D comme dernières paroles

Pour célébrer l’anniversaire de la libération de la ville, le 3 septembre 1944, des véhicules d’époque arrivaient sur la grand-place samedi après-midi, juste au moment où l’Adrienne et petit Léon la traversaient.

Alors vous la connaissez, elle a voulu donner un mini-cours d’histoire – 3 septembre 44, libération, soldats anglais… – mais petit Léon avait d’autres choses en tête.

Pour la cinquième fois au moins depuis qu’ils avaient quitté la maison, il dit:

– Je peux vous poser une question?

Car on peut être poli et très curieux à la fois 😉

Bien sûr, l’Adrienne répond toujours oui.

– Qu’est-ce qu’il a dit, avant de mourir, votre papa?
– Ben… tu sais, il était très malade, il n’a plus dit grand-chose…
– Oui mais il a dit quoi, avant de mourir?
– Rien, en fait… à quelles sortes de choses tu t’attendais?
– Et bien par exemple « je t’aime très fort » ou « tu vas beaucoup me manquer ».

Comme il était un peu difficile de lui expliquer que ce n’était pas vraiment le genre de la maison, elle lui a simplement dit:

– Tu sais, si tu as un papa qui te dit des choses comme ça, fais-lui un gros bisou dès que tu es rentré chez toi!

***

photo prise hier dans ma ville, avec un close-up sur l’insigne de la brigade Piron, en hommage à l’oncle André.

D comme désenchantement

Photo de Tarikul Raana sur Pexels.com

L’Adrienne était en route avec petit Léon.
Ils avaient décidé d’aller voir de plus près les graffeurs au travail dans leur ville, le week-end dernier.

Petit Léon avait comme toujours des tas de choses à raconter: des souvenirs d' »il y a longtemps » et des plus récents.
Petits accidents de la vie.
Petites mésaventures à l’école ou en famille.

Puis tout à coup il s’exclame:

– Avoir la dyscalculie et en plus porter des lunettes, ma vie ne vaut vraiment pas la peine d’être vécue!

D comme découvertes

88ème Devoir de Lakevio du Goût.

devoir de Lakevio du Goût_88.jpg

Souvent Mme de B*** se disait qu’elle devrait mettre de l’ordre dans ses papiers.

A commencer par les vieilles photos de famille et le courrier échangé entre ses parents à l’époque de leurs fiançailles.
Mettre des noms et des dates au verso des photos, établir un arbre généalogique…

Chaque fois qu’elle s’y mettait, elle n’arrivait pas à terminer la tâche: trop de photos étalées, la table à débarrasser pour l’heure du repas et cet « à quoi bon » qui la prenait parfois: tout ça n’intéressait pas ses deux fils et elle se demandait lequel de ses quatre petits-enfants serait prêt à accueillir les archives familiales.
Aucun des deux garçons, ça, elle en était sûre.

Elle sortit du placard de sa chambre la boite à chaussures où étaient classés le courrier et les photo de l’oncle Joseph. Un oncle de sa mère, celui qui l’avait toujours fait rêver d’Amérique.

Né en 1883 et parti tout jeune au-delà de l’océan d’où il envoyait régulièrement une photo pour montrer à sa famille qu’il allait bien: ces photos avaient fasciné au moins trois générations, pour diverses raisons.

D’abord pour les audaces vestimentaires des Américaines. Comme celle-ci, qui date de 1913 et où on voit la jeune femme qui n’hésite pas à montrer ses genoux. En 1913, en Europe, les dames portent encore des robes jusqu’à terre. Même à la plage.

Mme de B*** possède un cliché pris vingt ans plus tard à la côte belge, où on voit sa mère en long maillot rayé.
Et les hommes, exactement comme l’oncle Joseph, avec le canotier, les chaussures blanches, le costume de toile claire… et la fine canne en bambou.

Par contre, malgré toutes ses recherches, un point est resté obscur: impossible de découvrir dans quel secteur, dans quelle sorte de métier ou fonction, l’oncle Joseph a gagné les sous qui lui ont permis de revenir au pays vivre de ses rentes, alors qu’il n’avait même pas quarante ans.

***

écrit en réponse à la question 20 du jeu d’Annick SB, « Mais au fait, c’est quoi votre ministère? » et pour le tableau proposé par Monsieur le Goût:

Bonne ou mauvaise nouvelle ? Qu’en pensez-vous ?

D comme demi-sel

Du beurre de missel? se dit mini-Adrienne. Décidément, les grandes personnes ont de drôles d’idées!

Il faut dire que depuis l’infarctus du grand-père, le sel est banni de la cuisine de grand-mère Adrienne et heureusement pour le beurre, au lieu de le mettre au garde-manger baignant dans de l’eau et du sel, maintenant il y a un frigidaire qui ronronne dans son coin.

