P comme pétrole

Panhard,_Lavassor_et_Mayade_en_1892
– Mes amis, nous dit M. d’Éprouesse, nous faisons, si vous voulez bien, nos cent kilomètres par petite journée. C’est peu, trouvez-vous. Une bicyclette en rougirait. Mais nous en serons mieux pour faire escale à notre guise, bonne chère à notre appétit et dodo tout notre content : nous faisons un voyage d’agrément.
Car, M. d’Éprouesse voyage en voiture à pétrole.
Pendant l’été de 1894, l’écrivain René Boylesve fait un premier voyage en automobile avec deux amis et un mécanicien.
Ils partent de Paris pour se rendre au lac du Bourget.
Le voyage – environ 600 kilomètres – leur prendra neuf jours, vu que leur machine ne fait que du 17 km/h. Ce que l’auteur appelle « une allure vive ».
Si vive, dit-il, que lorsqu’on roule, on ne ressent pas la chaleur du jour.
La machine, qu’ils ont baptisée Azurine, tombe régulièrement en panne. On répare sur place et on redémarre: vers treize heures, on est à Barbizon, pour y déjeuner.
Enfin nous revoici lancés ; l’aiguille du compteur enregistre des kilomètres vierges d’incidents nous faisons dix-sept ou dix-huit à l’heure; nous voyons pointer les clochers de Melun; nous opérons dans la ville une descente à tous freins.
A une heure, nous atteignons Barbizon. Tout le monde sait ce qu’est un déjeuner à l’hôtel de la Forêt, qui ne diffère pas sensiblement pour les voyageurs en voiture à pétrole, sinon par la condescendance que nous obtenons du personnel et l’inquiétude mal dissimulée qu’inspirent à d’élégantes jeunes femmes notre tenue et nos barbes saupoudrées de poussière, Une halte de deux grandes heures ne nous paraît pas exagérée. Puis nous faisons une délicieuse traversée en forêt, en vitesse moyenne, nous brûlons Fontainebleau, et, par la charmante vallée du Loing, parmi des prairies et un continuel et reposant voisinage d’eau, nous gagnons à sept heures précises la pittoresque petite ville de Moret aux portes fortifiées, à l’antique ceinture de murailles, où la rencontre fortuite de l’admirable artiste S… et de sa gracieuse femme nous vaut un dîner et une soirée inopinés durant lesquels la conversation, qui ne peut s’écarter du pétrole, nous amène à jeter les bases d’une idéale voiture dont je vous épargne le plan fantastique et que nous souhaitons à la postérité.
La postérité, on connaît, tout au moins jusqu’à 125 ans plus tard 😉
Si ça vous a donné envie, le texte complet est iciAzurine, ou le nouveau voyage (publié en 1895)
Source de la photo ici – Panhard, Levassor et Mayade en 1892.

17 commentaires sur « P comme pétrole »

  1. J’aime bien « une bicyclette en rougirait ».
    Les bicyclettes de l’époque n’avaient pourtant aucun rapport avec les bicyclettes actuelles toutes équipées de changement de vitesses.
    😉

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  2. Mr Boylesve et ses deux acolytes nous a battus à plate couture !
    Il a mis neuf jours pour atteindre le lac du Bourget en partant de Paris.
    Heure-Bleue et moi, en musardant beaucoup et évitant l’A6, avons mis douze heures pour atteindre Lyon.
    J’ai souvenir d’un déjeuner chez les frères Godard à Joigny, arrosé d’un Vosne-Romanée qui a allongé le voyage d’une longue promenade…

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    1. Alain aurait approuvé, voici le texte que je lisais en classe à propos des voyages:
      « En ces temps de vacances, le monde est plein de gens qui courent d’un spectacle à l’autre, évidemment avec le désir de voir beaucoup de choses en peu de temps. Si c’est pour en parler, rien de mieux ; car il vaut mieux avoir plusieurs noms de lieux à citer ; cela remplit le temps. Mais si c’est pour eux, et pour réellement voir, je ne les comprends pas bien. Quand on voit les choses en courant elles se ressemblent beaucoup. Un torrent c’est toujours un torrent. Ainsi celui qui parcourt le monde à toute vitesse n’est guère plus riche de souvenirs à la fin qu’au commencement.

      La vraie richesse des spectacles est dans le détail. Voir, c’est parcourir les détails, s’arrêter un peu à chacun, et, de nouveau, saisir l’ensemble d’un coup d’œil. Je ne sais si les autres peuvent faire cela vite, et courir à autre chose, et recommencer. Pour moi, je ne le saurais. Heureux ceux de Rouen qui, chaque jour, peuvent donner un regard à une belle chose et profiter de Saint-Ouen, par exemple, comme d’un tableau que l’on a chez soi.

      Tandis que si l’on passe dans un musée une seule fois, ou dans un pays à touristes, il est presque inévitable que les souvenirs se brouillent et forment enfin une espèce d’image grise aux lignes brouillées.

      Pour mon goût, voyager, c’est faire à la fois un mètre ou deux, s’arrêter et regarder de nouveau un nouvel aspect des mêmes choses. Souvent, aller s’asseoir un peu à droite ou à gauche, cela change tout, et bien mieux que si je fais cent kilomètres.

      Si je vais de torrent à torrent, je trouve toujours le même torrent. Mais si je vais de rocher en rocher, le même torrent devient autre à chaque pas. Et si je reviens à une chose déjà vue, en vérité elle me saisit plus que si elle était nouvelle, et réellement elle est nouvelle. Il ne s’agit que de choisir un spectacle varié et riche, afin de ne pas s’endormir dans la coutume. Encore faut-il dire qu’à mesure que l’on sait mieux voir, un spectacle quelconque enferme des joies inépuisables. Et puis, de partout, on peut voir le ciel étoilé ; voilà un beau précipice. »
      (in Propos sur le bonheur)

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  3. J’adhère complètement à ce qu’écrit Alain.
    En 4 cv, je descendais de ma Lorraine jusqu’à la Côte en 20 heures. Et je faisais des pauses qui n’ont plus rien à voir avec les arrêts autoroutiers ! On appréciait le paysage, on rentrait dans les villes (j’ai souvenir d’avoir découvert Aix en Provence notamment).
    Avec les autoroutes, c’est moitié moins de temps, mais on est ‘abruti » en arrivant.
    Plus tard, je ne prenais jamais l’autoroute pour venir de Paris en Lorraine et je connaissais chaque détour du chemin, chaque bosquet-repère et le temps filait à toute vitesse.

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    1. exactement! et c’est selon ce principe qu’une année je suis allée dans la région du Mans « par les petites routes », j’ai traversé des tas de villes, un tas de rotondes, subi un tas de limitations de vitesse et ça m’a pris à peu près la journée 😉

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