Première séance

lakévio114

Eunice serre contre elle son petit sac avec les précieux pourboires. Cet argent si durement gagné et pour lequel il faut sourire à toutes les âneries, accepter les mains baladeuses, supporter les exigences, ramasser les papiers sales entre deux séances.

Eunice est fatiguée. Appuyée contre le mur dont elle sent la moulure de bois lui scier le dos, elle a mal aux pieds. Elle n’aurait pas dû mettre ces escarpins noirs, trop hauts, trop élégants pour ce genre de travail. Elle ne sait pas ce qui lui a pris. Un sursaut d’élégance pour compenser cet uniforme bleu nuit qu’elle trouve si mal seyant?

Eunice ne regarde plus l’écran depuis longtemps. Elle suit les films comme le font les aveugles: les mots, le ton, le bruitage, l’accompagnement musical lui suffisent pour tout comprendre sans rien voir. Là, en ce moment, par exemple, elle sait que les héros en sont arrivés au baiser tant attendu. En gros plan.

Debout sous les lampes qui accentuent sa blondeur dorée, le menton dans la main, Eunice se demande quand viendra son tour de rencontrer l’homme qui lui proposera autre chose que ses mains aux fesses.

Elle ne sait pas que celui qui est là chaque samedi à la première séance ne vient pas pour le film: c’est elle qu’il regarde en silence, sans jamais oser l’aborder.

***

tableau (Edward Hopper, New York Movie, 1939) et consignes chez Lakévio, que je remercie!

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38 commentaires sur « Première séance »

  1. On comme c’est touchant cet amour silencieux
    Ton récit est agréable à lire
    Bonne journée Adrienne
    ———Mon ancienne salle de cinéma par chez moi a été rachetée par un particulier pour l’aménager en lieu de vie pour sa famille

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  2. C’est vrai qu’elle a des points communs avec la mienne…Comme toi, j’ai été touchée par le sentiment d’intense solitude qui se dégage de cette femme.
    Bisous
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  3. Le film n’est pas toujours sur l’écran.
    Et cette fois, pas même chez les spectateurs.
    On sent qu’Eunice est désabusée ou qu’elle attend trop Chi lo sa ?

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  4. J’aime toujours beaucoup tes textes qui rendent bien l’impression générale du tableau à interpréter : là, bien sûr, la solitude et aussi la fatigue, l’ennui peut-être ? Qui sait ? L’attente de la fin de la séance pour pouvoir regagner son foyer, son mari et ses enfants… mais je préfère ta version !

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      1. J’ai remarqué que l’ouvreuse (dans mon enfance) éclairait le sol avec sa lampe pour guider les pas, surtout dans les escaliers, et non les visages ni même les corps.
        Bonne soirée,
        Mo

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