U comme us et coutumes

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Abonnée depuis de très nombreuses années aux Notules dominicales de Philippe Didion, je les lis chaque dimanche midi avec grand plaisir.

Le passage ci-dessous m’a beaucoup fait rire, alors que j’aurais tout aussi bien pu le classer dans ma rubrique ‘Stupeur et tremblements’, tellement c’est éloigné de nos propres pratiques. 

Mais jugez vous-même 🙂

« J’inaugure aujourd’hui une pratique qui sévit déjà depuis un moment, et pas seulement dans ma profession, la formation à distance. Il est fini le temps où l’on partait en stage à droite ou à gauche, heureux à l’idée de découvrir de nouveaux horizons et de retrouver des figures perdues de vue. Une lointaine notule (n° 38, 9 décembre 2001) évoquait ces pratiques révolues :

En général, on était convoqués à 9 heures, à 9 heures 45 tous les stagiaires étaient là, la formatrice arrivait parfois avant 10 heures, un tour de table pour se présenter, arrivée de la gestionnaire pour savoir qui mange à la cantine à midi, bon, on fait une pause pour boire un café, bon, déjà 11 heures 30, on va constituer les groupes pour cet après-midi, allez, on se retrouve à 13 heures 30 pour finir à 16 heures 30 plutôt qu’à 17 heures, hein, il y en a qui on des enfants, on sait ce que c’est, à 14 heures 15 on reprenait, bataillait une demi-heure pour trouver un couillon qui accepte d’être le rapporteur du groupe, à 15 heures 30 on commençait à entendre des raclements de chaises et des claquements de cartables, vous comprenez, mes enfants à l’école, j’habite loin, j’ai un conseil de classe, allez, à demain, c’était très enrichissant. Moi, je m’en fichais, je m’inscrivais à tous les stages qui se déroulaient à Nancy pour pouvoir aller coucher à Liverdun chez Y. et J., les enfants étaient contents de me voir et de me céder une chambre, on faisait de la musique, on se couchait tard et ça me changeait de ma solitude. 

Après ont débarqué les Castafiore du Powerpoint qui lisaient fidèlement ce qui était inscrit sur leurs diapositives, on roupillait paisiblement après une croûte trop copieuse, quel beau métier. Il était temps de mettre le holà, de couper court à ces pratiques du monde d’hier. Aujourd’hui, je reste donc at home. J’ai réussi, en recopiant des liens interminables et en repêchant des identifiants oubliés depuis lurette, à me connecter sans trop de difficultés. Je me méfie du micro et de la caméra intégrées à l’ordinateur : et si l’on pouvait me voir ou m’entendre ? Donc je reste coi, j’ai mis une chemise propre, mais j’ai gardé mes chaussons, hors champ. Je constate avec soulagement qu’une chose reste immuable : les premiers mots de l’inspectrice en chef sont pour dire que le bazar, censé débuter à 9 heures, commencera à 9 heures 30. En attendant, on peut lire les messages des stagiaires qui disent poliment bonjour au fur et à mesure de leur arrivée sur le site. Une dame : “Bonjour, je suis connectée”. On est bien heureux de l’apprendre et de savoir à qui l’on confie nos enfants. D’après l’intitulé du bazar, il s’agit d’“Accompagner la mise en œuvre des ajustements des programmes de français collège”. Des programmes qui datent d’un an et qui sont déjà modifiés, j’ai bien fait de ne pas les étudier en profondeur. J’écoute religieusement l’inspectrice en chef dérouler son laïus, admirant son implication et sa conscience à l’heure où son esprit doit être occupé pas le sort qui sera le sien quand le nouveau découpage des rectorats suivra celui des régions et qu’elle recevra ses ordres de Strasbourg. C’est vite ennuyeux (je m’occupe, je classe des photos, je notule) mais parfois drôle : quand le son est coupé, trente personnes envoient un message (il y a un cadre “chat”) pour dire que le son est coupé. Quand il revient au bout de vingt secondes, ils sont cinquante à dire que le son est rétabli. Fin des hostilités à midi, j’ai appris des choses, j’en ai noté, sans pouvoir m’empêcher d’être déprimé par le fossé qui existe entre ces belles paroles prononcées depuis la forteresse rectorale et la réalité que je vis. Les hyperactifs interactifs disent merci, le flagorneur de service, qui vient de franchir dans le bon sens le seuil de pauvreté, ajoute même “c’était très enrichissant”. La “classe virtuelle”, c’était le nom du bazar, est enregistrée et peut être rediffusée. Ça peut aider ceux qui ont du mal à trouver le sommeil. En attendant, j’éteins l’ordinateur, retourne à l’époque où je vis et allume le transistor pour écouter Le Jeu des mille francs. »

Philippe Didion, Notules dominicales, 14 octobre 2018, notule 810.

Merci d’avoir donné l’autorisation pour le publier ici!

Photo prise à la gare de Péruwelz, rue des Français 🙂

35 commentaires sur « U comme us et coutumes »

  1. J’ai l’impression qu’en Wallonie, les formations se font toujours comme avant.
    Et en Flandre, les inspecteurs organisent-ils déjà des « classes virtuelles » pour leurs profs?

