E comme Escape Room

La mythologie dont il était question dans le billet d’hier est aussi très utile quand on n’a aucune trace écrite de son histoire et par conséquent aucune réponse à certaines questions comme celle-ci:

– Mais comment ont-ils fait, demande Jef, pour transporter jusqu’ici des pierres d’un tel tonnage et les poser les unes au-dessus des autres pour construire des murs si énormes?
– Et bien, rigole le guide, Persée a fait bâtir cette forteresse avec l’aide de ses amis les Cyclopes. C’est d’ailleurs pour ça qu’on les appelle des murs cyclopéens.

Mais Jef, ça ne le fait pas rigoler et il grogne en néerlandais:

– Ouais, comme ça, c’est facile.

Jef c’est le mec qui veut toujours savoir exactement combien, quand, quelle longueur, quel poids, quelle hauteur, quelle distance.

Le guide poursuit la visite, parle du puits et de la source permettant de soutenir un siège sans manquer d’eau potable, puis montre l’ouverture de la photo ci-dessus:

– Et là vous avez une possibilité de sortie, en cas de siège, parce qu’elle est invisible pour l’assiégeant.

Mais Jef, évidemment, n’en croit rien.

***

photo prise à Mycènes le 28 avril.

E comme experts

Ce n’est pas le genre de nouvelles qui intéressent l’Adrienne mais le chiffre vu dans le titre lui a fait croire un instant qu’il y avait une erreur quelque part: une montre à 350 000 €?
ça existe?
et à quoi ça sert, à part lire l’heure?
qu’est-ce qui justifie un tel prix?
un tel achat?
ça veut dire qu’on a de l’argent à ne plus savoir quoi en faire?
a-t-on encore le sens des réalités, avec de tels achats?
est-ce que le reste est à l’avenant: le prix du slip, des chaussettes, du costume, de la chemise, des chaussures?

Bref, les questions se bousculaient dans sa tête et vérification faite, il s’agit bien d’une montre de 350 000 €.

L’Adrienne l’avoue sans honte: elle n’a absolument pas pitié du type qui la portait (notez l’imparfait) au poignet, comme on peut le voir sur toutes les photos de lui, ce qui n’a apparemment pas échappé à l’œil avisé de ceux qui l’en ont prestement délesté sur un trottoir d’Ostende.

Des experts, en somme.

***

photo prise à Ostende et qui à part ça n’a rien à voir dans l’histoire 🙂

E comme enquête

Vendredi après-midi, l’Adrienne était dans son jardinet – première tonte de l’année! – quand elle a vu passer et repasser un petit type à mallette, genre contrôleur du gaz et de l’électricité, ou employé d’agence immobilière.

Mais elle se trompait: à peine avait-elle rangé son matériel – tout sortir, les rallonges, la machine, les bottes… et tout ranger prend plus de temps que la tonte elle-même – à peine était-elle rentrée prendre un verre d’eau, qu’on sonne à sa porte.

C’était le petit type à mallette.
Pour une enquête.

– Vous voulez bien? dit-il humblement. Vous avez cinq minutes?

Il y a sûrement plein de gens qui réussissent à claquer la porte au nez mais vous connaissez l’Adrienne: elle a soupiré intérieurement sur sa faiblesse et a dit oui.

– Vous écoutez la radio? a-t-il demandé, brochure bleue et stylo à la main.
– Euh… non.

Elle n’a pas osé ajouter qu’elle n’a plus de radio depuis quinze ans.

– Et dans la voiture?

Ah oui, sauvée! dans la voiture, il y a la radio.

Bref, au bout de quelques autres questions indiscrètes le petit type lui a refilé un « dagboek« , un « journal » à compléter tous les jours pendant une semaine: il faut y noter exactement où et quand on écoute la radio, quelle chaîne et par quel moyen. Ainsi qu’une enveloppe pour l’envoyer au CIM (www.cimradio.be)

Il devait être tellement content d’avoir enfin trouvé une porte qu’on ne lui fermait pas tout de suite au nez qu’il s’en fichait pas mal que le carnet reste vierge, avec juste une case cochée en bas de chaque page: « ik heb vandaag niet naar de radio geluisterd« , aujourd’hui je n’ai pas écouté la radio.

Publié dans E

E comme élucubrations

C’est au Cabaret Vert,
Après les tourbillons de la nuit
Qu’il est entré ce matin.
Les semelles déchirées.
Il a trébuché sur les pavés
Et en entendant l’alouette
A repensé aux chimères de la veille.

C’est avec un clin d’œil
Que la serveuse lui apporte son absinthe
Et dans le miroir devant lui
Il peut aussi l’admirer de dos
Même s’il préfère le devant.

Passent les jours, passent les semaines,
Il garde le secret espoir
De réussir à passer de la fée verte au thé
Vert

cabaretpavéClin d’oeilespoir
tourbillonalouettemiroirsecret
matinchimèresemainethé

Même consigne que celle-ci, donc toujours chez Joe Krapov, que je ne saurais assez remercier de les partager!

***

Photo des pavés de Mons prise en octobre 2019.

