D comme demi-sel

Du beurre de missel? se dit mini-Adrienne. Décidément, les grandes personnes ont de drôles d’idées!

Il faut dire que depuis l’infarctus du grand-père, le sel est banni de la cuisine de grand-mère Adrienne et heureusement pour le beurre, au lieu de le mettre au garde-manger baignant dans de l’eau et du sel, maintenant il y a un frigidaire qui ronronne dans son coin.

Il faut jeter tout ce bric-à-brac, avait décrété la mère de mini-Adrienne, qui avait fait entrer chez elle tout le « confort moderne » que grand-mère n’acceptait qu’au compte-gouttes.

Les deux avant-bras tendus devant elle, elle tenait « du vieux brol » dont il fallait se débarrasser de toute urgence, mais auquel grand-mère tenait, comme cet allume-gaz « qui marche toujours très bien! ».

Pendant ce temps-là, mini-Adrienne faisait des aller-retour entre la cuisine où se chamaillaient les grandes personnes et la pièce de devant, où était installé le lit de grand-père.

Lui qui n’avait jamais été un lève-tard (ni un couche-tôt) passait désormais ses journées entières sous l’épais couvre-lit de satin bordeaux, que grand-mère appelait une courtepointe, et ne se nourrissait plus que de soupe et de pilules.

Lui qui avait toujours été le boute-en-train, à rire, à chanter, à raconter des blagues, ouvrait à peine la paupière et ne parlait qu’en chuchotant.

Il lui faut du calme, beaucoup de calme! avait dit le médecin, et mini-Adrienne prenait cette injonction tellement à cœur qu’elle ne marchait plus que nu-pieds, de peur de déranger le sommeil de grand-père.

Chaque jour qui passe est un jour de gagné, avait dit le médecin.

***

Écrit suivant une consigne de Joe Krapov, que je remercie: il fallait utiliser au moins cinq mots de cette liste

aller-retourallume-gaz – avale-tout – avant-bras – bon enfant (adj.) – boute-en-trainbric-à-brac – casse-gueule – chauffe-la-couche – ci-devant – clic-clac – compte-gouttes – compte-tours – coq-à-l’âne – curriculum vitae – demi-sel – dessous de table – dessus de lit – dos d’âne – emporte-pièce – ex-voto – faire-part – fox-trot – fric-frac – garde-manger – gnangnan (adj) – hold-up – jean-foutre – knock-out – lèche-cul – lève-tard – no man’s land – nu-pieds – ouï-dire – panaris – pancréas – Paris-Brest – pare-brise – pare-balles – perce-neige – pète-sec – petit-nègre – pianoforte – porte-parole

36 commentaires sur « D comme demi-sel »

  1. Des souvenirs très précis et oui, si émouvants.
    Suffit-il de tirer sur un fil du passé pour que, peu à peu, tous les détails surgissent ? Il semble que oui.
    Bon samedi dame Adrienne.

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  2. En te lisant je revis un passé à la même odeur un peu fanée, la cuisine à tout faire de la grand-mère, le grand-père alité dans le salon, les ablutions à l’évier, la cuisinière à charbon … et les r roulés de Bonne-Maman

    Aimé par 1 personne

      1. Le Ciney au charbon ! je l’avais oublié. Qui ne chauffait que la pièce principale et ça, en revanche, je m’en souviens

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      2. ah oui, il fallait garder les portes bien fermées et la pièce d’à côté, ou le couloir, te causaient un choc thermique 😉
        (il fallait mettre sa petite laine pour aller aux toilettes ;-))

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  3. Du demi-sel au missel, de quoi régaler le docteur Lacan. Les souvenirs réveillés par cette madeleine salée sont bouleversants : un retour à l’enfance, à la découverte du monde des grandes personnes…

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  4. Heureusement que ma mère n’a jamais su qu’elle mangeait du beurre de missel, elle ne s’en serait pas remise ! Étrangement j’ai toujours trouvé qu’il avait un goût rance 😉

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    1. c’est l’époque où à cause de l’infarctus de grand-père, on est tous passés à la margarine (c’est fou ce que la pub et les médecins réussissent à nous imposer!) et moi j’ai préféré ne plus rien mettre sur mes tartines 😉
      je n’ai retrouvé le bon goût du beurre que chez mes beaux-parents, où jamais la margarine n’était entrée 😉

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  5. Ca me fait rigoler d’avoir autant joué aux échecs contre le docteur G. qui avait accouché près de la moitié des dames de la ville de S.

    Parce que comme médecin accoucheur de souvenirs, je me pose un peu là, moi aussi ! 😉

    Il faut dire que Madame est une hypermnésique sacrément douée pour faire de beaux bébés littéraires !

    Bon week-end à tout le monde !

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    1. je suis bien contente que Joe Krapov apprécie mes krapoveries 🙂
      ici c’est le mot demi-sel qui a été le fil sur lequel je n’avais qu’à tirer, comme dit Colo, pour dévider toute la bobine, avec rien que de l’authentique dedans!

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  6. Chez nous, on buvait du lait livré par le fermier mais on mangeait du beurre de laiterie qu’on salait nous mêmes (je veux dire les grandes personnes) pour ne pas payer le sel au prix du beurre.

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    1. saler le beurre était une opération délicate, le bon dosage réunissant les exigences du goût et de la conservation, l’été 🙂
      je me souviens qu’en temps d’orage, ma grand-mère se dépêchait d’utiliser le lait en crème pâtissière (impérial ;-)) sous prétexte qu’il allait « tourner » 😉

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      1. non, il fallait alors le jeter, ce qui était un péché, « quand on pense à tous ces pauvres gens qui ont faim » 😉
        (il m’en est resté quelque chose ;-))

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