Bilan du 20

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– Je peux débarrasser? a demandé le serveur en désignant la tasse de Mathieu.

Elle a fait oui de la tête et a baissé les yeux.

Pas envie de croiser son regard, qu’il soit interrogateur, bienveillant ou narquois…
Non, pas envie.

Tout allait si bien, pourtant. Mathieu avait tout pour lui plaire.
Et elle-même lui plaisait aussi.
Elle le savait.

La preuve: il a tendu la main pour saisir la sienne, par-dessus la table.
Cette main inoccupée dans ce gant noir.

Sa prothèse.

***

23e devoir de Lakevio du Goût, que je remercie:

Hopper me rappelle chaque fois quelque chose de nouveau, me raconte une nouvelle histoire, un angle de vision que je ne soupçonnais pas. Et vous ? Que vous dit cette toile ? Que fait la cette jeune fille ? Qu’attend-elle ? Dites-le lundi…

Le bilan du 20

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L’idée de faire des billets ‘typologie de profs’ (1) semblait intéressante mais la chose n’a finalement pas vu le jour: chaque caractère a sa part de flou et le risque de tomber dans la caricature est trop grand.

De plus, une tendresse certaine unit l’Adrienne à ce corps de métier qui souffre déjà bien assez de burn-out sans qu’elle s’en mêle.

Mais que pensez-vous de celui qui a le don de vous faire sentir une pauvre cloche:

– Et comment tu t’y prends, pour étudier ce morceau? demande Kristof, prof d’accompagnement (piano classique)

Voilà la question piège, se dit l’Adrienne, fais gaffe de donner la bonne réponse.
Elle le connaît déjà un peu, le Kristof, il est du genre irascible 😉

– J’exerce d’abord la main droite, puis la gauche, puis les deux ensemble, répond-elle en serinant ce que ses deux profs de piano lui répètent depuis un peu plus de trois ans.

Mal lui en a pris, le prof a explosé en invectives et a assommé cette pauvre Adrienne, qui a fini par être au bord des larmes, essayant de tenir le coup jusqu’à ce qu’il lâche prise.

– C’est quoi, ça pour une méthode débile? Est-ce qu’on apprend à rouler en auto à une main? est-ce qu’on apprend à rouler à vélo avec un pied? est-ce qu’on apprend à lire avec un œil?

– Ce n’est pas moi qu’il faut enguirlander, a protesté faiblement l’Adrienne, parlez-en plutôt à vos collègues, c’est eux qui préconisent cette méthode.

Combien de fois, en effet, l’Adrienne s’est-elle entendu dire qu’elle était toujours trop pressée d’exercer les deux mains à la fois! Mais il était sur sa volée et a continué sans décolérer…

Bref, la semaine suivante elle a décommandé le cours et lundi dernier, après mûre réflexion, elle est allée trouver Nora, l’ancienne élève qui travaille au secrétariat:

– Est-il trop tard pour effectuer un changement dans mon programme?

Non, c’est toujours possible.

Dès le premier jeudi de 2020 l’Adrienne suivra des cours de chant chez Kato, une autre ancienne élève.

N’est-ce pas que la vie est belle, parfois 😉

***

(1) je n’en ai fait que deux, le prof prévoyant et la prof chichiteuse 😉

Tania reconnaîtra la photo du piano, puisque nous avons visité cette magnifique maison bruxelloise ensemble 🙂

Ecrit avec les mots récoltés par Olivia Billington, que je remercie: flou – caractère – tendresse – burn out – lâcher – cloche – enguirlander

Le bilan du 20

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Sur une bande de terre entre deux ruisseaux, protégée au nord et à l’est pas une rangée de collines, il y a cent mille ans – peut-être un peu plus, peut-être un peu moins – dans ma ville vivaient des Néandertaliens.

N’est-ce pas une chose émouvante d’observer l’impact sur la pierre de chaque coup donné à celle-ci pour obtenir cette pointe de lance?

N’est-ce pas vertigineux de se projeter cent mille ans en arrière? Comment s’imaginer leur mode de vie, le climat du paléolithique moyen, le langage utilisé?

