M comme Madame Seyerling

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C’est ce soir-là que je devais aller dîner chez les Witterfield. La nuit descendait quand j’ai fait arrêter le taxi dans Brooklyn Heights, à l’angle de Pierrepont et de Willow Street. J’y avais repéré un fleuriste, je me disais que des roses pour madame Witterfield seraient une bonne idée, et une bouteille de vin français pour le capitaine. Sauf que je n’en ai pas trouvé et que j’ai dû me contenter de californien, ce qu’il a trouvé très bien, finalement, comme une reconnaissance de ma part envers les vignobles de son pays.

Les brownies étaient très bons. Mais le reste du repas était une horreur sans nom face à laquelle il a fallu faire bonne figure. Witterfield ne cessait de me harceler à coups de ‘n’est-ce pas que c’est délicieux?’, persuadé que sa femme était une cuisinière hors pair et qu’on ne mangeait sûrement pas mieux à Paris. J’avais tout le temps peur de me montrer trop enthousiaste, je ne voulais pas risquer qu’on me remplisse l’assiette une deuxième fois. Quand j’ai enfin réussi à m’arracher de là sans paraître grossier, j’ai vu qu’il y avait de la lumière en face. Toute la nuit, madame Seyerling a déambulé dans sa maison. Elle qui normalement vivait dans la pénombre et n’allumait pas même une lampe de chevet. Je me suis accoudé à la fenêtre pour l’observer, cherchant à comprendre son manège. Mais elle ne touchait à rien, elle passait simplement d’une pièce à l’autre, d’un étage à l’autre. Peut-être qu’elle était inquiète pour son chat. J’ai fini par m’endormir là, dans le fauteuil, pendant que la neige tombait et m’empêchait de poursuivre mes observations.

La journée était fort avancée quand je me suis réveillé. Devant ma porte, la neige crémeuse du matin s’était transformée en une masse croûteuse, un peu jaune, qui m’a fait penser à un château de sable démantibulé par la mer. Tout était calme dans la maison de madame Seyerling et ce n’est qu’alors que je me suis demandé pourquoi elle n’était pas venue faire le ménage chez moi, comme les jours précédant son arrestation. J’espérais qu’elle savait que ça ne changerait rien à nos dispositions et je comptais aller le lui dire dans le courant de l’après-midi.

Quand j’ai frappé à sa porte, elle a mis très longtemps à m’ouvrir et elle ne m’a pas laissé entrer. C’était peut-être bizarre mais il y a de ces femmes qui ne permettent pas à un homme d’entrer quand elles sont seules au logis. Ou qui veulent d’abord faire un peu de rangement. Je n’ai pas insisté et l’ai invitée à revenir travailler chez moi dès le lendemain.

Witterfield est passé le lendemain dans la matinée. La police était revenue dans la nuit pour arrêter madame Seyerling, cette fois sans les sirènes hurlantes, de sorte que je n’avais rien remarqué. Il prétendait qu’on disposait contre elle de preuves accablantes, que c’était cuit pour elle.

Voilà. Il était l’heure pour moi de rentrer en France. Mon boulot était terminé. Du beau boulot. Propre et sans bavures. J’ai tout de suite réglé un billet d’avion et [g]râce aux vents dominants sur l’Atlantique nord, nous avons atterri à London-Heathrow avec trente-cinq minutes d’avance. J’avais dans mes carnets de quoi satisfaire mon éditeur et clouer le bec aux petits chroniqueurs en mal de basse vengeance. Sur ce terrain-là, j’étais le meilleur, je venais de le prouver.

J’avais déjà en tête la petite annonce que je rédigerais pour recruter une femme de ménage. La dernière ligne serait: Si pas sérieux s’abstenir.

*** 

Ecrit grâce à cette consigne de Joe Krapov – suite et fin de ce qui a commencé ici à la lettre J comme j’ai commencé: le début de chacun des six derniers chapitres et la phrase finale du livre de Didier Decoin, Madame Seyerling, éd. du Seuil, janvier 2002. Je précise que ce n’est pas une lecture que je recommande mais chacun est évidemment libre 🙂

Source de la photo: Heathrow, de Sohel Patel sur Pexels.com

22 commentaires sur « M comme Madame Seyerling »

  1. Souhaitons au roman de ce monsieur beaucoup de succès.
    Et merci à vous pour le conseil « J’avais tout le temps peur de me montrer trop enthousiaste, je ne voulais pas risquer qu’on me remplisse l’assiette une deuxième fois »
    ;-).

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  2. Un dernier chapitre digne des précédents.
    Et comme on ne saura jamais ce qu’a commis la « parfaite » Mme Seyerling,
    On reste sur l’espoir d’un deuxième tome, même si elle n’y fait qu’une brève apparition.
    Bravo.

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