M comme mulattica

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Un début curieux, et qui a infiniment intéressé, c’est celui de M. Bridgetower, jeune Nègre des Colonies, qui a joué plusieurs concertos de violon avec une netteté, une facilité, une exécution et même une sensibilité qu’il est bien rare de rencontrer dans un âge si tendre (il n’a pas dix ans). Son talent, aussi vrai que précoce, est une des meilleures réponses que l’on puisse faire aux Philosophes qui veulent priver ceux de sa Nation et de sa couleur, de la faculté de se distinguer dans les Arts. 

Le Mercure de France, avril 1789. 

Cet enfant de neuf ans, George Bridgewater, vient de donner un premier concert à Paris, aux Tuileries. Emmanuel Dongala retrace sa carrière à partir de ce moment-là jusqu’à celui de la rupture avec Beethoven, à Vienne, en 1803. 

Ce récit, nous dit l’auteur dans ses remerciements en fin d’ouvrage, « est une fiction fondée sur des faits réels ». En effet, quelques documents et témoignages d’époque attestent des voyages, des rencontres, de la carrière aussi brillante que précoce du violoniste et compositeur George Bridgewater. Emmanuel Dongala a donc, pourrait-on dire, « rempli les trous » par la fiction qu’il a imaginée pour nous parler de ce jeune homme mais surtout de tout ce qui est en train de bouger dans la société de cette fin du 18e siècle, à commencer par la révolution française, et bien sûr la question de l’esclavage et du statut de l’homme noir. 

« C’est un travail qui m’a pris plusieurs années pendant lesquelles non seulement j’ai suivi des cours d’histoire de la musique, j’ai consulté de nombreux ouvrages, documents et articles, je suis allé à de nombreux concerts, mais j’ai aussi visité les sites importants d’Eisenstadt, de Vienne, de Londres et de Paris où se déroule l’histoire. » 

Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower, Actes Sud, 2017, Remerciements, p.333. 

Ce sont probablement ces longues études et nombreuses recherches qui se trouvent à l’origine de quelques longueurs fort didactiques et superflues, ou même carrément invraisemblables, comme cette petite servante d’auberge qui explique à George comment on procède à l’époque pour laver le linge: 

Ce n’est pas un travail de tout repos: entasser le linge sale dans d’énormes baquets en bois, le recouvrir d’une toile sur laquelle on répand de la cendre préalablement tamisée, puis jeter par-dessus cette toile des chaudronnées d’eau bouillante et attendre ensuite que cette eau filtre lentement à travers le tissu poreux et imprègne le linge sale. […] Et le lendemain, sortir le linge détrempé des baquets, le charger sur une brouette et transporter le lourd fardeau au lavoir. Une fois au lavoir, tremper ce linge sale dans des bacs de lavage, le battre et le frotter énergiquement sur les planches à laver, le retourner et le rincer plusieurs fois avant de l’essorer péniblement à la main. 

Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower, Actes Sud, 2017, p.139. 

Mais que cet aspect didactique ne rebute pas le lecteur et qu’il le prenne comme une garantie que tout le reste a été également fouillé et vérifié, à commencer par les nombreuses rencontres parisiennes: Olympe de Gouges, Condorcet, Jefferson, Desmoulins, Lavoisier. 

Bref, une belle histoire, un beau destin d’artiste et cette découverte, pour moi, que la fameuse Sonate numéro 9 dédicacée à Kreutzer l’avait été, au départ, à George Bridgetown, « sonata mulattica composta per il mulatto Brischdauer, gran pazzo e compositore mulattico. » Grand fou et compositeur mulâtre, écrit Beethoven en haut de la partition. 

Fou toi-même tongue-out

 

28 commentaires sur « M comme mulattica »

  1. Je ne connaissais pas l’existence de ce musicien. Cela m’a l’air bien intéressant. Ce que j’ai lu d’Emmanuel Dongala se passait en Afrique et, pour certains livres, étaient assez violents. Merci.
    Bonne journée.

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  2. Comme ce livre figure au catalogue de la médiathèque, comme j’aime le papier Actes Sud peut-être je me laisserai tenter même si la fiction pure m’attire davantage que la fiction historique.

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  3. L’Histoire s’écrit drôlement, on met en exergue certains hommes et on tait la plupart des autres… qui décide au bout du compte ? Les gens de couleurs et les femmes n’y ont pas une grande place, madame Adrienne, crois-tu que le monde va changer ? Belle soirée, merci pour cette lecture future. brigitte

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  4. Je viens te remercier, j’ai adoré cette lecture. Une grande richesse dans ce livre tant sur le plan historique que sur le plan humain. Cet écrivain connait la chimie des êtres humains et de leurs rapports souvent alambiqués… merci du fond du coeur. brigitte

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