I comme incipit

C’est la première fois, j’avance vers un immeuble des quartiers interdits, je suis attendu, la première fois depuis trente ans, en riche logis, Wakami vit là depuis des mois, jamais ne m’a invité, il a déménagé, jamais ne m’a dit, maintenant qu’il sait il devient accueillant, il promet rhum toujours et acras en quantité sauf qu’il convoque entre les heures de collation, maintenant qu’il sait il ne lâche pas, il a téléphoné trois fois et laissé deux messages, décidé le jour et l’heure, et je marche vers là, j’avais autre chose à faire sauf que s’en fiche, il réalise qu’il est le dernier, vexé affreusement, métis sourcilleux, il demande réparation.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.15 (incipit)

Ne demandez pas à l’Adrienne, elle qui déteste le foot, pourquoi elle a pris à la bibliothèque ce pavé de 480 pages où un narrateur photographe raconte les cent jours qu’il a passés à prendre Zidane en photo dans le but d’en faire un album.

Ou alors relisez cet incipit avec ses drôles d’ellipses de verbe, de déterminants, ellipses qui rendent la lecture plus lente, plus laborieuse, et vous aurez la réponse: c’est pour ces particularités de langage qu’elle a pris ce livre…

J’ai raconté Zidane à tout le monde, concierge, cousines, mes voisins supérieurs si taiseux et les inférieurs qui protestent contre James Brown de matin à nuit. A tous sauf à lui. Je me suis répandu aux étages et vanté dans les commerces du quartier, de Denfert jusqu’à Alésia. Ces jours où je suivais Zidane. Je n’allais pas en parler toute ma vie. J’ai dit cent fois et mille l’idylle brève, les cent jours d’amour, jusqu’à perdre souffle, ces mêmes phrases, mêmes mots, bègue à dire et redire. A entendre le nom de Zidane rares font les dédaigneux, les visages fléchissent, fans et raffinés, yeux en extase, bouches bées. Transi au bout du fil, Wakami n’est pas mieux, excité à l’idole, dévot comme un footeux en tunique publicitaire.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.15-16 (suite de l’incipit)

Dès qu’on est « entré » dans le livre, on ne peut s’empêcher de penser que l’auteur fait dans l’épopée homérique, non seulement par le contenu, mais tout autant par la forme. Comme s’il était un aède d’aujourd’hui, un jongleur des cités,  un trouvère de la zone.

Alors on se souvient que le titre est précisément « Chant furieux ».

Je ne vais pas me mettre en louange auprès de Paris ravalée à neuf et donner des larmes pour ces débauches d’hygiène soutenues de chimie. La ville houille et suie est devenue blanche comme à son début haussmanien à coches et satins. La capitale sale où nous errions faisait abri pour les populations parlant le français acceptablement. Acceptable à ce point que Mouss y comprenait peu, Sidibé à demi. Notre cavale balle au pied s’accompagnait d’étranges syllabies (sic) et de sons heurtants. Nous étions bilingues et parlions à fol débit. La ville attrapait nos mots fautifs passés au rabot, elle engloutissait, magnanime, nos langues reptiliennes. Nous jetions aux passants des insultes sorties d’un pistolet à eau, des giclées sans grammaire, baves en suspension.

Philippe Bordas, Chant furieux, Gallimard, 2014, p.23

On pourrait très bien parodier le « Menin aeide, thea, Peleiadeo Achileos oulomenen… » 🙂

Info, résumé et premières pages sur le site de Gallimard.

22 commentaires sur « I comme incipit »

    1. comme dit un personnage p. 273 «  »il avait retrouvé son génie. Le miracle avait eu lieu. (…) En trois mois il s’était ressuscité. Comme il avait prédit. Il était en finale et jouait comme un dieu. C’est ça le grand exploit. Mais il n’y a que le coup de tête qui est resté. »
      On ne semble le connaître que pour cet « exploit » final 😉

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      1. On ne peut quand même pas en déduire qu’il brille par son self-control.
        Mais il est vrai qu’en raison du peu d’intérêt que je manifeste pour le foot professionnel, c’est à peu près tout ce que je sais de ce Zidane, la faute à la presse people, je suppose.

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      2. on se demande jusqu’à aujourd’hui ce que cet Italien a bien pu lui dire parce que selon l’auteur, jusqu’à ce fameux dernier match il n’avait jamais touché un autre joueur

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  1. Quelle écriture étrange et pourtant on « s’y fait » et on attend la phrase suivante. Avec ces ellipses, j’ai l’impression qu’il ne nous dis pas tout.
    Mais le sujet, bof ! 480 pages dis-tu ? jamais je n’irais jusqu’au bout.

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    1. oui c’est bien écrit, le livre entier est dans ce style, ça a quelque chose d’admirable (mais ça me semble parfaitement intraduisible, surtout les jeux avec la langue, avec le vocabulaire…)

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  2. Tu me donnerais envie de lire ce livre.
    Hélas, je suis totalement rétif au foot.
    Non que je n’aie pas d’estime pour ce Mr Zidane (c’est quand même la première et seule fois que j’ai vu les Français demander un rebeu comme président de la République, le truc tout à fait improbable en ces temps où le migrant, arabe ou noir est refoulé sans pitié)…

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  3. Bonjour Adrienne,
    ces « ellipses » me rendent le texte particulièrement difficile à lire d’autant plus que ce style me semble tout sauf naïf ou naturel.
    De plus, le showbiz sportif (le foot en particulier) m’ennuie au-delà de toute expression et j’ai toujours considéré ce Zidane comme un exilé fiscal surcoté.
    Désolée…

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    1. le narrateur ne veut justement pas être naïf ou naturel dans sa façon de s’exprimer, au contraire, il se fait un devoir de manier la langue avec respect et érudition, jouant de tous les registres (il y a aussi constamment des allusions à la littérature, je le répète, ça me semble intraduisible :-))
      mais je ne demande pas à mes lecteurs d’aimer ce que j’aime, pas de problème!

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