Puis on se dit que c’est tout aussi vertigineux de s’imaginer le futur et quelle sorte de vie – humaine ou non – il y aura sur la terre dans cent mille ans. 

***

copyright de la photo H. Vandendriessche, UGent.

Bilan du 20: Faux passeports

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Formidable leçon d’histoire, document humain à la fois touchant et terriblement actuel,  on ne peut qu’applaudir l’initiative d’Espace Nord d’avoir réédité ce livre de 1937.

Un narrateur (1) retrace son parcours au travers de cinq récits qui s’échelonnent entre Noël 1919, à Genève, lors d’un congrès d’étudiants socialistes, et août 1936, quand à Moscou ont lieu les « purges » orchestrées par Staline, les procès et la condamnation à mort de quelques héros d’octobre 1917.

Cinq histoires, cinq portraits finement brossés, avec leurs tiraillements, leurs conflits intérieurs, leur engagement politique et ses lourdes conséquences dans leur vie privée.

Pilar et Santiago, Espagnols réfugiés en Belgique, Ditka et Multi, à Belgrade, Carlotta et Alessandro, expulsés d’Italie par la montée du fascisme, le Français Corvelise et sa fille Françoise, pour qui en 1914 il a choisi de déserter, et enfin Iégor, un des héros d’Octobre 1917 et compagnon de Trotski.

Rencontres qui confrontent aussi le narrateur avec son propre engagement politique et ce qu’il est prêt – ou non – à sacrifier pour sa cause. C’est ainsi que ce livre rejoint les questionnements qui seront la clé de voûte d’œuvres plus tardives, comme Les Justes (1949) de Camus ou Montserrat (1948) d’Emmanuel Roblès.

Comme dans Les Justes, deux camps s’affrontent: ceux pour qui la fin justifie les moyens – et qui par conséquent sont prêts au pire pour que leur cause l’emporte – méprisent ceux qui ont des scrupules moraux et qui, comme Kaliayev (2) ou comme le narrateur, veulent garder leur « dignité d’homme » (p.20) et se refusent à aller contre leur conscience. Ceux qui comme Plisnier lui-même voient « s’annoncer un autre despotisme ». Raison pour laquelle il refuse d’adhérer à l’idéologie stalinienne et est exclu du parti dès 1928.  

Comme dans Montserrat (3), le narrateur se trouve pris dans un terrible dilemme, dans des doutes sur son action et leur issue: « D’où vient aussi que je ne suis plus assuré de mon vrai devoir? » (p.322) qui culmine en un « Si je me trompais? ».

***

(1) que Plisnier ne veut pas qu’on confonde avec lui, mais qui serait-il d’autre, puisqu’il relate son propre parcours et ses rencontres (« Le personnage qui dit « je » dans ce livre souhaiterait garder quelque mystère » p.11, Avertissement)

(2) Kaliayev: Stepan, j’ai accepté de tuer pour renverser le despotisme. Mais derrière ce que tu dis, je vois s’annoncer un despotisme qui, s’il s’installe jamais, fera de moi un assassin alors que j’essaie d’être un justicier.
Stepan: Qu’importe que tu ne sois pas un justicier, si justice est faite, même par des assassins. Toi et moi ne sommes rien…
Kaliayev: Les hommes ne vivent pas que de justice.
Stepan: Quand on leur vole le pain, de quoi vivraient-ils donc, sinon de justice ?
Kaliayev De justice et d’innocence.

(3) Montserrat (qui l’a repoussé) Grâce à Bolivar, l’heure viendra où ce pays, je vous le répète, deviendra une grande nation d’hommes libres ! Grâce à Bolivar !
le comédien: Écoute donc ! Tu ne peux pas faire cela ! Tu ne peux pas tuer six êtres pour en sauver un seul !
Montserrat Comprenez ! Comprenez ! Je sais bien qu’il vous est dur de comprendre… Ce n’est pas la vie de six êtres contre celle d’un seul ! Mais contre la liberté, la vie de milliers de malheureux !
le comédien: Alors… tu ne… diras rien ! …
Montserrat (il ne répond pas tout de suite. On sent de nouveau qu’il lutte contre lui-même. Enfin, il dit avec effort) Je ne sais pas ! Je ne sais plus… Je voudrais pouvoir… Je voudrais comprendre moi-même… savoir si j’ai raison… si je ne me trompe pas ! …

20 ans

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Bien des fois déjà l’Adrienne a dû vous parler de cette histoire de soupe qui a terni toute sa petite enfance.