E comme Être ici…

Elle a été ici. Sur la Terre et dans sa maison.

Dans sa maison on peut visiter trois pièces. Leur accès est limité par des rubans de velours rouge. Sur un chevalet, une reproduction de son dernier tableau, un bouquet de tournesols et de roses trémières.

Elle ne peignait pas que des fleurs.

Une porte peinte en gris, fermée à clef, menait à un étage où j’imaginais des fantômes. Et quand on sortait de la maison, on les voyait, Paula et Otto, les Modersohn-Becker. Pas des fantômes mais des monstres, en habit d’époque, très kitsch à la fenêtre de leur maison de morts, par-dessus la rue, par-dessus nos têtes de vivants. Un couple de mannequins de cire, d’une laideur bicéphale à la fenêtre de cette jolie maison de bois jaune.

*

L’horreur est là avec la splendeur, n’éludons pas, l’horreur de cette histoire, si une vie est une histoire : mourir à trente et un ans avec une œuvre devant soi et un bébé de dix-huit jours.

Marie Darrieussecq, Être ici est une splendeur, vie de Paula M. Becker, éd. P.O.L, 2016 (incipit)

***

source de l’illustration et info sur le site de l’éditeur et premières pages à lire ici.

C’est court – ça se lit en une heure et demie à peine – c’est fort, c’est bien documenté et c’est nécessaire: qui connaît Paula Becker?

🙂

https://ennalit.wordpress.com/2021/12/01/challenge-petit-bac-2022-qui-veut-jouer/

E comme Elvire

107ème devoir de Lakevio du Goût

Devoir de Lakevio du Goût_107.jpg

Elle ne s’appelle pas Ophélie mais Elvire.

Elvire aussi « flotte très lentement couchée en ses longs voiles« .
Ou plutôt au singulier: dans son voile de première communiante.

Depuis plus de mille ans, ou plus de cent, quelle importance? Personne ne se souvient d’elle.

– Comment s’appelait cette petite qui est morte, demande Monsieur Neveu le soir du 2 décembre.

Après dix-huit mois de silence, ça compte comme entrée en matières 😉

Apparemment, « là-bas » ils étaient en train de discuter de l’arbre généalogique et n’arrivaient pas à le reconstituer.

– Je pensais qu’elle s’appelait Emma, répond-il.

Petite fille emportée par la maladie dans sa dixième année, un matin d’avril.

Aucun rapport, vous l’aurez compris, avec ce tableau où on voit un type barbu donner des leçons très particulières à une jeune fille lovée sur ses genoux – oh le bel alibi des livres et des papiers sur le bureau! oh le fragile écran formé par le paravent! – sous le regard sévère des photos de famille posées sur la cheminée 🙂

***

Merci à Monsieur le Goût pour sa consigne:

J’aime cette toile de Valloton dite « Intimité ». Elle m’inspire des tas de choses. J’espère qu’à vous aussi. Ce qui serait vraiment bien c’est que votre histoire, car j’espère que ce sera une histoire, c’est qu’elle commençât par « Flotte très lentement couchée en ses longs voiles » et qu’elle finît par « C’est qu’un matin d’avril ». Je sais, c’est tiré de quelque chose de connu mais que j’espère, vous aimez autant que moi.
À lundi…

E comme envie, pas envie

Mme de B*** n’aime pas l’automne, les cimetières, les chrysanthèmes, toute cette poésie de feuilles mortes ne lui donne que des frissons, et pas seulement à cause de la baisse des températures.

Si elle avait la foi, elle prierait pour être encore là au printemps prochain, comme s’il était impossible de mourir par beau temps.
Chacun ses phobies, chacun ses démons.

Ceux de Cindy sont d’un autre ordre.

– Vous ne voulez jamais me croire, déclare-t-elle à Mme de B***, qui a la faiblesse d’ouvrir sa porte « à n’importe qui », vous ne voulez jamais me croire parce que vous êtes quelqu’un de gentil et vous ne pensez même pas que vous courez un danger! Mais moi je vous le dis: faut faire gaffe! Les gens ne sont pas bons!

Selon Cindy, quelle que soit son apparence, derrière tout homme – les mâles en particulier, alors qu’elle en élève deux à la maison – se cache un être malfaisant qu’elle a le don de détecter rapidement.

Elle en a pourtant épousé un, se dit malicieusement Mme de B***, mais elle préfère changer de sujet:

– Dites-moi, ma petite Cindy, vous m’y faites penser tout à coup: vous avez encore fabriqué des déguisements insolites pour Halloween, cette année?
– Ah! vous faites bien d’en parler!

Et c’est la mine toute réjouie qu’elle met sous le nez de Mme de B*** son portable avec des photos de groupes d’adultes et d’enfants maquillés, déguisés, dont un en particulier, qui tient le milieu entre le pingouin – par ses couleurs – et le cachalot – par sa taille.

– Vous m’avez reconnue? fait-elle. Non? Vraiment non? Youpi!

