K comme krapoveries

d7678-lanoye1-2

– Et dire qu’on est déjà mercredi, soupire Achille en avalant le fond de sa bière, qui a toujours comme un goût de revenez-y.

Accoudé à côté de lui, son frère Auguste ne peut qu’acquiescer. La seule fois où ils n’ont pas été d’accord, c’était à propos de Rosalie, qui a fini par épouser Achille. On se demande comment elle a fait pour se décider, vu qu’ils sont absolument pareils au dehors et au dedans, le fond et la forme, comme elle le dit si bien – Rosalie a l’art de la formule – la forme c’est le fond qui remonte à la surface.

Bref, Achille et Auguste en sont à ce point où ils savent qu’ils devraient déjà être rentrés chez eux, mais où le tabouret de bar agit comme une glu: il n’est pas si facile d’en décoller. Et comme on ne peut pas accrocher tous ses habits au même porte-manteau, on se doit d’avoir au moins deux débits de boisson – ne serait-ce qu’à cause de leur jour de fermeture hebdomadaire, de leurs congés annuels et des autres imprévus de la vie.

Deux fois déjà – eux vous diront: deux fois seulement! – ces tabourets de bar-à-la-glu leur ont joué des tours, les deux fois où Achille est devenu père et que le devoir lui incombait, assisté de son frère tout aussi englué que lui, d’aller déclarer la naissance.

Marius aurait dû s’appeler César, vu qu’Auguste était son parrain. Rosalie avait trouvé que César Auguste annonçait un destin hors norme, mais les deux frères étaient plutôt branchés sur Pagnol que sur la Rome antique et avaient confondu le père et le fils de sa trilogie. Pour raccommoder la chose, il lui a fallu faire un brin de plus que de chanter à son épouse « Mon cœur est un bouquet de violettes », même si elles aussi étaient impériales.

Pour leur fille Mandoline, Achille n’a toujours pas compris ce qui lui est passé par la tête, il avait dû ce jour-là prendre le chemin de N’importewhere et était forcément arrivé à N’importewhat… Mandoline a résolu le problème elle-même en décrétant, à l’âge de quatre ans, qu’elle s’appelait Mandy et ne répondrait désormais plus qu’à ce nom-là.

La seule excuse d’Auguste et Achille, c’est que « c’est de famille », leur propre père s’appelait Fiacre à cause de l’eau-de-vie, du cheval, du cocher ou des trois à la fois, alors qu’il aurait dû s’appeler Félicien. Son père ne se souvenait que d’une chose: le prénom commençait par un F.

Rosalie n’était pas femme à s’en laisser conter. Une porte, disait-elle, regarde aussi bien dehors que dedans, chez nous on va d’abord à l’état civil et après on va se saouler.

Ce qu’elle ne sait pas, c’est que si son frère s’appelle Narcisse, c’est parce que ce jour-là son père n’a pas respecté l’ordre des choses.

***

consignes chez Joe Krapov et photo de l’album de famille de l’auteur flamand Tom Lanoye.

Voici les noms qu’on a attribués aux salles de la Maison de quartier de Villejean :

Fiacre – Mandoline – Auguste – Rosalie – Marius – Gaston – Achille – Narcisse

En admettant que ces salles ont été dénommées, il y a plus de quarante ans, en hommage à des habitants du quartier dont le nom était «de Villejean», racontez qui ils pouvaient être en vous aidant des formules suivantes tirées de « Contes à régler » de Pépito Matéo :

La parole est à celui qui la prend – Si ta parole n’est pas plus belle que le silence, ferme-la ! – Si tu veux savoir si les poissons transpirent, faut mettre ta tête sous l’eau – Au royaume des sourds les borgnes ne la ramènent pas – La parole est comme un œuf. A peine éclose elle a déjà des ailes – On ne peut pas accrocher tous ses habits au même porte-manteau – Echafauder craint l’eau froide – Ca me tarabuste l’omoplate du côté des trapèzes – Une porte regarde aussi bien dehors que dedans – Qui a éteint la pleine lune ? – Tant qu’on le porte c’est celui d’un autre mais si c’est à nous c’est qu’on n’est plus là. – On ne peut pas surfer sur la vague sans mouiller sa combi – Si tu prends le chemin de N’importewhere tu risques d’arriver à la ville de Qu’inmportewhat – Mr et Mme Egée n’ont pas de fils. Comment s’appelle-t-il ? – Ce n’est pas parce qu’on laisse la porte ouverte qu’il fait moins froid dehors – Le présent n’a jamais épuisé l’avenir – La langue est molle mais elle peut couper des têtes – La forme c’est le fond qui remonte à la surface – Quelle que soit la longueur du serpent il a toujours une queue – Personne n’est assez grand pour apercevoir le sommet de son crâne – Et dire qu’on est déjà mercrediComme un goût de revenez-yMon cœur est un bouquet de violettes – Le monde est assis sur la tête – On n’est pas là pour se faire dézinguer.

Publicités

21 commentaires sur « K comme krapoveries »

  1. Hi hi, j’en ai entendu, de telles histoires! Parfois ce n’était même pas une question de déclaration erronée du pronom, c’est juste qu’on décidait d’appeler un enfant autrement… J’ai connu un Télesphore, enfin, non, je devrais dire: j’ai connu un Raymond qui en fait s’appelait Télesphore…

    J’adore ton histoire, Adrienne!

    Bisous,
    lulu

    J'aime

  2. Ce n’est même plus « membre d’honneur de l’Atelier de Villejean » que tu es, c’est carrément « médaille d’or » !

    J’ai adoré !

    Je me permettrai de le republier sur notre blog si tu n’y vois pas d’inconvénient.

    J'aime

  3. Antiques et authentiques, ces prénoms ! C’est joliment conté, bravo.
    Je l’ai peut-être déjà dit, dans la famille de ma mère, frères et sœurs sont connus par leur deuxième prénom, le premier ne réapparaît publiquement qu’au bout de leur chemin – une tradition flamande, tu crois ?

    J'aime

    1. pas que je sache! une des sœurs de mon grand-père était « tante Marie » jusqu’au jour de sa mort, quand on a découvert que son premier prénom était Zulma. On a alors supposé qu’elle avait préféré se faire appeler Marie 😉
      Mais c’est le seul exemple que je connaisse.
      Dans ma belle-famille, certains s’étaient choisi un prénom à leur guise, ma belle-mère se faisait appeler Jeannot au lieu de Jeanne, qu’elle n’aimait pas. Exactement comme dans le livre d’Eric De Kuyper, De hoed van tante Jeannot 🙂
      https://vantilt.nl/boeken/de-hoed-van-tante-jeannot/

      J'aime

  4. Mon grand père n’aimait pas son premier prénom. Il s’appelait Palmyre et il a opté pour le second prénom qui était … Alcide. Même quand j’étais enfant, je n’ai jamais pensé que c’était une amélioration ! Mais il en est des prénoms comme de la mode, ils finissent tous un jour ou l’autre par retrouver la faveur du public ! Témoins les Jules, Thomas, Louis, Léonie etc… qui étaient complètement tombés en désuétude quand j’ai eu moi-même des enfants mais qui sont à nouveau parmi nous.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s