T comme trois petits points de suspension

La fiche que le garçon de bureau avait fait remplir et qu’il tendait à Maigret portait textuellement :

Ernestine, dite la Grande Perche (ex-Micou, actuellement Jussiaume), que vous avez arrêtée, il y a dix-sept ans, rue de la Lune, et qui s’est mise à p… pour vous faire enrager, sollicite l’honneur de vous parler de toute urgence d’une affaire de la plus haute importance.

Maigret jeta un coup d’œil en coin au vieux Joseph pour savoir s’il avait lu le billet, mais l’huissier à cheveux blancs restait impassible. Il était probablement le seul, ce matin-là, dans tous les bureaux de la P.J., à ne pas être en bras de chemise, et, pour la première fois après tant d’années, le commissaire se demanda par quelle aberration on obligeait cet homme quasi vénérable à porter au ou une lourde chaîne avec une énorme médaille.

Il y a des jours comme ça, où l’on se pose des questions saugrenues. Cela tenait peut-être à la canicule. Peut-être aussi à ce que l’atmosphère de vacances empêchait de prendre les choses très au sérieux. Les fenêtres étaient grandes ouvertes et la rumeur de Paris vibrait dans le bureau où, avant l’entrée de Joseph, Maigret était occupé à suivre des yeux une guêpe qui tournait en rond et heurtait le plafond invariablement au même endroit. Une bonne moitié des inspecteurs étaient à la mer ou à la campagne. Lucas portait un panama qui, sur sa tête, prenait des allures de hutte indigène ou d’abat-jour. Le grand patron était parti la veille, comme tous les ans, pour les Pyrénées.

– Saoule? demanda Maigret à l’huissier.
– Je ne crois pas, monsieur Maigret.

Car il arrive à certaines femmes, quand elles ont trop bu, d’éprouver le besoin de faire des révélations à la police.

Simenon, Maigret et la Grande Perche, 1951, in Tout Simenon volume 5, Presses de la Cité, p. 543 (incipit)

***

Les trois points de suspension ont intrigué l’Adrienne: s’agit-il de masquer le mot ‘picoler’? ça ne semble pas assez raide, comme vocable, pour y jeter un voile pudique. En tout cas pas de nos jours 😉 S’agit-il d’un autre mot? mais alors lequel?

A part ça, il y a comme toujours tous ces éléments qui font la saveur du livre et qui disparaissent à l’écran: les traits d’humour (comme ici le panama aux allures de hutte indigène), l’atmosphère étouffante à cause de la canicule et le léger laisser-aller pour cause de vacances (dans le film Maigret est comme d’habitude habillé du manteau pardessus le veston), des détails comme cette guêpe, toutes ces réflexions pertinentes sur la psychologie des personnages… et les odeurs! 

Bref, quand on lit et qu’on regarde le film juste après, on se souvient des mots, des répliques, de tout, et on remarque ce qui a été omis ou conservé.

Comme cette petite phrase qu’on avait relevée p.555 à propos du mari de la Grande Perche: « Né gibier, il trouvait tout naturel d’être chassé ».

24 commentaires sur « T comme trois petits points de suspension »

      1. n’est-ce pas? maintenant ça me semble tellement évident! j’étais sur une fausse piste: se mettre à + infinitif
        (think out of the box, Adrienne!!!)

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  1. On pourrait penser à « pisser » » aussi?
    Sinon, oui, les saveurs et odeurs se perdent souvent à l’écran, les détails éloquents escamotés.
    Bonne journée dame Adrienne.

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  2. Eh bien, que d’amour pour ce Maigret – je veux dire pour l’écrivain qu’était Simenon. Tu as tout terminé pendant l’été ? Avec ou sans masque ? 😉
    Le film n’est pas visible, au fait.

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    1. je voulais lire Maigret au Picratt’s et comme il se trouvait dans le tome 5 des œuvres complètes, j’en ai aussi lu quelques autres 😉
      le film est sur youtube, comme les autres fois, et comme toute la série avec Cremer, donc ça devrait marcher ici ou là

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  3. L’autre façon de faire n’est pas mal non plus : lire le livre après avoir vu l’adaptation.

    C’est dingue comme, sur le papier, on voit Simenon dresser, sans se poser de question, le portrait d’un commissaire alcoolique et macho. Dans  » Au rendez-vous des Terre-neuvas » il force son épouse à annuler les vacances en Alsace avec sa famille pour aller l’enfermer à tricoter dans un hôtel de Fécamp où il a une enquête non-officielle à mener !

    Il a dû bien s’embêter pendant sa retraite à Meung-sur-Loire, le gars ! 😉

    (C’est ça aussi qui m’avait bien fait rire dans « Renault 12 », c’est que l’histoire du gars commençait là ! Meung-sur-Loire ! Ca reste une destination de vacances fantasmatique pour moi !)

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    1. oui j’ai été agréablement surprise
      Je ne connaissais vraiment bien que son Maigret et l’affaire saint-Fiacre, où il évoque son enfance, son père régisseur du château… et où l’arme du crime est un simple feuillet dans un missel 🙂

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  4. J’ai automatiquement remplacé les 3 points par poil, et je me suis demandée pourquoi ne pas l’avoir écrit en entier.
    Pour moi c’est une expression familière mais sans plus.
    Chacun des extraits de Simenon que tu nous partages me donne envie d’en lire plus. Par contre les téléfilms, pas du tout!

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    1. j’ai remarqué (jusqu’ici) qu’il n’utilise aucun mot vulgaire et qu’il n’a pas peur du subjonctif imparfait 😉
      (les téléfilms sont très décevants par rapport aux livres, très « plats »)

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