E comme excipit

Vous irez aux Vraies Richesses, n’est-ce pas? Vous prendrez les ruelles en pente, les descendrez ou les monterez. Vous vous abriterez du soleil qui tape fort. Vous éviterez la rue Didouche Mourad si pleine de monde, traversée par de nombreuses ruelles comme par une centaine d’histoires, à quelques pas d’un pont que se partage suicidés et amoureux.

Vous vous arrêterez à la terrasse d’un café et vous n’hésiterez pas à vous y installer pour discuter avec les uns et les autres. Ici, nous ne faisons pas de différences entre ceux que nous connaissons et ceux que nous venons de rencontrer. On vous écoutera avec attention et on vous accompagnera dans vos balades. Vous ne serez plus seul. Vous grimperez les rues, pousserez les lourdes portes en bois, imaginant ces hommes et ces femmes qui ont tenté de construire ou de détruire cette terre. Vous vous sentirez accablé. et le bleu au-dessus de vos têtes vous donnera le tournis. Vous vous dépêcherez, le cœur battant, vous irez rue Charras qui ne s’appelle plus comme ça et vous chercherez le 2 bis. Vous ne ferez pas attention à la Renault grise garée sur le côté. Ceux qui sont à l’intérieur n’ont aucun pouvoir. Vous vous retrouverez devant l’ancienne librairie des Vraies Richesses dont j’ai imaginé la fermeture mais qui est toujours là. Vous essaierez de pousser la porte vitrée. Elle sera fermée. Le voisin qui gère un restaurant, juste à côté, vous dira : « Il est parti déjeuner, il a bien le droit de manger, lui aussi ! Tenez, je vous offre une limonade. »

Vous attendrez le gardien des lieux, assis sur la marche, à côté de la plante. Il se dépêchera quand il vous apercevra. Vous pénétrerez enfin dans ce petit local qui fut le point de départ de tant d’histoires. Vous lèverez la tête pour voir le grand portrait de Charlot qui sourit, derrière ses lunettes noires. Oh, pas d’un grand sourire, c’est plus l’air de dire : « Bienvenue, entrez, prenez ce qui vous plaît. » Vous penserez aux mots de Jules Roy: De cette aventure, dont nous ne savions pas que nous la vivions, il reste pour moi une sorte de mirage. Charlot fut un peu notre créateur à tous, tout au moins notre médecin accoucheur. Il nous a inventés (peut-être même Camus), engendrés, façonnés, cajolés, réprimandés parfois, encouragés toujours, complimentés au-delà de ce que nous valions, frottés les uns aux autres, lissés, polis, soutenus, redressés, nourris souvent, élevés, inspirés. [..] Pour aucun d’entre nous, jamais un mot qui aurait pu laisser entendre que notre génie n’était pas seulement l’avenir de l’Algérie et de la France mais celui de la littérature mondiale. Nous étions les poètes les plus grands, les espoirs les plus fantastiques, nous marchions vers un avenir de légende, nous allions conférer la gloire à notre terre natale. […]Nous fûmes son rêve. C’est là que le sort le trompa, injustement, comme se lève une tempête sur une mer calme. A la bourrasque, il tint tête tant qu’il put. Je ne l’entendis jamais protester contre l’injustice ni maudire l’infortune qui l’accablait. Par moments, il m’arrive de me demander si nous avons été assez dignes de lui.

Un jour, vous viendrez au 2 bis de la rue Hamani, n’est-ce pas?

Kaouther Adimi, Nos richesses, éd. du Seuil, 2017, p.175-177 (excipit)

***

Lecture terminée, je peux la recommander 🙂

17 commentaires sur « E comme excipit »

      1. Nos lectures préférées ne peuvent pas plaire à tout le monde. Il ne faut évidemment pas s’en vouloir pour cela ;o)

        Et as-tu fini de lire « Epépé » ?

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      2. c’est vrai, mais quand même, on se sent responsable si on recommande 😉
        (non pas encore lu, j’ai toujours une dizaine de livres en route en même temps ;-))

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  1. Ta note me fait l’effet du début de « Lumière d’août » de Faulkner.
    A peine peine les premiers mots lus, on a déjà chaud. 😉
    Je ne sais pas si je lirai ce bouquin.
    Mon père m’a déjà dit tant de choses sur le sujet…

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      1. Il n’avait que six ans de plus que mon père qui, au début de la guerre, vivait à Alger où il était élève à l’école des Beaux Arts.
        Mon père était un lecteur averti, je ne sais pas s’il connaissait Edfmond Charlot mais une chose est sûre, l’histoire et les histoires de l’Algérie, il connaissait.
        Et ça ne m’étonnerait pas plus que ça que mon père ait connu Edmond Charlot l’éditeur car il aimait Albert Camus.

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  2. Merci déjà pour la découverte d’Edmond Charlot. Dans la notice de Madame Wikipe, j’ai relevé cette phrase :

    « l’auteur se trouve incarcéré pour pacifisme ».

    Les morts sont tous de braves types mais il faut reconnaître qu’il y avait parmi eux – et qu’il y a toujours sans doute – des cons fabuleux !

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