Une anecdote qui pourrait servir de symbole à la faillite de ce genre d’éducation: obligée de finir l’assiette, même froide, enfermée dans le kot aux murs bleu turquoise – grand-mère Adrienne avait badigeonné les toilettes, la cave et le kot avec la même peinture à la chaux – mini-Adrienne s’est juré que quand elle serait grande…

Et elle a tenu parole.

Pendant vingt ans, à contrecœur et avec dégoût, elle a avalé sa soupe, l’ornement obligatoire de la gastronomie domestique flamande: jamais ne s’en est servie comme projectile, jamais n’a froissé l’amour-propre de la cuisinière.

Mais sur son ardoise mentale, elle traçait une barre, une par jour, qui la rapprochait de la venue de son prince sur son cheval blanc, celui qui la délivrerait.

Qui lui permettrait de jeter aux orties de l’histoire ce triste fleuron de l’art culinaire.

***

Ecrit sur mon canapé le vendredi 13 à quatre heures pour 13 à la douzaine avec les mots imposés: soupe – ternir – faillite – ortie – ornement – projectile – froisser – turquoise – ardoise – prince – canapé – et le thème était: vingt.

Photo d’une famille flamande – celle du grand-père maternel – élevée à la soupe quotidienne. 

20 romans

La semaine dernière, le magazine féminin que lit la mère de l’Adrienne se risquait à établir la liste des « vingt romans à lire au moins une fois dans sa vie ».

L’Adrienne, qui déteste établir elle-même ce genre de liste où il faut faire des choix, forcément arbitraires, nécessairement réducteurs, est néanmoins toujours très intéressée pour lire celles établies par d’autres. Elle s’arme donc de papier et de crayon pour noter les titres proposés.

Pas de surprise, en tête de palmarès, l’Etranger de Camus et le Petit Prince de Saint-Exupéry.

En dehors du domaine francophone, on ne s’étonne pas de trouver Orwell (1984) ou Oscar Wilde (The portrait of Dorian Gray) même s’il y a sûrement encore des tas de romans qui les valent ou qui leur sont supérieurs.

Soit.

Mais là où les sourcils se lèvent, c’est pour une Laura McVeigh ou pour Harry Potter à l’école des sorciers et deux ou trois autres dont on se demande comment ils méritent le libellé « à lire au moins une fois dans sa vie ».

Passe encore qu’il s’y trouve un roman d’Agatha Christie ou Mercure d’Amélie Nothomb 😉

Le bilan du 20

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Chaque fois que l’Adrienne est en vacances quelque part, elle se demande comment ce serait d’y vivre.

Pour Skipton, c’est chose faite et le bilan est positif, surtout si on a un chien 🙂

Lors de ses trois promenades quotidiennes, elle a l’occasion de saluer des tas de gens et au bout d’un jour ou deux, elle maîtrise les ‘good morning‘, ‘hi!’, ‘how are you?‘ et autres ‘hello’.

Elle reçoit sa dose de sourires et de compliments, toujours adressés à Ted, genre ‘hello, gorgeous!‘ ou ‘are you going for your morning / evening walk?

Les cyclistes, les petits vieux vacillant sur une canne, les mères de famille avec poupon faisant ses premiers pas, tout le monde la remercie de raccourcir la laisse et de faire marcher au pas collé à sa jambe cet animal sage comme une image.

Et en compensation des cacas qu’elle ramasse matin, midi et soir, elle reçoit de grandes démonstrations d’amour dès qu’elle s’est absentée pour faire de rapides courses chez Morrissons.

Le supermarché est à peu près le seul endroit, ici, où le quadrupède préféré des Anglais n’a pas le droit d’entrer. Tout le reste affiche ‘dog friendly‘.

Et une belle bête comme Ted, elle ne se risque pas à le laisser seul à l’attendre à la porte du magasin 😉

***

photo ci-dessus: Ted et Cici (prononcer TchiTchi) prennent le frais à la porte de la véranda.