R comme Regine Beer

Sans doute est-ce suite aux élections de mai dernier, ces temps-ci plus qu’à l’ordinaire me revient en mémoire le témoignage de Regine Beer.

Nous étions des écolières de seize ans quand cette dame est venue nous raconter son histoire. Elle s’en faisait un devoir, disait-elle, car elle appartenait aux « derniers témoins« . Alors elle témoignait, même s’il lui en coûtait. Même si d’école en école, elle devait raconter 1500 fois les mêmes faits et probablement répondre aux mêmes questions.

Qu’elle ait produit sur moi une grande impression, nul doute, puisque jusqu’à aujourd’hui je me souviens de son nom, bien que je ne l’aie plus rencontré par la suite.

Une belle grande dame, qui avait décidé de survivre et de ne pas se laisser entraîner vers la haine, même pas envers ses bourreaux. Qui a passé sa vie à être positive et à aimer l’humanité.

Mais qui a, jusqu’à la fin, dû vivre avec ses démons – images et souvenirs de ce qu’elle avait vécu – qui lui causaient régulièrement des phases de dépression. Comme, on le sait, à d’autres survivants des camps.

Une anecdote en particulier m’est restée. Elle s’insurgeait contre le gaspillage et nous disait qu’elle était incapable de jeter un pot de yaourt dont elle n’aurait pas consciencieusement léché le couvercle et raclé toutes les parois. Elle avait eu trop faim – à son retour des camps et de la marche forcée, elle ne pesait plus que 31 kilos – et il y avait encore, sur cette terre, trop de gens qui avaient faim, disait-elle, pour que nous puissions jeter de la nourriture.

Peut-être que ce détail-là m’est resté parce que c’était exactement le discours de ma grand-mère Adrienne et que je l’avais déjà fait mien.

En tout cas, chaque matin depuis lors je pense à Regine Beer en léchant consciencieusement le couvercle de mon yaourt et en raclant soigneusement le petit pot 🙂

***

source de la photo ici, qui montre Regine Beer l’année de sa déportation – née le 5 novembre 1920 et arrêtée le 3 septembre 1943. Elle est décédée en mars 2014.

32 commentaires sur « R comme Regine Beer »

    1. c’est aujourd’hui que je fais passer à mes élèves leur dernier examen, pour eux le dernier de l’année scolaire et pour moi le dernier de ma carrière, devinez qui a le plus mal dormi la nuit passée 🙂

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  1. Tout comme votre billet va nous accompagner aujourd’hui, chacun de vos lecteurs sera un peu avec vous pour cette journée particulière. Et ensuite, bonne fête de la musique !

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  2. Un très bel exemple de ce que l’on appelle la résilience.
    « On n’oublie rien, on vit avec, en se disant que l’on s’en est sorti » c’est ce que disent les rescapés de l’horreur.
    Très émouvant.
    •.¸¸.•*`*•.¸¸☆

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  3. Une dame comme celle dont tu parles parcourt les classes en France pour tenter de faire comprendre la Shoah.
    Elle m’a ému.
    Comme ta note.
    Et à écouter certains discours, je me dis que quand les derniers seront morts, la chose sera prête à recommencer.
    Il restera du monde à haïr parce que nous sommes incapables de résoudre nos problèmes.
    Et pour cause : Nous ne cherchons pas des solutions, nous cherchons des coupables.
    C’est tellement plus facile…

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  4. J’avais une cliente, folle de douleur, sa famille avait été déportée, elle était la seule survivante, elle n’avait plus qu’une petite photo, elle était parfois internée, depuis la nuit des temps, les hommes sont capables du pire.

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  5. Comme tu as engrangé le souvenir que t’as laissé cette dame,
    tu as le devoir de positiver même ton dernier jour de classe et te reviendront ensuite des moments que tu croyais oubliés, et tu en useras comme tu le fais de ton pot de yaourt (je lèche aussi l’opercule !!)

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  6. J’ai une pensée pour toi et ton dernier tour de piste.
    Je ne connaissais pas cette dame et pourtant je vide consciencieusement mes pots de yaourt. Par gourmandise peut-être.
    Bises

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  7. Je n’ai pas rencontré Régine Beer mais, dans un autre contexte, une autre survivante, Marie Claude Vaillant-Couturier. Et je ne l’ai pas oubliée, ni son numéro tatoué sur le bras.
    Mes yaourts et leur couvercle sont consciencieusement nettoyés, nos parents nous ont appris à ne jamais gaspiller et j’ai à mon tour transmis le message.

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  8. Tu me fais découvrir cette dame qui a témoigné et transmis des choses qui relèvent de l’essentiel, merci.
    Examens, corrections, conseils de classe ne constituent pas la part que je préférais dans l’enseignement, même s’ils sont nécessaires. Bon week-end avant la dernière ligne droite vers les grandes vacances !

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  9. Tu as lu le livre de Primo Levi: « Si c’est bun homme », évidemment. J’ai pensé à lui en lisant ton billet.
    J’espère que tu n’auras pas de mal à changer de vie, j’ai été un peu désorientée au début.

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  10. Une grande dame, Oui! Tout comme Etty Hillesum elles voyaient au-delà de la haine face à leurs bourreaux.
    Votre dernière journée après tant d’années d’enseignement… une deuil à faire même si c’est un choix.

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  11. Texte très émouvant. Je comprends parfaitement ce qu’elle disait à propos du yaourt ainsi que votre réaction. Un de mes oncles fut déporté et lui aussi racontait ce qu’il avait vécu lors des déjeuners dominicaux. Pour les enfants présents, c’était une formation, en quelque sorte. Ainsi, je ramasse depuis toujours les miettes de pain que je mets dans une soucoupe. Merci de m’y faire repenser : j’écrirai un texte à ce sujet.
    Bon week end.
    Bonheur du Jour

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