D comme décorum

– Je passerai te chercher demain vers quatorze heures, dit-il au téléphone.

Contente? contente! bien sûr qu’elle est contente!

Mais le sentiment qui domine est toujours le même: que va-t-elle mettre?
C’est qu’il est difficile, son petit-fils!
Très pointilleux sur ce qui se porte, ce qui est classe, ce qui est ringard, ce qui est plouc, vieux ou de mauvais goût.

Elle étale quelques tenues sur le grand lit.
Assortit les couleurs. Le sac. Les chaussures.
Revérifie la météo: pantalon ou robe? pull ou foulard? sandales ou mocassins?

N’arrive pas à se décider.

La nuit, ça la tient éveillée.
Enfin, c’est ce qu’elle dit.

– Si tu n’as que ça comme souci, lui dit sa fille, ça va. Il n’y a pas de quoi perdre le sommeil. Et puis, tu n’as qu’à lui demander son avis, il sera heureux de décider à ta place!

Alors c’est ce qu’elle fait:

– Viens un peu plus tôt, dit-elle au petit-fils, tu me diras quoi mettre. Je ne voudrais pas que tu aies honte de ta vieille grand-mère.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 135e devoir de Lakévio du Goût avec le tableau ci-dessus et la consigne suivante:

Cette toile de Nicole Bellocq me rappelle quelque chose. Mais à vous ? Inspire-t-elle une histoire quelconque ? Si oui, j’aimerais qu’elle fût close par « Alors, tu as honte de ta vieille mère ? »

D comme doute

Photo de Pixabay sur Pexels.com

– Tu ne peux pas savoir, dit-elle, comme je suis soulagée! Incroyablement soulagée! Et je peux enfin en parler!

Parler de quoi, se demande l’Adrienne mais elle se tait et écoute.

– Tu sais que j’ai cru que je n’étais pas la fille de mes parents?
– Ah bon? Et pourquoi donc?

Alors voilà l’histoire: c’est une affaire de groupe sanguin.
Ses parents ont un groupe sanguin différent du sien.
Elle s’est imaginé que ça n’était pas normal.

Comme elle est fille unique, elle ne pouvait pas comparer et vérifier pour un frère, une sœur, si ça se confirmait ou s’infirmait, et chaque fois qu’un médecin lui posait la question de ses « antécédents familiaux » elle se demandait si ça valait la peine de s’inquiéter de l’hérédité.

– Tu comprends, dit-elle, j’ai gardé ça pour moi pendant des années, je ne savais pas à qui le demander, n’importe quel médecin aurait tout de suite deviné qu’il s’agissait de moi, de mes parents, je ne pouvais pas leur faire ça, ici tout le monde se connaît… et personne n’aurait cru à l’histoire du bébé échangé à la clinique, ça, c’est bon pour un film, mais dans la vraie vie?

Bref, elle a enfin une réponse qui lui a permis de lever le doute sur la fidélité de sa mère ou sur toute autre hypothèse: elle est bien la fille de ses deux parents 🙂

D comme dur, dur!

Tu réussis tout juste à dire papa mais on veut te faire dire maman.
Alors que ton mot préféré est caca 🙂

On te demande dix fois par jour: Tu es grand comment?
Pour que tu fasses un geste du bras au-dessus de la tête.

Pour chaque adulte de ton entourage – et il y en a plein! – on te dit: Fais des bisous!
Et on n’arrête qu’au moment où tu l’as fait trois fois de suite.

Oh oui! Dur, dur d’être bébé!

***

Les jambes de Monsieur Filleul et sous le chapeau, son fils né le 12 mars de l’an dernier, photo prise le 2 juillet 🙂

D comme Dames

– On fait une partie de dames? demande Philippe du haut de ses neuf ans.

Mini-Adrienne ne connaît pas ce jeu – elle a deux ans de moins – mais pas grave, il va lui expliquer les règles et elle comprendra en jouant.

