E comme Euclide

– Quand je serai grand, je vais ouvrir une friterie, fait petit Léon.

Aux axiomes d’Euclide, il préfère la conversation. De loin.

– Ah? tu as changé d’avis? tu ne veux plus faire informaticien à la police?
– Non. Mon papa a dit que pour ouvrir une friterie, on n’a pas besoin d’un diplôme. Alors c’est ça que je vais faire.
– Tu es sûr? Pour donner à manger aux gens, en Belgique, tu dois avoir un diplôme d’une école hôtelière…
– Bah! on verra bien! conclut-il, plus philosophe que Madame.
Et surtout plus résigné.

Maintenant c’est elle qui voudrait qu’on ait un peu plus d’ambition pour lui, alors qu’auparavant elle trouvait qu’on en avait trop 😉

E comme excipit

Vous irez aux Vraies Richesses, n’est-ce pas? Vous prendrez les ruelles en pente, les descendrez ou les monterez. Vous vous abriterez du soleil qui tape fort. Vous éviterez la rue Didouche Mourad si pleine de monde, traversée par de nombreuses ruelles comme par une centaine d’histoires, à quelques pas d’un pont que se partage suicidés et amoureux.

Vous vous arrêterez à la terrasse d’un café et vous n’hésiterez pas à vous y installer pour discuter avec les uns et les autres. Ici, nous ne faisons pas de différences entre ceux que nous connaissons et ceux que nous venons de rencontrer. On vous écoutera avec attention et on vous accompagnera dans vos balades. Vous ne serez plus seul. Vous grimperez les rues, pousserez les lourdes portes en bois, imaginant ces hommes et ces femmes qui ont tenté de construire ou de détruire cette terre. Vous vous sentirez accablé. et le bleu au-dessus de vos têtes vous donnera le tournis. Vous vous dépêcherez, le cœur battant, vous irez rue Charras qui ne s’appelle plus comme ça et vous chercherez le 2 bis. Vous ne ferez pas attention à la Renault grise garée sur le côté. Ceux qui sont à l’intérieur n’ont aucun pouvoir. Vous vous retrouverez devant l’ancienne librairie des Vraies Richesses dont j’ai imaginé la fermeture mais qui est toujours là. Vous essaierez de pousser la porte vitrée. Elle sera fermée. Le voisin qui gère un restaurant, juste à côté, vous dira : « Il est parti déjeuner, il a bien le droit de manger, lui aussi ! Tenez, je vous offre une limonade. »

Vous attendrez le gardien des lieux, assis sur la marche, à côté de la plante. Il se dépêchera quand il vous apercevra. Vous pénétrerez enfin dans ce petit local qui fut le point de départ de tant d’histoires. Vous lèverez la tête pour voir le grand portrait de Charlot qui sourit, derrière ses lunettes noires. Oh, pas d’un grand sourire, c’est plus l’air de dire : « Bienvenue, entrez, prenez ce qui vous plaît. » Vous penserez aux mots de Jules Roy: De cette aventure, dont nous ne savions pas que nous la vivions, il reste pour moi une sorte de mirage. Charlot fut un peu notre créateur à tous, tout au moins notre médecin accoucheur. Il nous a inventés (peut-être même Camus), engendrés, façonnés, cajolés, réprimandés parfois, encouragés toujours, complimentés au-delà de ce que nous valions, frottés les uns aux autres, lissés, polis, soutenus, redressés, nourris souvent, élevés, inspirés. [..] Pour aucun d’entre nous, jamais un mot qui aurait pu laisser entendre que notre génie n’était pas seulement l’avenir de l’Algérie et de la France mais celui de la littérature mondiale. Nous étions les poètes les plus grands, les espoirs les plus fantastiques, nous marchions vers un avenir de légende, nous allions conférer la gloire à notre terre natale. […]Nous fûmes son rêve. C’est là que le sort le trompa, injustement, comme se lève une tempête sur une mer calme. A la bourrasque, il tint tête tant qu’il put. Je ne l’entendis jamais protester contre l’injustice ni maudire l’infortune qui l’accablait. Par moments, il m’arrive de me demander si nous avons été assez dignes de lui.

Un jour, vous viendrez au 2 bis de la rue Hamani, n’est-ce pas?

Kaouther Adimi, Nos richesses, éd. du Seuil, 2017, p.175-177 (excipit)

***

Lecture terminée, je peux la recommander 🙂

E comme éclipse

Alors que sur toutes les chaînes les météorologues sont consultés chaque jour cet été pour répondre à la question si août sera aussi « pourri » que juillet, l’Adrienne a été bien contente de ne voir que des soleils voilés et d’avoir des températures qui n’excèdent pas 21°.

