G comme gâcher sa vie

« Je dois faire les vitres, cette semaine? »

C’était la troisième fois que Cindy lui posait la même question mais Mme de B*** ne réagissait pas.

Assise dans son fauteuil habituel, elle regardait passer les petits nuages dans le ciel de ce matin de printemps.

Probablement sans même les voir, se dit Cindy, qui finit par se planter devant elle et lui asséner un vibrant:

– Vous pensez à quoi, là, Mme de B***? ça n’a pas l’air d’aller très fort, ou je me trompe? Vous avez un souci? Sans vouloir être indiscrète, bien sûr!

Mme de B*** soupira, se redressa:

– Vous avez raison de me rappeler à l’ordre, ma petite Cindy. J’étais en train de me dire qu’on est parfois bien bête, quand on est jeune, quand il y a des décisions à prendre et qu’on agit impulsivement, au lieu de réfléchir…

Elle vit se rembrunir le fin visage de Cindy.

– Oh! je suis désolée! désolée! Je pensais à mon petit-fils Guillaume mais évidemment, vous, vous avez vécu des choses… comment dire… des choses beaucoup plus graves. Pardon de vous les rappeler si brutalement!

Mme de B*** se traitait intérieurement de tous les noms. Comment avait-elle pu se montrer si peu prévenante! Fallait-il que cette histoire de quai et de trains et de rendez-vous brusquement avortés la turlupine depuis la veille au soir!

ça va, ça va, fit Cindy. Je sais bien que vous n’êtes pas méchante.

Il n’y avait pas longtemps qu’elle avait confié, bribe par bribe, quelques pans de son triste roman, comment à dix-huit ans elle avait renoncé à faire les études supérieures qui la tentaient, pour se mettre en ménage avec son amoureux « Je-gagne-assez-pour-deux« , qui l’avait abandonnée cinq ou six ans plus tard, avec ses deux petits garçons.

Alors elle faisait des ménages.

– Je dois faire les vitres, cette semaine? répéta-t-elle.

***

Texte écrit pour le jeu d’Annick SB en réponse à la question 11: Vous pensez à quoi?

Photo d’un tableau de Magritte, prise il y a… euh… longtemps 😉

34 commentaires sur « G comme gâcher sa vie »

  1. Et oui, la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille…
    Passez un bon vendredi. Aujourd’hui, on peut faire la lessive à défaut des vitres.

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      1. Moi, je ne pratiquait pas « L’Art de la conversation ». En fait, je faisais allusion aux « bals hivernent » du Goût…car contrairement au vendredi précédent qui était le Vendredi Saint, hier, on pouvait faire la lessive…
        😺

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  2. Notre « technicienne de surface » actuelle ne nous pose pas ce genre de question existentielle : c’est elle qui décide ce qu’il y a lieu de faire ou pas cette semaine 🙂

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  3. Parfois se plonger dans les ténèbres d’Antan
    ça aide de partager ce qui pèse
    Avoir une épaule sur qui poser une bribe de sa vie
    Cette jeune dame me paraît attentionnée
    ça ne guérit pas mais ça soulage parfois
    Bonne journée Adrienne

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    1. les aides ménagères que j’ai rencontrées (chez ma grand-mère, ma mère et ailleurs) avaient toutes des choses intéressantes à raconter (et comme dit Mme Chapeau, leur vie n’était pas un long fleuve tranquille… pour qui l’est-elle, d’ailleurs ;-))
      merci et bonne journée!

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      1. Evite de la tuer avant qu’on ne sache la fin de cette histoire.
        Guillaume va-t-il succomber au charme de Jeanne ?
        Ou bien est-il attiré par les garçons ?
        Jeanne va-t-elle tomber enceinte d’un garçon quelconque, poussée dans son lit par le dépit d’un Guillaume distant ?
        Bref, de nombreuses questions sont sans réponse. 😉

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      2. Donc, on ne la croisera pas, bizarrement parée, se faufilant au coin d’une rue égarée et la tête et l’œil bas comme un pigeon blessé, traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé ?
        Pfff… Tant pis.

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  4. Je n’ai jamais eu d’aide ménagère, plus tard peut-être?…
    Donc je ne sais pas comment je me comporterais avec elles..
    Mais j’admire la façon dont tu les mets en scène, Madame de B**** et son aide.

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    1. moi non plus, j’ai l’impression que je n’aimerais pas ça 😉
      j’ai beaucoup bavardé avec l’aide ménagère qui venait chez ma grand-mère (papoter en buvant un café était aussi important que le ménage à faire ;-)) et puis aussi avec sa fille, qui a été élève à mon école, un moment.

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  5. « Je-gagne-assez-pour-deux« une phrase qui bien souvent cache le contrôle sur l’autre. Une amie dont le conjoint n’acceptait pas qu’elle gagne un salaire plus haut que le sien, monsieur se sentait diminué. Deux enfants, huit ans de vie commune elle n’en pouvait plus que cela soit constamment remis sur le tapis car en fait beaucoup d’autres problèmes découlent de cet état.

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  6. Dans la nomenclature des amoureux, je ne connaissais pas le « Je-gagne-assez-pour-deux ». Il mérite une belle campagne de pub car les « séduites et abandonnées sans qualification » ne manquent pas…

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  7. Tu as donc été frappée par « L’art de la conversation », manifestement. Et je constate que, un peu comme à Liberté, le village d’Anne-Marie, tu es restée bloquée sur le 8 mars (Journée Internationale des Droits de la Femme).
    Bien joué, comme d’hab’, Adrienne.
    A la semaine prochaine, hein ?

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