Sur les cases colorées il étale les pions, montre qu’on les déplace en diagonale et que le but du jeu est d’arriver à la dernière ligne d’en face pour obtenir une dame et rafler tous les pions de l’adversaire.

– Tu peux commencer, offre-t-il d’un geste cavalier.

Alors mini-Adrienne pousse un premier pion vers le centre du damier.
C’est l’engrenage fatal: il attaque, contre-attaque, la petite perd, évidemment, se sent un peu nulle mais veut bien une revanche.

Quand finalement la partie tourne à l’avantage de la petite, il utilise un nouveau coup: il avait omis de lui dire qu’on pouvait déplacer les pions dans les deux sens.
Ou qu’une fois le pion touché, si on le lâchait, ça équivalait à avoir joué.

Au moment où elle croit maîtriser toutes les règles, en voilà une autre:

– Quoi? on peut faire ça aussi?

Bien sûr qu’on peut, mais uniquement quand c’est lui qui joue, comme elle le constatera quand ce sera son tour.

Bref, la petite a fini par comprendre que jamais elle n’arriverait à égalité, que c’était temps perdu, et qu’il fallait vraiment être folle pour vouloir se mesurer à un garçon.

Il lui en est resté une profonde aversion pour tous les damiers et échiquiers du monde 🙂

***

Merci à Joe Krapov pour sa consigne: Jeu d’échecs

Piochez dans le vocabulaire ci-dessous ainsi que dans la revue Europe-échecs (ou dans les articles de son site web) pour :
– écrire un conte, un rêve ou une fiction à partir des pièces ou termes de ce jeu ;
– ou raconter votre rapport à cet univers (amour-haine-indifférence) ;
ou intégrer six de ces mots dans un texte qui ne parle pas du jeu d’échecs. (il y en a 16)

abandon – aile – aller à dame – attaquer – blitz – case – case de fuite – centre – chaîne de pions – clouage – contre-attaque – contrôler une case – coup – couvrir un échec – diagonale – échange – échec – échec à la découverte – échec perpétuel – échiquier – égalité – enfilade – fianchetto – finale – fourchette – gambit – adouber – ligne – mat – mat étouffé – milieu de partie – miniature – nulle – ouverture – partie à avantage – partie simultanée – pat – pendule – pion bloqué – pion doublé – pion isolé – pion passé – prise en passant – promotion – roque (petit et grand) – sacrifice – temps – tournoi – tours doublées – Roi – dametourfoucavalierpion

D comme Doriens

Rien de mieux que la mythologie pour tout expliquer – les saisons, la course du soleil ou de la lune, les fleuves et les sources… – et surtout pour se donner un bel arbre généalogique remontant jusqu’à des origines divines.

Prenez les Doriens: ils sont les descendants de Héraclès, qui lui-même est fils de Zeus.
N’est-ce pas magnifique 😉

Et ainsi, de roi légendaire en roi légendaire, on arrive à Ménélas, roi de Sparte, l’un des nombreux prétendants de la belle Hélène, fille de Zeus et Léda, sœur des Dioscures, ses protecteurs.

Tous les événements s’enchaînent, les dieux se mêlent de tout, l’oracle fait les prédictions nécessaires qui finissent toujours par se réaliser, quoi qu’on entreprenne pour s’en préserver.

Bref, les humains de toute éternité s’agitent beaucoup, s’entre-tuent, pillent et volent, meurent riches ou pauvres, en traîtres ou en héros et vivent « ce que vivent les roses, l’espace d’un matin »

Avec ou sans armure de bronze, comme celle de la photo prise au musée de Nafplio et qui date du 15e siècle avant notre ère.

D comme désert

Finalement, c’est l’Oncle qui a sauvé l’Adrienne du bruit et de la fureur du Tour de Flandre.
Il lui téléphone la veille:

– Il avait été question qu’on aille boire un verre ensemble, dit-il, je ne sais pas quand ça t’arrange? Demain, peut-être?