Photo prise le 29 juillet entre Dinant et Houx.

E comme éternité

Éternité

Il y a des lieux
où je ne peux plus passer
sans sourire.
Un jour on y a
raconté une blague,
volé un baiser,
eu une première idée.
A hauteur de mon oreille,
par exemple,
une nuit tu m’as promis
que l’éternité est un mensonge,
mais que ce n’était pas une raison
pour qu’entre nous
ça dure moins longtemps.
Il n’a pas fallu plus de mots
– une bouche qui parle
est belle par elle-même
et la peau a une mémoire.
Tu restes proche
de mon cou, mon nombril,
le creux de mon genou,
pour toujours.
Je ne peux aller nulle part
sans sourire.

Bart Moeyaert, traduction de l’Adrienne

Eeuwigheid

Er zijn plekken
waar ik zonder glimlach
niet meer langs kan.
Ooit is daar een grap
verteld, een kus geroofd,
iets voor het eerst gedacht.
Ter hoogte van mijn oor,
bijvoorbeeld,
heb jij me op een nacht
beloofd dat eeuwigheid
een leugen is, maar dat het
daarom tussen ons niet
minder lang gaat duren.
Meer woorden waren er
niet nodig – een mond
spreekt van zichzelf al mooi
en huid heeft een geheugen.
Jij blijft mijn hals, mijn navel,
mijn holte van mijn knie
voor altijd bij.
Zonder glimlach kan ik
aan geen plek voorbij.

Source ici.

Photo du circuit de lumières d’un hiver passé depuis longtemps, à Knokke.

E comme élevage

– Vous savez quoi? fit Cindy ce matin-là, avant même d’avoir enlevé son casque de motarde.

Comme elle affichait un sourire jusqu’aux oreilles, Mme de B***, la main encore sur la porte, lui répondit:

– Une excellente nouvelle, à ce que je vois?
– Oui! J’ai adopté un chien!
– Ah? Je croyais que vous en aviez déjà un?
– Oui, j’ai ma petite chihuahua. Mais là c’est un grand. Un border.

Elle avait l’air si heureuse que Mme de B*** réprima ses envies de commentaires. D’ailleurs, elle savait bien que Cindy finirait par lui raconter tous les tenants et aboutissants de cette nouvelle adoption.

– C’est un chien qui a été maltraité, expliquait-elle en rassemblant les seaux et les brosses. Une crème de chien, pourtant! Vous voulez le voir?

Et avant que Mme de B*** ait eu l’occasion de réagir, Cindy avait déjà sorti son portable et lui mettait sous le nez les photos de son chien.

– Il est beau, hein?

D’un doigt habile, elle balayait la surface de son portable pour faire défiler une bonne douzaine de photos que Mme de B*** distinguait à peine.

– Il me semble que ça doit vous faire beaucoup de travail, tout ça…, soupira Mme de B***, qui de sa vie n’avait eu un animal domestique.

« Tout ça », ce sont les deux chiens, le hamster, l’aquarium avec les poissons exotiques et quelques poules dans son mini-jardin de ville. Avec leur coq.

– Que voulez-vous, fit Cindy en haussant les épaules, j’aime les bêtes, moi!

***

écrit en réponse à la question 16: Avez-vous vu sa photo?

Source de l’illustration: Cécile Hudrisier, à qui j’ai demandé la permission, à l’époque 😉

E comme ensemble

On veut bien l’accepter dans la troupe, avait dit le responsable, mais il n’a pas l’âge requis. Normalement, il faut avoir huit ans.

Et c’était vrai: il en avait à peine sept.

– Cependant, nous y mettrons une condition: c’est qu’il participe au camp, l’été prochain.
– Ce ne sera pas un problème, a répondu le père, c’est justement ça qui lui fait le plus envie.

C’est ainsi que petit frère a trouvé son copain-pour-la-vie, celui qui de tout temps a un an d’avance sur lui, avec qui il a fait les quatre cents coups et qu’aujourd’hui encore vous verrez en photo à ses côtés sur son profil fb.

Ensemble.

Un point c’est tout 🙂

***

écrit pour La Licorne qui imposait deux choses: la photo ci-dessus et le thème « Ensemble, c’est tout », à placer au choix.

Merci à elle de m’avoir rappelé que je n’avais plus participé depuis 2018!

E comme encre verte

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Petit Léon avait été absent de la classe pendant toute une semaine, alors le maître lui a donné un tas de devoirs à faire pendant les vacances.

« Joins les deux phrases simples à l’aide de la coordination » disait la consigne, qui aurait tout aussi bien pu être rédigée en chinois: ni lui ni sa maman ne savaient quoi faire.

