O comme On voit…

2019-10-30 (23)

« On voit comme on veut voir; c’est faux; cette fausseté constitue l’art. »

La citation d’Edgar Degas orne un mur de l’expo au musée d’Orsay. Elle date du 17 mai 1891. Il me semble qu’elle convient parfaitement à ce tableau photographié à l’expo, Deux hommes et deux danseuses (vers 1880).

Sur le site du musée, on la retrouve dans un autre contexte: 

Au début de l’automne 1890, Degas fait en compagnie du sculpteur Bartholomé un voyage qui le mène des portes de Paris jusqu’au cœur de la Bourgogne. Parvenu à Diénay, chez son ami le graveur Georges Jeanniot, il profite de l’atelier de celui-ci pour réaliser ses premiers monotypes en couleurs. Ce procédé de gravure permet, par impression, d’obtenir un exemplaire unique d’une oeuvre. Degas reporte alors sur la planche le souvenir des paysages entrevus. « Bartholomé, précise Jeanniot, était stupéfait de lui voir dessiner les paysages comme s’il les avait encore sous les yeux. […] l’on voyait peu à peu surgir sur la surface du métal un vallon, un ciel, […] des ornières pleines d’eau de la récente averse, des nuages orangés fuyant dans un ciel mouvementé, au-dessus de la terre rouge et verte ». Ici, le profil inégal d’une colline aux tons violacés se détache sur un ciel zébré de hachures. Le sol semble, quant à lui, labouré d’une brosse vigoureuse.

Lors de conversations avec Ludovic Halévy, Degas donne la source de ses « paysages imaginaires » : « Je me tenais à la portière des wagons, et je regardais vaguement. Ça m’a donné l’idée de faire des paysages ». Mais alors qu’Halévy suggère qu’il s’agit là d' »états d’âme », Degas réplique sèchement, récusant un « langage si prétentieux », que ce ne sont que des « états d’yeux ». L’audace technique, l’étrangeté de cette vision qui n’est d’aucun temps et d’aucun lieu distingue Degas parmi les paysagistes de son temps. En 1891, il avait prévenu : « On voit comme on veut voir ; c’est faux ; et cette fausseté constitue l’art ».

Un beau pendant à ces témoignages se trouve sur le site FranceArchives:

Paradoxes ! Dans l’imaginaire collectif, Degas est le peintre des danseuses, des champs de courses et des cafés, des nus, le peintre de la « vie moderne », le représentant d’un courant esthétique impressionniste qui privilégiait la peinture sur le motif, alors qu’il ne cessa de travailler en atelier, de mémoire ou d’imagination. Degas n’improvisait pas. L’aventure impressionniste stricto sensu, qu’il a certes toujours accompagnée, ne dura que quelques années (huit expositions de 1874 à 1886). Degas peint ses derniers pastels vers 1910 – soit quinze ans d’une oeuvre tardive encore mal connue, marquée par des « orgies de couleurs » et la simplification du dessin. « On voit comme on veut voir ; c’est faux ; et cette fausseté constitue l’art », affirme celui qui n’aura cessé d’aller de l’avant, vers les avant-gardes du XXe siècle.

Pour ceux que ça intéresse, la suite ici.

On voit comme on veut voir… et ça s’applique fort bien au tableau en tête du billet, n’est-ce pas Berthoise 😉

Un article éclairant sur la réalité des petites danseuses ici: https://www.francemusique.fr/opera/derriere-l-oeuvre-de-degas-la-terrible-realite-des-danseuses-de-l-opera-57214

 

24 commentaires sur « O comme On voit… »

  1. Oh que c’est intéressant tout cela!
    La premier paradoxe est certainement de faire durer en peinture un moment vu/entrevu, ou vu comme on voulait, bien sûr.
    Bon dimanche Adrienne, un beso

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  2. Quand je pense que Degas a arpenté les rues du quartier, engueulant les passants, ruiné, puant l’urine à cause d’une prostate en mauvais état, quasiment aveugle et sourd, râlant après le mode entier, regrettant sans doute les petits rats dont il pensait sans doute que c’était de sacrées souris…
    Il est enterré de l’autre côté du mur du bout de la rue.

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  3. De même qu’une photo restitue une photo et le souvenir du moment où on a « cliqué »,

    De même Degas arrivait à capter un instant et un mouvement et à les poser ensuite sur la toile jusqu’à ce qu’ils semblent immédiats. Je trouve cela admirable.

    Quant à sa vie, elle ressemble beaucoup à celle de ses congénères, dont le génie semble trouver une source dans les excès. Hélas

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  4. Merci pour ces documents qui m’ont permis de découvrir l’histoire des « petits rats ». Pas facile, au 19ième d’être un « petit rat ». Aujourd’hui non plus, mais pour des raisons différentes.

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  5. Si les féministes rennaises passent par ici, attends-toi à ce qu’elles te demandent de décrocher ce tableau ! 😉

    Cette réflexion sur l’art, le vrai et le faux m’intéresse au plus haut point. Je suis dans une période où je privilégie le faux de l’appareil photo parce qu’il est plus artistique !

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    1. je crois que les féministes pourraient aussi applaudir Degas: est-ce que ce tableau suscite de la sympathie pour le bourgeois qui s’offre une danseuse ou pour la danseuse ‘coincée’ dans ce rôle pour survivre?

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