A l’heure dite, l’Adrienne quitte sa maison pour le centre ville.
A droite et à gauche de chez elle, il y a force policiers et autres types à brassard.
Mais plus elle va vers le centre, plus le calme extrême, anormal, devient évident.
Une ville morte.
Un désert.
Pas un piéton.
Pas une auto.

L’oncle, qui a mal aux pieds et une hanche toute neuve, peut se permettre de marcher au milieu de la rue: il trouve l’asphalte plus confortable que les trottoirs 😉

A peine deux autres tables occupées au café où ils se rendent en pèlerinage.

Calme plat, là aussi: il n’y a ni grand écran, ni télé pour perpétuer le mythe du « flandrien » souffrant sur les pavés et les côtes du tour.

Le serveur suit la course sur son smartphone, en douce 🙂
Il a reconnu l’Adrienne mais de quelle école la connaît-il?
Il en a tant fait!
Elle lui rafraîchit la mémoire:

– Tu es celui à qui j’ai dit une ou deux fois que c’était bien dommage de laisser tant de talent inoccupé…

Il a le même sourire qu’il y a quatre ou cinq ans et voyez, elle peut être contente, il a trouvé sa vocation:

– Je travaille ici à temps plein, dit-il fièrement.

Le café bu, l’Oncle et l’Adrienne trottinent vers un autre endroit où il veut l’emmener.
Son « stamcafé« , comme on dit chez nous: celui où il a ses habitudes et où il n’a pas besoin de commander, on sait ce qu’il prend.
Celui où l’Adrienne est allée la toute dernière fois avec sa Tantine.

Là aussi, une ancienne élève. Elle vient d’avoir eu son premier bébé. Quelques hommes accoudés au comptoir suivent la course.

Vers cinq heures, l’oncle dit:

– La course se termine en principe et on ne sait même pas qui a gagné.

Et en effet, la fête du cyclisme se terminait, les gens commençaient à affluer dans les rues, portant des casquettes jaunes et des drapeaux belges.

Sur le chemin du retour, on pouvait voir des carrefours vides et des terrasses qui se remplissaient.

Vive le vélo!

***

photo prise lors d’une des nombreuses courses des années « ville »

D comme Drac, Dracul

Nous sommes les seuls, explique fièrement Violeta, les seuls de tout le monde roman à avoir gardé un peu de déclinaisons.
Par exemple, drac, un diable, dracul, le diable, dracului, du diable. Tu comprends?

On avait quitté les plaines du sud, on était au cœur du pays, dans la province de Brașov.
On traversait Bran.
A gauche de la ND 73 se dressait le château.

Cependant on a poursuivi la route sans s’arrêter: pas à cause de l’association avec le personnage de Bram Stoker, mais parce qu’elle se sentait en territoire ennemi.

Bran, Brașov, c’est un tiers teuton, un tiers magyar, dit-elle, et ils ne nous aiment pas.

Le soir, à Târgu Mureș – en 1990 plus de Hongrois que de Roumains – elle n’a (presque) plus peur.
Ils sont bien gentils et accueillants, tous ces Magyars, finalement. Et tout est bien propre, bien calme.
La guerre civile annoncée par les média, ce sera pour une autre fois.

***

Pour ceux que ça intéresse, un rappel des faits de 1989-1991 ici. Merci à Walrus et à son Vampire du Samedi qui m’a rappelé des souvenirs de l’été 1990.

D comme droit dans le mur

Quand Madame a rencontré D*** dans le couloir de l’école, il y a trois ans, il lui a tenu un discours enthousiaste sur l’intelligence artificielle.

On avait bien tort d’en avoir peur, disait-il.

Madame ne demandait qu’à le croire, malgré de gros doutes : comme c’est le domaine d’expertise de D*** et qu’il était précisément venu en parler devant une classe de maths-sciences pour l’encourager dans cette voie, qu’il venait de monter sa propre boîte et que ça marchait du tonnerre, elle supposait qu’elle pouvait lui faire confiance et peut-être laisser ses peurs au vestiaire.