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    1. Je n’ai connu que la première description, chaque point est exact avec juste ce poil d’exagération pour faire rire, je dirais toutefois que tous ne se réalisaient pas à chaque séance et que j’ai rarement vécu des stages de deux jours consécutifs. Quant aux programmes, il arrive vraiment qu’ils soient modifiés avant leur première application, il arrive aussi que la modification soit publiée quelques semaines après la rentrée scolaire pour application immédiate. 😉 ou 😦

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  2. J’adore… surtout la Castafiore du Powerpoint. Je hais Powerpoint tel qu’il est utilisé. Je lis plus vite que l’orateur ne lit et ça m’ennuie. Heureusement que j’ai découvert le dessin, ça occupe bien en attendant d’avoir la conférence « at home ».
    Merci pour le sourire de ce matin !

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  3. Chance, je n’étais pas dans l’enseignement. Dans l’industrie chimique, les stages de formation auxquels j’ai assisté étaient (souvent, y a des exceptions partout) ciblés et sérieux. Peut-être parfois un peu trop sérieux puisqu’au bout d’une semaine de formation à l’audit ISO 9000 à Paris, dans le formulaire d’évaluation un des participants avait écrit « Ne pas oublier d’inviter Walrus pour le prochain qu’on rigole une peu.

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  4. Vous êtes vachement bons, vous autres Belges.
    Au moins, c’est compréhensible (le texte plus que son but, évidemment…)
    En France, il y a un truc supplémentaire qui explique probablement les résultats déplorables obtenus à grand’ peine par les élèves – pardon « les apprenants »- français.
    Je veux parler du « jargon IUFM » une langue étrangère, totalement étrangère au français.

    Ça rend absolument inimitable et surtout incompréhensible au commun des mortels -et probablement aussi à celui ou celle qui l’a pondu- le moindre document.
    Sauf, bien entendu, le menu de la cantine pour la semaine.
    Il y a comme ça quelques bijoux dont j’ai eu connaissance et qui laissent rêveur l’homme d’âge mûr que je suis mais à coup sûr perplexe le gamin qui doit en bénéficier…

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      1. «On peut constater que de très nombreux enfants, droitiers ou gauchers, ont de réelles difficultés à tenir un instrument scripteur, à accéder à une écriture cursive suffisamment rapide pour permettre la copie ou la prise de note, à former des caractères réguliers et lisibles.»
        c’était en 1999 et le jargon n’a cessé de s’amplifier, semble-t-il

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  5. Ça se passe en France, ça ne peut se passer qu’en France tant ça décrit le  » bazar », avec une pointe d’exagération comme le dit Nicole.

    Comme je suis contente de ne plus participer à cette mascarade.
    Quand on se voyait, au moins c’était chouette, on rigolait et on échangeait de manière complètement informelle et c’était bien plus formateur que le laïus du formateur. Mais depuis qu’on est tout seul chez soi devant son ordi, c’est …. ( me vient une expression d’une rare vulgarité que je n’ose écrire ici).

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  6. Merci Adrienne, j’ai bien rigolé et j’ai moi aussi apprécié « les Castafiore du Powerpoint » !!! Le monde a changé ? le monde change ? La bonne nouvelle, c’est que pour l’instant, on a encore le droit de rire. Bises. brigitte

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  7. Ça m’a fait bien rire (j’ai suivi quelques formations !) et de plus j’ai dirigé un centre de formation professionnelle active. En « commercial » c’était un peu comme la première partie, en technique non (sauf la partie repas et départ pm?
    Ce qui me fait peur actuellement, c’est le piège des formations dont on fait la pub à la télé. J’ai une jeune qui s’est laissée prendre au piège de la formation à domicile qui « serait » suivie d’un diplôme. Le tout bien payant bien sûr, avec moults compliments sur son travail. J’espère pour elle !!!

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  8. Finalement, c’est la seule chose qu’on a gagnée – enfin qu’ont gagnée les gagnants du jeu – c’est qu’au jeu des mille francs devenu le jeu des mille euros on gagne 6,55957 fois plus ! 😉

    A demain si vous le voulez bien ! 😉

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  9. En Suisse aussi, l’heure, c’est l’heure !
    😉
    Mais j’ai bien ri.
    Je ne suis que très peu de stages de formation puisque je suis en dehors du circuit officiel.
    Mais ce qui me frappe souvent, c’est de voir comment se comportent certains enseignants en cours. Des comportements qu’ils n’apprécient certainement pas chez leurs élèves. :p

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    1. tu as entièrement raison et je me fais souvent cette réflexion … un jour à un conseil de classe, en entendant un prof se plaindre d’un élève « qui n’est jamais en ordre » et ne remet pas ses devoirs au jour dit, j’ai eu envie de lui répondre « toi non plus » 😉

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  10. J’ai toujours travaillé dans l’informatique et j’ai suivi bien des stages de formation mais pourtant seulement dans la version N° 1… Je n’ai jamais connu de formations en ligne mais il est vrai que je suis partie à la retraite en 2005, alors que s’est-il passé ensuite, je l’ignore.. 😉

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  11. Cela me rappelle mes cours de formation professionnelle en Comptabilité ou ceux de remise à niveau lors de mes épisodes de chômage. Je n’ai rien lu, ici, sur la note de présence que l’on était tenu de signer. 🙂
    Ah, il y a aussi notre note d’appréciation sur l’utilité de la dite formation. Comment être, parfois, sincère dans le commentaire ?
    Heureusement, je n’ai jamais pratiqué les cours de traitement de texte en vidéo-conférence (dont a bénéficier, dans le temps, une de mes amies). Je n’ose même pas imaginer ! Quant à la pause café : tout à fait cela.

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