P comme photos

Je possède une photo de mon père et cinq photos de ma mère (au dos de la photo de mon père, j’ai essayé d’écrire, à la craie…)
La deuxième photo […] ma mère a un grand chapeau de feutre entouré d’un galon, et qui lui couvre les yeux. Une perle est passée dans le lobe de son oreille. Elle sourit.
Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, p.45 et p. 73-75

Je possède une photo…

Je possède une photo de mon père à dix-huit ans, sans doute la première où il porte un pantalon long. Sur celles de l’adolescence, il est soit en culotte courte, soit en pantalon de golf, comme Tintin… dont il a d’ailleurs aussi la coiffure, même si c’est sans le faire exprès : jusqu’à la fin de sa vie, il a gardé sur le dessus du front une grosse mèche de cheveux qui tenait absolument à boucler vers l’arrière.

Il sourit sur cette photo, chose assez rare pour être soulignée. Généralement, il garde un air sérieux en fixant l’objectif, exactement comme moi durant toute mon enfance, alors qu’on me priait, exhortait, menaçait pour que je sourie. Je faisais des efforts, je croyais sourire, mais mon expression était de plus en plus triste, jusqu’au bord des larmes. Ça énervait beaucoup mon père, cette incapacité. Si j’avais su alors qu’il en avait été de même pour lui, ça m’aurait rassurée.

Son veston de laine sombre est bien boutonné, sa cravate bien nouée, sa raie bien nette. Toute sa vie, il a eu un peigne en poche et se recoiffait au moindre coup de vent ou après avoir ôté son chapeau.

– Une des choses dont je me souviens, m’a dit l’autre jour l’ami Gaëtan, c’est que la seule et unique fois où j’ai vu ton père, j’ai remarqué comme sa raie était bien tracée.

***

Je possède de nombreuses photos de ma mère à dix-huit ans. On l’a habillée comme une princesse et emmenée chez un grand photographe. Ses cheveux ont été savamment bouclés dans une coupe courte qui la met en valeur. Autour du cou, elle porte un gros collier à trois rangs de perles. Au poignet droit, le lourd bracelet d’or qu’elle a reçu de ses parents pour son 18e anniversaire et qui a été réalisé par un orfèvre tout spécialement pour elle d’après un croquis. Il représente des feuilles dont j’ai toujours pensé que c’était du lierre.

Elle est assise sur une banquette qui disparaît complètement sous les plis lâches et soyeux de la jupe. Elle a les bras nus et pose délicatement les mains sur les genoux. Sur la première prise, le corps est en profil et la tête tournée vers l’objectif. Elle sourit en ployant légèrement son joli cou, sa taille fine.

Sur les autres photos, elle est debout et de face. Celles-là n’ont pas été jugées assez bonnes pour en faire un agrandissement à accrocher au salon.

– Moi ? se récrie-t-elle avec véhémence. Moi, une enfant gâtée ? Pas du tout ! Absolument pas du tout !

Ce n’est pas ce que racontent les photos.

***

pour les fans de Perec
une belle interview de l’auteur ici

http://www.youtube.com/watch?v=AwMTvi3XdPU

(durée 25 minutes)

16 commentaires sur « P comme photos »

  1. Mes parents ont divorcés quand j’avais 5 ans. Plus tard mon père n’a plus exercé son droit de visite. De ce fait je n’ai jamais eu de photo de lui. Aujourd’hui, je m’en passe très bien mais mon enfance a longtemps été perturbé par l’attitude de mon père envers mon frère et moi.
    J’ai tenté par la suite de le revoir mais à chaque fois ces brèves rencontres ont tournées mal. Cela fait maintenant plus de 25 ans qu’il est sorti définitivement de ma vie.
    Bises.

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  2. alors comment savoir, Walrus? Même la violence du déni n’est pas un indice 😉
    ne crois-tu pas, Laurent, que l’écriture finira par nous guérir de toutes ces « blessures d’enfance »? J’ose l’espérer, pour ma part il serait bien temps 😉
    les photos parlent, Elisabeth, qu’elles disent la vérité ou non, c’est une autre affaire 😉
    ça tombe bien, Tania, je n’en ai pas fini avec cet auteur 😉
    merci à tous de votre gentillesse et bonne soirée!

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  3. je suis d’accord avec vous, Mme Chapeau, mais la raison a finalement peu à dire, dans ce cas-ci (hélas, ce n’est pas faute de me raisonner, croyez-moi ;-))
    merci à vous et bonne soirée!

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  4. Elles sont bien racontées, tes photos souvenirs, je les imagine très bien !
    Mais dis-moi, qu’est-ce que c’est, pour toi, un enfant gâté ?
    Un enfant qui possède tout ce dont on peut rêver ? à qui on ne sait rien refusé ? à qui on n’apprend pas à se préoccuper des autres et pas seulement de soi ? un enfant trop choyé ?

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  5. oui je pense que c’est ça, Loulou (je comprends ta question, beaucoup de nos enfants le sont et je connais de nombreux parents qui s’en rendent bien compte mais se disent incapables de faire autrement)
    merci Mme Chapeau, merci Loulou, bonne journée!

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  6. Chez ma mère on allait » faire son portrait  » presque tous les ans. On montrait les photos en famille après le repas, on commentait on donnait des nouvelles sur chacun.
    Ma sœur possède une peinture d une tante d avant 1900.
    Amicalement Latil

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  7. « ne crois-tu pas, Laurent, que l’écriture finira par nous guérir de toutes ces « blessures d’enfance »? J’ose l’espérer, pour ma part il serait bien temps 😉 »
    Les blessures sont là, bien ancrées en nous.
    En guérir… Pour moi, la seule façon que j’ai trouvée est de ressentir ailleurs.
    Ex: Je suis dehors sous un soleil ardent, je brûle… je me place sous un parasol et je profite du soleil. Dès que je retourne au soleil, je brûle.
    Ça peut ressembler à du déni. Moi, c’est le moyen le plus simple que j’ai trouvé et je profite de mon soleil.

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