Il en faut peu parfois pour rendre l’autre heureux, se dit Mme de B***

***

écrit pour les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés suivants: GENTIL, APPARENCE, POÉSIE, CACHALOT, INSOLITE, FRISSON, PRIER, COURIR, SE CACHER, PINGOUIN (en option), YOUPI, DÉMON, DANGER, DÉTECTER et pour la question 24 de L’atelier en questions : « Vous en avez vraiment envie? »

E comme Euclide

– Quand je serai grand, je vais ouvrir une friterie, fait petit Léon.

Aux axiomes d’Euclide, il préfère la conversation. De loin.

– Ah? tu as changé d’avis? tu ne veux plus faire informaticien à la police?
– Non. Mon papa a dit que pour ouvrir une friterie, on n’a pas besoin d’un diplôme. Alors c’est ça que je vais faire.
– Tu es sûr? Pour donner à manger aux gens, en Belgique, tu dois avoir un diplôme d’une école hôtelière…
– Bah! on verra bien! conclut-il, plus philosophe que Madame.
Et surtout plus résigné.

Maintenant c’est elle qui voudrait qu’on ait un peu plus d’ambition pour lui, alors qu’auparavant elle trouvait qu’on en avait trop 😉

E comme excipit

Vous irez aux Vraies Richesses, n’est-ce pas? Vous prendrez les ruelles en pente, les descendrez ou les monterez. Vous vous abriterez du soleil qui tape fort. Vous éviterez la rue Didouche Mourad si pleine de monde, traversée par de nombreuses ruelles comme par une centaine d’histoires, à quelques pas d’un pont que se partage suicidés et amoureux.

Vous vous arrêterez à la terrasse d’un café et vous n’hésiterez pas à vous y installer pour discuter avec les uns et les autres. Ici, nous ne faisons pas de différences entre ceux que nous connaissons et ceux que nous venons de rencontrer. On vous écoutera avec attention et on vous accompagnera dans vos balades. Vous ne serez plus seul. Vous grimperez les rues, pousserez les lourdes portes en bois, imaginant ces hommes et ces femmes qui ont tenté de construire ou de détruire cette terre. Vous vous sentirez accablé. et le bleu au-dessus de vos têtes vous donnera le tournis. Vous vous dépêcherez, le cœur battant, vous irez rue Charras qui ne s’appelle plus comme ça et vous chercherez le 2 bis. Vous ne ferez pas attention à la Renault grise garée sur le côté. Ceux qui sont à l’intérieur n’ont aucun pouvoir. Vous vous retrouverez devant l’ancienne librairie des Vraies Richesses dont j’ai imaginé la fermeture mais qui est toujours là. Vous essaierez de pousser la porte vitrée. Elle sera fermée. Le voisin qui gère un restaurant, juste à côté, vous dira : « Il est parti déjeuner, il a bien le droit de manger, lui aussi ! Tenez, je vous offre une limonade. »

Vous attendrez le gardien des lieux, assis sur la marche, à côté de la plante. Il se dépêchera quand il vous apercevra. Vous pénétrerez enfin dans ce petit local qui fut le point de départ de tant d’histoires. Vous lèverez la tête pour voir le grand portrait de Charlot qui sourit, derrière ses lunettes noires. Oh, pas d’un grand sourire, c’est plus l’air de dire : « Bienvenue, entrez, prenez ce qui vous plaît. » Vous penserez aux mots de Jules Roy: De cette aventure, dont nous ne savions pas que nous la vivions, il reste pour moi une sorte de mirage. Charlot fut un peu notre créateur à tous, tout au moins notre médecin accoucheur. Il nous a inventés (peut-être même Camus), engendrés, façonnés, cajolés, réprimandés parfois, encouragés toujours, complimentés au-delà de ce que nous valions, frottés les uns aux autres, lissés, polis, soutenus, redressés, nourris souvent, élevés, inspirés. [..] Pour aucun d’entre nous, jamais un mot qui aurait pu laisser entendre que notre génie n’était pas seulement l’avenir de l’Algérie et de la France mais celui de la littérature mondiale. Nous étions les poètes les plus grands, les espoirs les plus fantastiques, nous marchions vers un avenir de légende, nous allions conférer la gloire à notre terre natale. […]Nous fûmes son rêve. C’est là que le sort le trompa, injustement, comme se lève une tempête sur une mer calme. A la bourrasque, il tint tête tant qu’il put. Je ne l’entendis jamais protester contre l’injustice ni maudire l’infortune qui l’accablait. Par moments, il m’arrive de me demander si nous avons été assez dignes de lui.

Un jour, vous viendrez au 2 bis de la rue Hamani, n’est-ce pas?

Kaouther Adimi, Nos richesses, éd. du Seuil, 2017, p.175-177 (excipit)

***

Lecture terminée, je peux la recommander 🙂

E comme éclipse

Alors que sur toutes les chaînes les météorologues sont consultés chaque jour cet été pour répondre à la question si août sera aussi « pourri » que juillet, l’Adrienne a été bien contente de ne voir que des soleils voilés et d’avoir des températures qui n’excèdent pas 21°.

Photo prise le 29 juillet entre Dinant et Houx.