K comme Kamel

Autant vous le dire tout de suite, il y a deux ou trois trucs que l’Adrienne n’a pas appréciés.

Tout d’abord, l’amalgame qui est fait entre Meursault (le narrateur) et Camus (l’auteur) et les « omissions » essentielles dans l’histoire de l’Etranger pour la faire entrer dans son moule à lui:

« A sa sortie de prison, l’assassin écrit un livre qui devient célèbre où il raconte comment il a tenu tête à son Dieu, à un prêtre et à l’absurde. » (p.63)

Ensuite, cet anonymat englobant que l’auteur incrimine chez Camus (« les Arabes »), il le pratique constamment lui-même, par exemple en disant de sa victime: « ce n’était qu’un Français. » (p.87) ou en utilisant le terme « les roumis ».

Bref, le narrateur de Meursault, contre-enquête exprime sa colère – tout en s’en défendant à plusieurs reprises – et réclame justice, comme si Meursault n’avait pas été condamné à mort.

Après, bien sûr, il y a l’intéressant exercice de style à mettre Meursault et le narrateur de cette contre-enquête en parallèle et en miroir: la relation avec la mère, les lieux (Alger, Oran, Marengo), l’indifférence, l’existence vide et absurde, les similitudes jusque dans de très nombreux détails (jusqu’au crime) ainsi que des citations de Camus qu’il peut être amusant de repérer.

Juste un exemple parmi une foule d’autres: « Ce furent comme deux coups brefs frappés à la porte de la délivrance » (p.95) qui fait référence à « Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur. » chez Camus.

Haroun, comme Meursault, boit des cafés et passe le dimanche – dans son cas, le vendredi – à observer les gens depuis sa terrasse. A eu une Meriem / Marie dans sa vie. N’a pas de figure paternelle. A un voisin qui bat sa femme / son chien. Fait un travail de bureau. Etc.

Mais à lire la deuxième partie du texte, on dirait bien que le parallélisme Meursault-Moussa (ou Haroun) n’est qu’un jeu pour cacher l’essentiel du propos, qui est une critique virulente de l’Algérie d’aujourd’hui, du fanatisme religieux, et une grosse déception à cause de toutes les occasions manquées de réaliser dans ce pays le rêve de l’indépendance:

« Regarde bien cette ville, on dirait une sorte d’enfer croulant et inefficace. Elle est construite en cercles. Au milieu, le noyau dur: les frontons espagnols, les murs ottomans, les immeubles bâtis par les colons, les administrations et les routes construites à l’Indépendance; ensuite les tours du pétrole et leur architecture de relogements en vrac; enfin, les bidonvilles. Au-delà? Moi j’imagine le purgatoire. Les millions de gens morts dans ce pays, pour ce pays, à cause de lui, contre lui, en essayant d’en partir ou d’y venir. » (p.127)

••

toute l’info et lectures des premières pages sur le site de l’éditeur, Actes Sud.

15 commentaires sur « K comme Kamel »

  1. Avant de me plonger dans ce livre, il faudrait que je relise L »Etranger,
    pour y retrouver tt ce que tu notes ici.
    Je viens de libre la critique sur Bab : la première n’est pas tendre, les autres plus nuancées, ou carrément élogieuses. Selon sa culture, son ressenti, et je pense aussi son âge.
    Mais voilà une tentation de lecture.

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  2. Nous avons perçu ce livre très différemment, Adrienne. J’y ai vu un hommage à Camus et le choix de « L’Etranger » comme un point de départ pour une autre fiction, d’un autre point de vue. A mes yeux, cela n’enlève rien au chef-d’oeuvre de Camus.
    Je me souviens que la désignation des « Arabes » mettait mes élèves marocaines mal à l’aise quand on analysait « L’Etranger », on en a souvent discuté. Le fait de dire « le Français » restitue ce malaise.
    D’accord en tout cas avec ta conclusion sur les intentions de Kamel Daoud par rapport à l’Algérie actuelle. Ce qui vient de se passer avec le boycott des élections en atteste.

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    1. oh je lui ai tout de même mis trois étoiles et demie sur babelio 😉 mais je ne vois pas la nécessité de « casser » Camus avec des phrases comme « mensonge sublime » (p.58) ou « une terrible arnaque » (p.74) quand il parle de l’Etranger (et autres nombreux exemples) en plus de l’amalgame Meursault=Camus (c’est là que le mot mensonge ou arnaque conviendraient ;-))
      à mes élèves musulmans j’annonçais la couleur en leur disant ‘c’est l’histoire d’un type qui tue un Arabe’ mais ils avaient le droit de lire un autre livre

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  3. J’ai lu « l’étranger » et je pourrais le relire d’ailleurs. Mais pour te donner un avis Il faudrait que je lise celui de Kamel Daoud.
    J’ai lu des articles de lui en particulier celui où il écrit que l’Islam n’est la propriété de personne et où il revendique l’insoumission face aux religions. Il est visé par une fatwa naturellement et a été accusé d’islamophobie par des intellos parisiens. J’ai beaucoup de respect pour son courage.

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  4. Je vois que les avis diffèrent ! Il faut donc lire le livre de Kamel Daoud pour se faire une idée. Par contre, je suis bien persuadée que Camus n’a pas eu de mépris ni pour les arabes, ni pour les musulmans. Ce qu’il dit de l’absence de Dieu ne touche pas l’Islam mais le concept de dieu en général. Il affirme sa croyance d’un monde sans dieu où l’homme est responsable de ses actes et libre de son destin, ce qui lui permet de dominer l’angoisse provoqué par la prise de conscience de l’absurdité de la vie.
    C’est un hasard, mais je viens de publier un passage du Mythe de Sisyphe sur ce sujet, aujourd’hui !

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    1. d’accord avec toi sur Camus…
      je me souviens d’un texte de fiction, très court (de Camus) où un instituteur doit amener un prévenu arabe au poste de police… à mi=chemin, il décide de lui laisser le choix de la liberté, lui donne des provisions… revenu à son école, il voit que sur le tableau noir quelqu’un a écrit « tu as livré notre frère, tu paieras »
      et la nouvelle se termine à peu près en ces mots « Dans ce pays qu’il avait tant aimé, il était seul. »

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  5. Ton billet m’a donné envie de relire ‘L’étranger’ ce dimanche. Un vieux Folio tout jauni et à l’impression presque effacée par endroit!
    J’avais pas mal oublié. La relecture m’a laissé toute chamboulée…
    S’il me tombe sous la main, je lirai celui de Kamel Daoud.

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