D comme document humain

Ce qu’il y a de bien avec l’ami G***, c’est qu’avec sa bonne quinzaine d’années d’expérience supplémentaire, il n’a jamais manqué de prévenir l’Adrienne, « tu verras, quand tu auras quarante ans… », puis cinquante, soixante ans.

Jusqu’à ce nouveau genou qu’on lui a mis maintenant qu’il est septuagénaire: tous ses conseils et avertissements concernent des aspects physiques.

Chez Isabelle de Courtivron, les aspects physiques du vieillissement ne sont que des phénomènes marginaux, secondaires. Même si c’est sur ce thème-là que le livre s’ouvre, il n’est que l’élément déclencheur d’une réflexion plus profonde.

Bien plus important est le regard des autres, comment on est perçu(e) par les autres dès qu’on a franchi un certain âge. Dès qu’on n’est plus une personne « active », même si comme elle on a encore de nombreuses occupations aux plus hauts niveaux, par exemple dans préparation de la campagne électorale d’un futur Président.

On devient inintéressant. Invisible.

Dès ma retraite, j’ai remarqué que j’étais devenue une femme sans grand intérêt pour les jeunes. Avant, je pouvais au moins offrir des anecdotes, des informations utiles. Maintenant, mon expérience ne compte plus. Mes souvenirs, mes aventures ne les captivent pas. Mes efforts de transmission sont devenus inutiles. Les idées que je veux communiquer, inaudibles. […]
Mais je me prends à penser que, jeune, j’aurais probablement dû être plus indulgente envers les personnes âgées qui essayaient de comprendre mes activités et mon monde, qui espéraient un moment de complicité avec moi.

Isabelle de Courtivron, L’été où je suis devenue vieille, éd. L’iconoclate, 2020, p.41-42.

Ne vous laissez pas décourager par le constat un peu tristounet de ce passage. L’auteur nous offre un document très personnel, lucide, avec quelques regrets – qui n’en a pas – qu’elle assume sans nostalgie:

[…] je dois accepter de ne plus être dans la position de la militante engagée [dans le féminisme], mais celle de l’observatrice solidaire. Ce combat m’a construite, il m’a structurée pendant des décennies et m’a aidée à devenir la femme que je suis. J’y demeure très attachée mais, à présent, d’autres le mèneront. »

Isabelle de Courtivron, L’été où je suis devenue vieille, éd. L’iconoclate, 2020, p.74.

Bref, sur 190 pages qui se lisent avec intérêt, elle se livre: l’enfance, la jeunesse, les combats, la carrière, la vie de couple, le tout ponctué de réflexions sur l’avant, le pendant et l’après.

Un beau document humain.

***

Site de l’éditeur et source de l’image ici – lire un extrait ici.

24 commentaires sur « D comme document humain »

  1. Moi, je suis surprise de ce que je peux encore faire malgré tout. C’est probablement parce que je n’ai jamais eu d’occupation à un haut niveau.
    😉

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  2. S’il est vrai que nous ne sommes plus des « objets de désir » hihihi, nos encouragements aux plus jeunes sont toujours bienvenus et reçus avec reconnaissance, je constate. Je ne crois pas du tout que nous sommes devenues inaudibles au niveau personnel, les combats menés depuis 40-50 ans sont connus par elles (eux aussi????).
    Bon dimanche

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    1. oui j’ai trouvé très triste pour elle que plus personne ne s’intéresse à ce qu’elle a à raconter 🙂
      moi j’ai toujours adoré entendre les histoires et anecdotes que mes grands-parents racontaient!

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  3. Cela dépend des personnes. J’ai un ami de 90 ans qui pour les enfants, moi et la plupart des gens qui le connaissent est étonnamment jeune et sage. Et je dirai pour certains proches que la vieillesse est un paravent pour se conduire comme des enfants à qui l’on devrait passer les caprices. Bon tu m’en reparleras de se livre quand je passerai le cap ?
    Je dirais, je ne suis plus jeune mais je ne suis pas vieille.

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  4. Je le disais à ma kiné récemment : ‘ »Je me trouve encore jeune pour être vieille. »
    Mais hélas, l’âge n’y fait pas grand chose. Être vieille c’est éprouver des limites. Je date précisément le début de la fin de ma jeunesse.

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  5. « Ah, mourir, la belle affaire, mais vieillir, oh vieillir… »
    Et dire que l’auteur de ces paroles ô combien interpellantes n’avait pas cinquante ans quand il est mort…
    Je parle bien sûr de notre Jacques national.
    Ceci dit, on n’a encore rien trouvé de plus efficace que vieillir pour ne pas mourir…

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  6. J’ai eu cette chance, plutôt rare, d’être vieux à l’âge de 12 ans ! Disons, d’avoir un corps de vieux puisqu’il était paralysé, comme ceux des vieillards dans les hospices.
    Donc, à présent, que je suis pas mal avancé en âge, je me demande comment je vais devenir ultra – vieux ? Il me semble que ce n’est pas là d’arriver.
    Ma seule préoccupation est pour mon enterrement : vais-je demander à être enterré avec mes orthèses ou pas ?
    Dans une perspective catholique, paraît qu’il y aura la résurrection des corps, cela pourrait m’être utile ! Je me vois mal sortir du tombeau en rampant sur le sol, ou à quatre pattes…
    Maintenant, si c’est seulement renaître en esprit, faudra voir !…
    Cela dit je plains beaucoup la Madame qui a écrit ce bouquin… que bien entendu je ne lirai pas… ! Puisque c’est un livre réservé aux vieux !…

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    1. ça veut donc dire que tu n’y vois que l’aspect physique 😉
      oui, elle est à plaindre d’aussi mal vivre ce temps « où on ne compte plus », elle est à plaindre de se sentir invisible pour les autres, ‘mémé à toutou’ ou ‘petite dame’ regardée avec condescendance par le garçon de café parisien, on peut la plaindre et ne pas être d’accord avec elle mais tout de même lire son livre avec intérêt 😉

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