Bilan du 20: Faux passeports

faux passeports

Formidable leçon d’histoire, document humain à la fois touchant et terriblement actuel,  on ne peut qu’applaudir l’initiative d’Espace Nord d’avoir réédité ce livre de 1937.

Un narrateur (1) retrace son parcours au travers de cinq récits qui s’échelonnent entre Noël 1919, à Genève, lors d’un congrès d’étudiants socialistes, et août 1936, quand à Moscou ont lieu les « purges » orchestrées par Staline, les procès et la condamnation à mort de quelques héros d’octobre 1917.

Cinq histoires, cinq portraits finement brossés, avec leurs tiraillements, leurs conflits intérieurs, leur engagement politique et ses lourdes conséquences dans leur vie privée.

Pilar et Santiago, Espagnols réfugiés en Belgique, Ditka et Multi, à Belgrade, Carlotta et Alessandro, expulsés d’Italie par la montée du fascisme, le Français Corvelise et sa fille Françoise, pour qui en 1914 il a choisi de déserter, et enfin Iégor, un des héros d’Octobre 1917 et compagnon de Trotski.

Rencontres qui confrontent aussi le narrateur avec son propre engagement politique et ce qu’il est prêt – ou non – à sacrifier pour sa cause. C’est ainsi que ce livre rejoint les questionnements qui seront la clé de voûte d’œuvres plus tardives, comme Les Justes (1949) de Camus ou Montserrat (1948) d’Emmanuel Roblès.

Comme dans Les Justes, deux camps s’affrontent: ceux pour qui la fin justifie les moyens – et qui par conséquent sont prêts au pire pour que leur cause l’emporte – méprisent ceux qui ont des scrupules moraux et qui, comme Kaliayev (2) ou comme le narrateur, veulent garder leur « dignité d’homme » (p.20) et se refusent à aller contre leur conscience. Ceux qui comme Plisnier lui-même voient « s’annoncer un autre despotisme ». Raison pour laquelle il refuse d’adhérer à l’idéologie stalinienne et est exclu du parti dès 1928.  

Comme dans Montserrat (3), le narrateur se trouve pris dans un terrible dilemme, dans des doutes sur son action et leur issue: « D’où vient aussi que je ne suis plus assuré de mon vrai devoir? » (p.322) qui culmine en un « Si je me trompais? ».

***

(1) que Plisnier ne veut pas qu’on confonde avec lui, mais qui serait-il d’autre, puisqu’il relate son propre parcours et ses rencontres (« Le personnage qui dit « je » dans ce livre souhaiterait garder quelque mystère » p.11, Avertissement)

(2) Kaliayev: Stepan, j’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier.
Stepan: Qu’importe que tu ne sois pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. Toi et moi ne sommes rien…
Kaliayev: Les hommes ne vivent pas que de justice.
Stepan: Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils donc, sinon de justice ?
Kaliayev De justice et d’innocence.

(3) Montserrat (qui l’a repoussé) Grâce à Bolivar, l’heure viendra où ce pays, je vous le répète, deviendra une grande nation d’hommes libres ! Grâce à Bolivar !
le comédien: Écoute donc ! Tu ne peux pas faire cela ! Tu ne peux pas tuer six êtres pour en sauver un seul !
Montserrat Comprenez ! Comprenez ! Je sais bien qu’il vous est dur de comprendre… Ce n’est pas la vie de six êtres contre celle d’un seul ! Mais contre la liberté, la vie de milliers de malheureux !
le comédien: Alors… tu ne… diras rien ! …
Montserrat (il ne répond pas tout de suite. On sent de nouveau qu’il lutte contre lui-même. Enfin, il dit avec effort) Je ne sais pas ! Je ne sais plus… Je voudrais pouvoir… Je voudrais comprendre moi-même… savoir si j’ai raison… si je ne me trompe pas ! …

20 commentaires sur « Bilan du 20: Faux passeports »

  1. Charles Plisnier, je connais : c’était un Montois ! J’ai fréquenté le même Athénée que lui. Et c’est quand j’y étais que j’ai gagné un concours d’écriture organisé par la fondation pour la défense de la langue française qui porte son nom, ce qui m’a valu un séjour d’une semaine à Paris

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  2. « La fin justifie-t-elle les moyens ? »
    Vous avez quatre heures.

    Hannah Arendt a dit des choses sur le sujet.
    Elle a même osé, pour dire les choses crûment, dire que finalement Staline, Hitler et Mussolini, c’était plus ou moins « la même limonade ».
    Et en a même mouillé d’autre dans la même sauce.
    Ce qui nous rappelle que la tentation du pouvoir est partout et que le pouvoir mène à l’abus de pouvoir.
    Bref, ces vieux serpents se mordent la queue depuis Artaxerxés et probablement avant… 😉

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  3. Ces questions volent trop haut pour moi.

    Et si mon seul devoir était d’amuser quelques voisins ou voisines, de montrer que la musique adoucit les moeurs et que les paysages en paix sont plus beaux que les ruines de guerre ?

    Oui, je sais, j’i’ais au goulag quand même !

    Bon dimanche à toutes et à tous !

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