Il faut jeter tout ce bric-à-brac, avait décrété la mère de mini-Adrienne, qui avait fait entrer chez elle tout le « confort moderne » que grand-mère n’acceptait qu’au compte-gouttes.

Les deux avant-bras tendus devant elle, elle tenait « du vieux brol » dont il fallait se débarrasser de toute urgence, mais auquel grand-mère tenait, comme cet allume-gaz « qui marche toujours très bien! ».

Pendant ce temps-là, mini-Adrienne faisait des aller-retour entre la cuisine où se chamaillaient les grandes personnes et la pièce de devant, où était installé le lit de grand-père.

Lui qui n’avait jamais été un lève-tard (ni un couche-tôt) passait désormais ses journées entières sous l’épais couvre-lit de satin bordeaux, que grand-mère appelait une courtepointe, et ne se nourrissait plus que de soupe et de pilules.

Lui qui avait toujours été le boute-en-train, à rire, à chanter, à raconter des blagues, ouvrait à peine la paupière et ne parlait qu’en chuchotant.

Il lui faut du calme, beaucoup de calme! avait dit le médecin, et mini-Adrienne prenait cette injonction tellement à cœur qu’elle ne marchait plus que nu-pieds, de peur de déranger le sommeil de grand-père.

Chaque jour qui passe est un jour de gagné, avait dit le médecin.

***

Écrit suivant une consigne de Joe Krapov, que je remercie: il fallait utiliser au moins cinq mots de cette liste

aller-retourallume-gaz – avale-tout – avant-bras – bon enfant (adj.) – boute-en-trainbric-à-brac – casse-gueule – chauffe-la-couche – ci-devant – clic-clac – compte-gouttes – compte-tours – coq-à-l’âne – curriculum vitae – demi-sel – dessous de table – dessus de lit – dos d’âne – emporte-pièce – ex-voto – faire-part – fox-trot – fric-frac – garde-manger – gnangnan (adj) – hold-up – jean-foutre – knock-out – lèche-cul – lève-tard – no man’s land – nu-pieds – ouï-dire – panaris – pancréas – Paris-Brest – pare-brise – pare-balles – perce-neige – pète-sec – petit-nègre – pianoforte – porte-parole

D comme dix?

La règle de l'accord du participe a volontairement été créée pour être incompréhensible.
source ici

De temps en temps, elle sonne à la porte de Madame pour parler du petit Léon.

– Dans son école de l’an prochain, dit-elle, il y aura une classe spéciale pour les dix.
– Ah! pour les dix… fait Madame, en espérant que le contexte va éclairer sa lanterne.

Ce n’est qu’après leur conversation qu’elle comprend qu’il fallait décrypter « dys- » au lieu de « dix ».

Qui a osé dire que l’orthographe, c’est juste un moyen pour l’élite de se lover dans son élitisme?

D comme délurée

75ème devoir de Lakevio du Goût

devoir de Lakevio du Goût_75.jpg

Ah! il en fallait, des idées, de l’ingéniosité, de l’audace!

Du talent d’actrice 🙂

Il en fallait des scénarios, des complices et un brin de chance aussi, pour que tout se passe bien.

Et que la Tantine puisse voir – une heure, une heure seulement – son amoureux.

– Je vais promener la petite! disait-elle à sa mère et la voilà partie avec mini-Adrienne dans son landau.

Puis dans sa poussette.

Quand mini-Adrienne a deux ans, sa Tantine en a dix-sept et son amoureux dix-neuf.

Hélas les mini-Adrienne ne restent pas assez mini pour qu’on ait besoin de les promener.

Il fallait trouver autre chose.

Une invitation de cousine Colette.
La complicité de tante Simone.
L’appel d’une amie…

***

Vous vous rendez compte de ce qu’il faut continuellement inventer, du travail et de l’énergie que ça demande?

Puis un jour, une voisine, une cliente, une connaissance, vous a vue avec un jeune homme.
Vous en avez assez d’inventer, de mentir.
Alors vous décidez de le présenter à la famille.

Et voilà, vous êtes fiancée 🙂

Vous pouvez emmener mini-Adrienne boire son premier coca cola.

***

Merci à Monsieur le Goût d’avoir donné une consigne même en ce week-end de Pâques 😉

Vous ne connaissez peut-être pas le jardin des Tuileries. Il n’a pas changé depuis les années soixante et je le reconnaîtrais entre mille. Nous n’étions pas encore des mamies et des papys. Mais je suis sûr que nos âmes sont mieux préservées que nos corps. Que vous dit cette photo des années soixante ? Elle me dit, comme le chantait François Hardy « Tant de belles choses » … À lundi, vous avez sûrement quelque belle histoire à dire.

