G comme grand!

D’un écrivain et de son œuvre, on peut au moins savoir ceci : l’un et l’autre marchent ensemble dans le labyrinthe le plus parfait qu’on puisse imaginer, une longue route circulaire, où leur destination se confond avec leur origine : la solitude.

Je quitte Amsterdam. Malgré ce que j’y ai appris, j’ignore toujours si je connais mieux Elimane ou si son mystère s’est épaissi. Je pourrais convoquer ici le paradoxe de toute quête de connaissance : plus on découvre un fragment du monde, mieux nous apparaît l’immensité de l’inconnu et de notre ignorance ; mais cette équation ne traduirait encore qu’incomplètement mon sentiment devant cet homme. Son cas exige une formule plus radicale, c’est-à-dire plus pessimiste quant à la possibilité même de connaître une âme humaine. La sienne ressemble à un astre occlus ; elle magnétise et engloutit tout ce qui s’en rapproche. On se penche un temps sur sa vie et, s’en relevant, grave et résigné et vieux, peut-être même désespéré, on murmure : sur l’âme humaine, on ne peut rien savoir, il n’y a rien à savoir.

Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éd. Philippe Rey/Jimsaan, 2021, incipit, p.15

Aux auteurs africains de ma génération, qu’on ne pourrait bientôt plus qualifier de jeune, T.C. Elimane permit de s’étriper dans des joutes littéraires pieuses et saignantes. Son livre tenait de la cathédrale et de l’arène ; nous y entrions comme au tombeau d’un dieu et y finissions agenouillés dans notre sang versé en libation au chef-d’œuvre. Une seule de ses pages suffisait à nous donner la certitude que nous lisions un écrivain, un hapax, un de ces astres qui n’apparaissent qu’une fois dans le ciel d’une littérature. (p. 17)

Si on pouvait douter qu’ait réellement existé, à une époque, un homme appelé T.C. Elimane, ou se demander si ce n’était pas là le pseudonyme qu’un auteur s’était inventé pour se jouer du milieu littéraire ou s’en sauver, nul, en revanche, ne pouvait mettre en doute la puissante vérité de son livre : celui-ci refermé, la vie vous refluait à l’âme avec violence et pureté.

Savoir si, oui ou non, Homère a eu une existence biographique demeure une question passionnante. A la fin, cependant, elle change peu de choses à l’émerveillement de son lecteur ; car c’est à Homère, qui ou quoi qu’il fût, que ce lecteur rend grâce d’avoir écrit l’Iliade ou l’Odyssée. De la même façon, peu importait la personne, la mystification ou la légende derrière T.C. Elimane, c’était à ce nom que nous devions l’œuvre qui avait changé notre regard sur la littérature. (p. 18)

***

La presse après le Goncourt: ici. France culture ici et ici.

30 commentaires sur « G comme grand! »

  1. L’incipit signe un GRAND livre !
    C’est décidé, ce roman sera le premier accroc à la résolution de ne plus acheter. Merci Adrienne et bon dimanche.

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  2. Je suis à la page 55, mais tu ne m’avais pas dit qu’il y en aurait 396.
    Ni que c’était un prix Goncourt.
    Je crains qu’il aille bientôt rejoindre la vingtaine d’ouvrages entamés qui traînent sur ma liseuse.
    Sauf, bien sûr, s’il reste passionnant !
    Mais tu as déjà vu un Goncourt passionnant ? 🙂

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    1. je connais même des Nobel qui ne sont pas passionnants 😉
      (je l’ai lu sans savoir qu’il avait le Goncourt, à la bibliothèque avant de plastifier la couverture on lui enlève ses banderoles publicitaires ;-))

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      1. Je penserais plutôt à Modiano, Marcel n’a pas reçu le Nobel (ce qui tendrait à prouver qu’il n’était finalement pas aussi mauvais que ce que j’en dis… 🙂 )

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      1. parce que lors de billets précédents tu avais été déçue et plusieurs fois déjà tu m’as dit que ton genre préféré c’était la science-fiction (ou je me trompe?)
        comme j’ai dit aussi à d’autres sous différentes formes en réponse à d’autres commentaires, souvent je me retiens de parler des livres que j’ai aimés parce que je ne veux pas du tout jouer ce rôle de prescripteur (trice ;-)) et décevoir des gens.

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    1. je ne veux pas du tout jouer le rôle de « prescriptrice » en matière de lecture, j’ai trop peur de décevoir, c’est tellement personnel, les goûts en littérature!
      bises, bonne reprise!

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      1. Non non, je ne le vois pas comme ça!
        Si je ne l’apprécie pas autant que toi, il n’y aura pas de déception. Je n’ai pas d’autre attente que de découvrir ce qui t’a autant touchée.
        C’est un phénomène complexe et un peu mystérieux, le fait qu’une œuvre nous touche ou pas.
        Et rien de plus personnel, en effet!

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  3. « Plus on découvre un fragment du monde, mieux nous apparaît l’immensité de l’inconnu et de notre ignorance »
    C’est tellement vrai et de là toute la beauté et l’immensité de la vie. Ça nous ramène vite à reconnaître l’endroit où on se doit d’être : humble, vulnérable.

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  4. Je préfère ne pas commenter que venir dire des bêtises dans la cour des grands : on sait bien (ou pas) que mes dernières lectures sont :

    – Les Tuniques bleues ;
    – Une étude en rouge, Le Signe des quatre et Les Aventures de Sherlock Holmes ;
    – Alice détective de Caroline Quine (si,si ! ) ;
    – Nouvelles histoires extraordinaires rennaises ;
    – le supplément jeux et la recette de cuisine de « Ouest-France dimanche ».

    Vous voyez le niveau ! 😉

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    1. Ça n’empêche pas, moi aussi j’ai lu quelques tuniques bleues en novembre, avec grand plaisir aussi 🙂
      D’ailleurs il me semble que j’y ai consacré un billet !
      A Ostende en décembre j’ai lu deux Astérix, je n’avais pas encore lu celui où il va rapporter un picte congelé 😉

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  5. Je suis en train de le lire. Page 68.cette nuit de 3h à 4h30. Il faut meubler ses insomnies. Pour l’instant, j’accroche bien, j’aime la langue.

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    1. Ah oui c’est du costaud, ça se lit moins vite que Marie darrieussecq 😉
      Mais ce serait encore mieux si tu dormais aussi bien que le cantonnier de Fernand Raynaud 🙂
      Bises !

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