R comme reine

– Ici?
– Un sanatorium, vous êtes sûre?
– Pourquoi avoir choisi cet endroit?
– Moi je pensais que ça n’existait qu’en Suisse!

Madame de B*** tenait son auditoire comme une conférencière de talent, qui sait distiller l’information, la proposer par petites touches en ménageant des effets de surprise.

Elle avait déjà mentionné son enfance passée dans le domaine, son père médecin, la belle villa dans le parc, à l’entrée, où la famille avait habité.

Même les deux hommes en bottes Aigle, tenue waterproof multipoches, jumelles et guide de la faune et de la flore – qu’ils connaissaient pourtant par cœur – n’en perdaient pas une miette, tout en ayant l’air d’admirer les arbres et de suivre les vols d’oiseaux.

– Mais certainement! Certainement qu’il y avait un sanatorium ici! Inauguré en 1924… Tout comme pour la Suisse, on pensait que le grand air, la nature, permettraient la guérison des malades.

Dans le petit groupe autour d’elle, aucun n’était né ni avant ni pendant la guerre, aucun n’avait connu de tuberculeux ni de loin ni de près, sauf au cours d’histoire littéraire, quand ils avaient lu un texte de Paul Van Ostaijen, mort à 32 ans dans un sanatorium près de Dinant.

– Et là, là était le pavillon des enfants…

Alors, dans le beau faux silence de la forêt, au moment où chacun avait mille pensées se bousculant dans la tête – tuberculose? enfants? contagion? guérison? … – Madame de B*** posa une béquille contre un tronc, sortit de son sac un grand portefeuille de maroquin d’où elle extirpa une vieille photo en noir en blanc.

Elle la fit passer de main en main.

On pouvait y voir, installée sur une terrasse couverte, une jeune femme allongée sous une couverture rayée, un homme moustachu, debout à côté de la chaise longue, en blouse blanche, les mains derrière le dos, et une dame avec un bibi des années 1920, penchée vers la malade et conversant avec elle.

– Vous voyez? fit Madame de B*** et tous sentaient la fierté dans sa voix. L’homme en blanc, c’est mon père. Et la dame en visite, c’est la reine Elisabeth.

***

écrit en réponse à la question 5 d’Annick SB (merci à elle): Pourquoi avoir choisi cet endroit?

24 commentaires sur « R comme reine »

  1. Quel beau récit, Madame B est un personnage si attachant !
    Je me suis laissée transportée par tes mots en visionnant les photographies de ce qu’il reste du sanatorium Joseph Lemaire à Tombeek, au Sud de Bruxelles. Je suis passionnée par l’exploration urbaine 🙂
    Beau dimanche Adrienne.

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  2. Madame de B*** a de la chance d’être écoutée.
    En plus des sanatoriums, nous avions aussi des « colonies » où l’on envoyait les enfants mal nourris. A l’époque ces enfants étaient appelés « enfants débiles »; ma mère et son petit frère en ont fait partie. Ils avaient été envoyés à Coxyde.

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    1. Aujourd’hui on n’entend plus débile dans son premier sens (faible)
      Je me demande pourquoi ces organisations n’existent plus. Il y a encore des enfants qui devraient avoir l’occasion d’un séjour à la mer…
      Bonne journée, Mme Chapeau !

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  3. Effectivement, à Obourg, un patelin voisin de celui de mon adolescence, il y en avait un dans la forêt communément appelée « Bois d’Havré ». Ma tante y a séjourné.
    Ça me rappelle qu’un jour au resto d’entreprise un visiteur français féru de généalogie nous avait raconté qu’au cours de ses recherches il avait découvert des villages présentant un taux élevé de décès prématurés. Il avait ajouté « On n’y pense plus aujourd’hui mais la tuberculose a fait des hécatombes à une époque ».
    Tu as vraiment le chic pour nous emmener dans des détours imprévisibles !

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  4. Cela me rappelle également les sanatoriums qui étaient nombreux dans mon département. L’altitude et l’ensoleillement étaient bénéfiques pour les malades. Jeune et assez maladive mes parents sont venus pour également me faire changer d’air 🙂

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  5. On avance, on avance, même si c’est dans le passé ! 😉

    Je suis passé pour ma part, il y a longtemps, par une espèce de sanatorium sous tente de camping du côté de La Bourboule mais après ils m’ont foutu la paix : pour ce que j’avais dans le crâne ils m’ont déclaré incurable !

    Pô grave ! Mon généraliste est indulgent, mon cardiologue dit que je vais bien. tout ça parce que je marche beaucoup et que je joue aux échecs ! S’ils savaient que cette dernière activité peut rendre complètement fou !

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    1. la reine Elisabeth est venue plus d’une fois, dans ma ville, elle est aussi venue pour la pose de la première pierre du nouvel hôtel de ville, mon grand-oncle Gustave en était l’entrepreneur et tu imagines comme ça l’a ému, il était ancien combattant de 14-18 🙂

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  6. Très beau récit qui éveille foule de souvenirs de lecture et de cinéma et qui résonne particulièrement aujourd’hui. Combien la médecine « moderne » a-t-elle perdu en humanité ! Moi aussi, je suis curieuse d’en découvrir davantage de la vie et de la personnalité de Madame de B*** …

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  7. Aaah, ben voilà ! Je me demandais quand c’est-y que tu allais nous l’avouer ?

    D’accord, la forme du feuilleton se prête tout particulièrement à prendre des chemins détournés, mais là, Bim ! Démasquée, la bavarde !!
    Parce qu’elle serait bien un peu dingo, en fait… Naaan, pas madame de B***… la narratrice !!
    Hin, hin 😉

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  8. La reine Elisabeth ! Rien que ça !!!
    Il doit être complètement dépassé le pauvre Gérard ! Lui qui pensait initier le groupe à la faune, la flore, la protection de la nature, le voilà embarqué dans l’histoire du domaine. Dans celle de madame de B*** qui réserve probablement encore bien des surprises à son auditoire captivé

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