D comme dieu

Dieu me parle tous les matins entre huit heures et dix heures.
Rarement avant ou après.
Ce sont apparemment ses heures les plus productives.

Il ne manque jamais de me demander d’abord comment je vais.
Si j’ai passé une bonne nuit.
Si la famille va bien.

Je n’ai pas l’impression que mes réponses l’atteignent.
Mais cela ne nous empêche pas d’avoir cette conversation chaque matin.

Parfois dieu n’est pas seul et sa voix est rapidement couverte par des bruits de machine.
Sa voix alors est plus angoissée.
Il me conseille de me mettre à l’abri.

C’est vrai que l’aspirateur a déjà été fatal à quelques-uns des miens.
C’est parfois très bête, une araignée.
Surtout à l’adolescence.

***

texte écrit d’après une consigne de l’Inventoire : écrire un texte avec l’incipit « Dieu me parle tous les matins entre huit heures et dix heures ».

D comme Désiré

Illustration.
source ici

Lettre à Monsieur le Directeur de la Revue des Deux Mondes.

J’ose faire cette chose si inconvenante qui consiste à parler de moi et de ma culture sans utiliser le masque du pseudonyme comme d’autres l’ont fait avant moi et j’espère que vous accueillerez favorablement ma requête, même si elle vous semblera un peu folle.

Désiré reposa sa plume: sa femme venait de lui annoncer que le goûter était servi et comme on était à la veille du Carême, il savait qu’il y aurait de délicieux beignets et qu’il n’en reverrait pas la couleur avant longtemps.

Il se hâta donc vers la salle à manger, se brûla la langue dans sa précipitation gourmande – ah! si ses élèves du cours d’éloquence française l’avaient vu à ce moment-là, se léchant les doigts!

Puis il retourna à son bureau car l’affaire ne souffrait aucun retard: il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir l’annulation d’un spectacle aussi avilissant pour l’esprit français.

Oui, sans lui, sans Désiré Nisard, le char de l’État allait droit au précipice si de telles débauches d’imaginations en délire étaient permises sur scène!

***

écrit pour les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés suivants: annulation – élèves – masquer – monde – brûler – beignet – femme – accueillir – fou – oser – carême – char – couleur – culture

L’Adrienne n’a pas pu résister à cette occasion de Démolir Nisard 🙂

Occasion offerte par le mot ‘monde’, merci à celui/celle qui l’a proposé!

D comme dédale

Vous connaissez Jean-Pierre Duprey?

Ce nom ne disait rien à l’Adrienne quand elle a été happée par une citation d’un de ses poèmes, trouvée dans un livre de Hubert Haddad:

« Moi, je me mystère, je me mystère…
M’expliquant à la forêt, aux arbres en creux, aux oiseaux vides, hurlant avec la peau du loup dont je rêve les dents…
 »

C’est le genre de petites phrases qui donne très envie à l’Adrienne de se mettre à les traduire.

Hélas, comment traduit-on le surréalisme?

« Ik, ik mysterie mezelf, mysterie mezelf…
Leg me uit aan het woud, aan de holle bomen, aan de lege vogels, huilend met de wolvenhuid wiens tanden ik droom…« 

Quelqu’un s’y est essayé en anglais, et on peut se demander pourquoi – délibérément – le traducteur a enlevé tous les doubles fonds, les jeux de mots et autres connotations:

« I mystify, I mystify myself…
Explaining the situation to the forest, to the dugout trees, to the stuffed birds, howling, wearing wolf skin, that skin whose teeth have come to me in a dream…
 » (source ici)

***

Dans la vidéo ci-dessus, l’intéressant témoignage du frère de l’auteur. Et beaucoup d’autres.
Quelques poèmes à lire ici.

D comme disparition

Sur la feuille elle trace une ligne du temps.

Alors voilà, je vous explique, dit-elle.
Le lever du soleil est considéré comme le début de la journée. La première partie du jour va ainsi jusqu’à midi. C’est ce qu’on appelle صباح, sabah, le matin.
Le coucher du soleil est considéré comme la fin de la journée. Donc entre midi et le coucher du soleil, c’est مساء, samah.
Puis, du coucher du soleil jusqu’à minuit, c’est ليل, layl, la nuit.

Et elle s’arrête là.

Vous avez compris? fait-elle.

Et de minuit jusqu’au lever du soleil, demande l’Adrienne, ça porte un autre nom?

Mais pour toute réponse elle a reçu ceci: de ne pas penser en arabe avec ses notions d’occidentale.

Donc, a conclu l’Adrienne – je vous épargne le long dialogue de sourds entre la prof et elle à propos de l’escamotage d’une moitié de la nuit – la nuit s’arrête à minuit et le jour commence au lever du soleil?

Ce qui, vous le pensez bien, lui a donné matière à réflexion pour les deux jours suivants 😉