai toujours été fascinée par les problèmes de traduction et j’ai souvent eu envie de m’atteler à la traduction d’une oeuvre que j’aimais… mais je sais que ça me prendrait un temps fou parce que je ne pourrais pas m’empêcher de peaufiner à l’infini 😉
    Même quand il s’agit d’un petit journal informatif (de quartier) je suis déjà ballottée entre le respect scrupuleux de l’original et la qualité linguistique du produit de mon travail (LOL)
    Quant aux traducteurs professionnels… je vais vous donner un exemple vécu: pour faire la version en anglais d’un site professionnel, nous avions fait appel à un traducteur diplômé (nous nous disions que notre anglais n’était pas à la hauteur, nous sommes romanistes, pas germanistes); ça a coûté beaucoup d’argent, nous avons été très étonnés par les tarifs en vigueur! Mais le produit fini, nous avons dû le contrôler et le corriger de A à Z car il comportait toutes sortes d’erreurs…
    Bref, c’est en effet un sujet sur lequel nous pourrions discuter longuement!
    Encore merci pour votre réaction et à une prochaine fois 🙂

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  10. merci aussi pour le lien, Biscuter!
    ça me rappelle un autre auteur (mais qui? je suis fatiguée, ma mémoire flanche complètement ;-)) qui disait aussi qu’il passait beaucoup de temps à mettre au point ses diverses traductions avec ses traducteurs… mais qui était-ce? ahlala…

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  11. Lisant aisément l’anglais, Robinson Crusoé est un des romans que j’avais lu en « version originale » :p Mais il est vrai que je ne m’étais jamais posé la question des livres traduits ou re-traduits.
    Merci pour ce partage intéressant. Je ne manquerais pas d’ajouter ce classique à ma liste de livre à lire.
    Emmanuelle

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