H comme Henryk

A la fin de la guerre, Henryk a décidé de ne pas rentrer en Pologne. Sa ville avait été ravagée deux fois, par les Allemands et par les Russes. Plus rien ne l’appelait là-bas.
Pas une vieille maman.
Pas une petite amie.

Il resterait en France. Il travaillerait. Comme maçon ou comme mineur, tout ce qu’on voudrait, tout ce qu’il trouverait.

Mais rien n’est simple en ce pays.

Ses derniers sous, il a dû les consacrer à de la paperasserie administrative et à des photos d’identité.

Au numéro 13 du boulevard des Ecoles, il est entré chez Hauchard. Ça lui a crevé le cœur de ne même pas avoir de chemise blanche et de cravate à mettre pour la photo. Il a vérifié sa raie, s’est recoiffé et a pris la pose.

Sans sourire.

Avec cet air déterminé qui ne le quittera plus.

***

J’étais devant le type du guichet, nom et prénom, qu’il m’a dit, alors évidemment quand je lui ai répondu Wieczorek Henryk, ça l’a fait flipper, je commence à avoir l’habitude, je peux m’estimer heureux si on reste poli, vous pouvez épeler? il a dit en soupirant, alors j’ai épelé du mieux que j’ai pu, j’aurais pu lui expliquer qu’on n’a pas le même alphabet, en polonais, mais je me suis retenu, ça aurait encore tout compliqué, ce qui fait que quand il m’a remis le papier à signer, j’ai vu que désormais je m’appellerais Henry Vizorek, et je me suis dit qu’aucun compatriote ne me retrouverait plus dans ce pays, si l’un d’entre eux en éprouvait l’envie un jour.

***

merci à Joe Krapov pour ses consignes:

Les Inconnus sur la photo

Que faire des photos ratées ? Des photos sur lesquelles vous ne reconnaissez personne ? Deux solutions : soit les mettre à la poubelle, soit les donner à un atelier d’écriture avec la consigne suivante :

Vous choisissez une personne sur une des photos ci-dessous. Vous parlez d’elle « de l’extérieur » en utilisant le pronom « il » ou « elle » pour parler d’elle et raconter où elle se trouve, à quelle époque, et pourquoi elle figure sur la photo.

Puis vous reprenez votre texte et vous le réécrivez une seconde fois « de l’intérieur », à la place de la personne, en disant « je ».

Facultatif : Vous pouvez, si ça vous aide, insérer dans votre texte les mots ou noms de personnes ou de lieux suivants :

– brillantine, château, champignon, pont, harmonie, concorde, pleurs, masque, policier, dérogatoire, girafe ;

– Boutilliez, Moneyron, Tardy, Carpentier, Caron, Masqueliez, Hauchard, Félix, Laure Manaudou ;

– Lens, Hongrie, Pologne, Carvin, Auvergne.

23 commentaires sur « H comme Henryk »

  1. Très beau ton texte qui montre bien cette perte de son nom, ou prénom parfois, quand on quitte son pays.
    Inventer une vie aux personnes aux vieilles photos, une idée géniale, très réussi.
    Bonne journée à tous.

    J'aime

  2. Il eût été dommage que ces photos partissent à la poubelle sans passer par la case Adrienne et toucher ainsi… à l’état de grâce.

    Merci pour cette seconde vie magnifique.

    J’en profite pour partager ici le lien de ce documentaire dont les minutes 34’32 à 41’44 peuvent servir à situer le contexte de ta contribution :

    J'aime

  3. Un am!i de mon fils, retourné en Polgne, a cet air déterminé.
    Quant à la Pologne, c’est un pays mal placé.
    Chaque fois qu’un pays voisin, un coup les Allemands, un coup les Russes, remue les épaules parce qu’il se sent à l’étroit, la Pologne perd des plumes et des km²…

    J'aime

  4. J’ ai beaucoup de reconnaissance pour les travailleurs polonais et en particulier pour les kinés polonais que je veux nommer ici : Ania, Natalia, Marcin, Michał ……et Bartek, Bartoj, Claudia.
    Henryck a une bonne tête de Polonais 😉

    J'aime

    1. oui n’est-ce pas? en voyant cette photo, je me suis dit: celui-là, je vais en faire un Polonais 🙂
      (et ça pour quelqu’un qui essaie d’éviter les clichés, c’est d’un comique ;-))
      Merci aux Polonais qui te soignent si bien!

      J'aime

      1. je n’en vois aucun dans ma ville! par contre beaucoup d’ouvriers dans le bâtiment (une entreprise de plafonnage a sa camionnette bilingue polonais-néerlandais ;-))

        J'aime

  5. Décidément, les défis d’écriture avec consignes te stimule!
    J’ai pensé en te lisant à mes quatre grands-parents qui sont venus de Pologne dans les années 1920 et se sont très bien adaptés. Les hommes travaillaient dans les mines de charbon du Pas-de-Calais (les parents et leurs fils aussi sauf mon père)…

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s