Mais : surprise ! Voilà que trois ans plus tard, il a changé de ton.

Sa boîte marche toujours du tonnerre, c’est lui qui a des doutes. Ou des peurs.

« Il va falloir improviser pour atténuer les conséquences négatives », dit-il aujourd’hui.

Il n’a rien perdu de sa fascination pour les technologies de pointe mais désormais si vous lui parlez du danger de Big Brother, il ne minimise plus le problème : entre-temps, on connaît des exemples d’États qui n’ont pas hésité à utiliser les nouvelles technologies pour surveiller leur population.

– La seule parade que nous ayons, dit-il, c’est de ne pas utiliser partout et tout le temps notre smartphone.

Mais nous devons surtout nous inquiéter de l’impact dans le domaine du travail : les robots actuels sont programmés pour travailler avec l’humain et faire des tâches assez simples, répétitives ; les robots sur lesquels on travaille pour l’avenir remplaceront l’humain. C’est dans la logique de l’évolution de l’industrialisation depuis le 19e siècle.

– Combien d’ouvriers faut-il pour un métier à tisser ? demandait un ami du grand-père à mini-Adrienne.
Et c’était une colle : à l’époque, chaque tisserand avait déjà la responsabilité de quatre machines. Puis huit, puis seize.
Aujourd’hui c’est un homme pour toute une salle.

Le but est que le robot puisse faire tout ce que fait l’humain, au moins aussi bien que lui et de préférence mieux que lui.

– On devrait pouvoir faire une pause, poursuit-il, pour réfléchir aux conséquences dans tous les domaines. Mais il n’y aura pas de pause, évidemment.

Aucun État ne peut se permettre de prendre du retard dans cette course.

Course vers quoi ?

Ça, c’est une autre question 😉

***

L’illustration montre l’ordinateur qui programme les mouvements du robot – Texte inspiré par le Défi du samedi 701 où Walrus – merci à lui – proposait le mot ‘robot’.

Déjà, peut-on lire ici, grâce à l’IA, un petit passage chez l’ophtalmo peut en même temps prédire si on a un risque cardiaque 🙂

Pour ceux que la question de l’IA intéresse, un article-débat tout récent ici.

Ci-dessous, une photo prise à la gare d’Ostende le 19 janvier : l’artiste pose une question de plus en plus réaliste 😉

D comme détecteur

« Louis Joseph est peut-être trop âgé pour avoir un enfant », signale le détecteur d’anomalies du programme que l’Adrienne utilise pour la mise en ligne des données généalogiques qu’elle recueille ici et là depuis une quinzaine d’années.

Trop âgé, qu’est-ce que tu crois!

Oui, il a 71 ans, mais sa seconde épouse – dont c’est le septième enfant – n’a pas encore la quarantaine.

Neuf enfants avec la première épouse et sept avec la seconde, il n’a pas seulement fabriqué de la flanelle, pendant sa longue vie…

***

Pour les grandes personnes qui aiment les chiffres et les statistiques, voici un petit aperçu qui permet de remarquer
1.qu’avec première épouse il a eu un enfant à peu près tous les trois ans : 1784 – 1787 – 1789 – 1792 – 1795 – 1798 – 1801 – 1804 – 1807
2.qu’avec seconde épouse il a accéléré le rythme: 1819 (des jumeaux) – 1820 – 1821 – 1823 – 1826 – 1828

D comme deux mille six cents

Comme vous pouvez le voir sur la photo, la ville est déjà bien entourée de collines boisées, mais il y a un côté où ça manquait d’arbres.

Dimanche dernier, on en a planté 2600 sur un terrain d’un peu plus d’un hectare.

Les scouts et d’autres bénévoles ont été mis à contribution et ont pataugé une grosse demi-journée dans la boue: il pleuvait pas mal, ce jour-là.

Ce qui ne peut être que bénéfique pour les nouvelles plantations, alors longue vie à elles!

Une initiative de Bos+, avec toute la gratitude d’Adrienne Idéfix 🙂