D comme dernière

113ème devoir de Lakevio du Goût

– Je vous ai prévu cette table-là, ça vous convient?
– C’est parfait, dit la plus âgée des deux, qui s’installe le dos au mur: elle aime bien voir la salle et tout ce qui s’y passe. Ce qu’elle ne manque pas de communiquer à sa commensale: ça donne de la conversation.

– Tu as vu la dame toute seule sur la banquette? fait-elle dès qu’on leur a apporté l’apéritif.
– Ben non, je devrais me retourner, ça ne serait pas poli.
ça doit être fort triste d’aller toute seule au restaurant.
– Surtout si les autres te dévisagent tout le temps comme tu le fais depuis dix minutes, répond la plus jeune.
– Je ne la dévisage pas! Je la vois, c’est tout!

Entrée, plat principal, dessert, la dame seule en est déjà au café et si elle a l’ouïe fine, elle a dû entendre au moins cinq ou six fois les mêmes réflexions à son propos, venant de la vieille dame d’en face:

– C’est tout de même triste, d’aller seule au restaurant!
– ça fait, dit la plus jeune, que si tu es seule, tu dois rester chez toi?

– C’est quand même triste de manger seule! répète-t-elle encore au moment de l’addition.
– Ah vous voulez parler de la dame qui était là? fait la patronne en montrant la place désormais inoccupée. Son mari et elle venaient tous les vendredis. C’est la première fois qu’elle revient depuis qu’elle est veuve.

***

Merci à Monsieur le Goût pour le tableau et la consigne, alors qu’il est en plein dans les cartons du déménagement 🙂

Cette toile de Joseph Lorusso me pousse à me poser quelques questions. Dont celle-ci : Que fait cette femme, là, dans ce café ?

« Il y en a toujours un des deux qui reste le dernier » disait grand-mère Adrienne, et elle ne savait pas ce qu’elle devait souhaiter. La mère, elle, savait, et ne cessait de le clamer haut et fort à son mari: « C’est à espérer que tu partes avant moi, tu serais perdu sans moi. »

51 commentaires sur « D comme dernière »

  1. « La vieille dame d’en face » n’avait pas assez d’imagination pour deviner la vérité.
    Quant à votre maman, contrairement à elle, je souhaite partir la première, mais je sais que là-haut, on ne me demandera pas mon avis.
    Bravo pour votre devoir et bonne journée.

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    1. je ne voulais ABSOLUMENT PAS en faire une « saoulotte », comme le peintre le suggère!
      (elle a pris une bouteille, comme d’habitude, mais en a à peine bu un verre, c’est pour ça qu’on la lui a laissée, même au moment du café ;-))

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    1. mon premier voyage seule, et par conséquent mon premier resto seule, c’était quelques jours à Paris: c’est là que je me suis dit que les chroniqueurs gastronomiques devraient être des femmes seules, c’est là qu’on voit vraiment si le service est gentil et prévenant, ou si on te met au fond à une mini-table à côté des WC (ça m’est arrivé)

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    1. je préfère passer par ce chagrin-là sans devenir ivrogne, comme le suggère le tableau, ça me semble bien pire encore 😉
      depuis que je n’ai plus de mari, j’évite l’alcool, de peur de « tomber dedans »

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      1. LOL
        par bonheur je faisais déjà presque tout (sauf la banque!) mais je suis incapable d’ouvrir des bocaux (j’ai déjà cassé un instrument ou deux supposés servir à ouvrir les bocaux) donc je n’en achète plus 😉

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  2. Tristesse, solitude…
    2022… 22 ans que je suis seule (en avril), je ne suis jamais retournée au restaurant seule, je ne peux pas. Le ciné ça va mais pas le restaurant.
    Merci pour ce beau texte tellement… humain, parlant.

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    1. pour moi aussi c’est ce qui est le plus difficile et je ne le ferais jamais dans ma propre ville, mais en voyage je suis bien obligée… avec chaque fois un peu d’appréhension sur l’accueil qui me sera fait mais entre-temps j’ai quelques bonnes adresses à Bruxelles et à Ostende 😉
      merci pour l’appréciation!

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  3. Il faut le vivre pour le savoir vraiment et encore là chacun le vit à sa façon.
    Le grand départ il y a trois ans de mon conjoint de 58 ans de vie avec lui m’a laissée durant les six premiers mois dans un état sur lequel je ne peux pas mettre un nom deni, rêve je ne sais pas trop.
    Le manque, le vide sont maintenant partis. La vie par elle-même contient tant de joies et d’amour qui étaient là avant et qui sont encore là maintenant.
    Mais entre le grand départ et un départ par choix je ne saurais dire lequel est le plus souffrant…

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