C’est dans ces cas-là que Madame n’est que trop heureuse qu’ils viennent sonner à sa porte.
Trop heureuse de pouvoir expliquer, schématiser, illustrer: phrase simple, phrase complexe, conjonctions de coordination…

Puis elle se dit qu’une petite touche de couleur autour des deux mots principaux de son exposé serait du plus bel effet… et en décapuchonnant son stylo à encre verte, elle s’en met plein les doigts.
PLEIN LES DOIGTS.

Bref, ça rigole bien, et petit Léon raconte qu’à l’école, ils ont fait de la peinture « avec une sorte qui ne s’en va pas au lavage. »

– Ooohhh! fait Madame, s’imaginant comment certains ont dû être reçus chez eux, ce soir-là.

– Et même, ajoute-t-il, il y en a que c’était si grave qu’ils ont dû jeter leurs vêtements et en acheter d’autres!
– Si grave que ça! fait Madame. Vous n’aviez pas de tablier en plastique?
– Non, on devait juste relever nos manches.

Il le dit avec tant de sérieux que Madame n’ose pas s’esclaffer aussi fort qu’elle en a envie.

Et petit Léon? vous demandez-vous.

Et bien petit Léon s’est débrouillé pour ne pas se tacher.

Il sait que pour sa maman il reste parfois un bout de mois mais pas de sous.

Il sait.

E comme encaustique

6532
source Défi du samedi

Encaustique! s’est dit l’Adrienne en voyant le mot proposé par Maître Walrus sur le Défi du samedi.

Encaustique!

Non, non, non, non! elle ne participerait pas!

Le mot n’évoquait que des souvenirs d’enfance et parfois elle en a vraiment marre de ses envahissants souvenirs.

Dans ce cas-ci, les souvenirs du « grand nettoyage de printemps », qui pour la mère de mini-Adrienne n’était pas un vain mot.

Chaque pièce tour à tour était entièrement chamboulée, les meubles vidés, retirés des murs, et bien sûr passés à l’encaustique.

Pendant trois semaines au moins la famille vivait entre des tapis roulés, des fenêtres sans rideaux, de la vaisselle entassée sur les tables…
Le père ne savait plus où se mettre pour lire son journal, le soir.

Et cette odeur!

Cette odeur de l’encaustique qui monopolisait les narines!

Seule la mère avait le droit de l’utiliser: le rôle de mini-Adrienne venait dans la phase précédente – brosser et frotter pour dépoussiérer – et dans la phase suivante – brosser et frotter pour faire reluire.

Non, définitivement non, elle ne participera pas!

***

Et bien sûr c’est le père qui a eu raison: les meubles étaient toujours là, luisants et sans une égratignure, alors que lui n’y était plus.

E comme Excuse my french!

source ici

Quand un valet de pied tendit le plateau d’argent devant sir Archibald, celui-ci explosa :

– Jellyfish ! Abalone ! Sea gherkin ! Nitwit ! Scoundrel ! Bragger ! Pinhead ! Pickled herring ! Swab ! Nincompoop ! Freebooter ! Dizzard ! Black beetle !

On tentait en effet de lui proposer un whisky allongé d’eau et de glaçons.

Son explosion de colère passée, il se tourna vers l’ambassadeur de Syldavie et lui dit de son air le plus mondain, en pinçant les lèvres: « Excuse my french ».

Car il avait promis à son ami de bien se tenir.

***

écrit pour le Défi du samedi 649 où Walrus – merci à lui – proposait le mot abalone.

Les injures du Capitaine sont les traductions anglaises qu’on peut trouver ici.

Et « Excuse my french » – ou: « Pardon my french » – se dit en anglais quand on veut faire passer ses gros mots pour des mots français.

Pour les fans de Tintin, la photo d’illustration et d’autres ici. Et surtout le portfolio ici!

E comme embarras du choix

Le magazine continue quotidiennement son ‘tip tegen de coronadip‘ qui a déjà été évoqué ici.

Le conseil de lundi dernier dit ceci: replongez-vous dans le livre préféré de votre enfance.
Laissez-vous emporter à nouveau par ce livre qui a réjoui votre enfance ou votre adolescence.

Excellent conseil, se dit l’Adrienne, mentalement déjà en route vers son grenier, là où il y a la boite de livres d’enfance.

Puis elle se ravise: prendra-t-elle un volume de Heidi ou de la Comtesse de Ségur?

Deux jours plus tard, elle n’a toujours rien décidé 😉

***

Finalement, ce sera comme dans la pub des fromages belges: un peu de tout!