J comme Jérôme Ferrari

Deux minutes trente-trois pour écouter l’auteur parler de ce livre.

Et ci-dessous, l’incipit:

La dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l’accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière, il n’avait pas dit un mot. Et puis il s’était arrêté, toujours en silence, pour s’accouder à la balustrade d’un pont sur le Danube dont les bombardements de l’Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l’appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l’insigne de la JNA* dissoute, un écusson serbe à l’aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaires. A ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d’autre qu’une édition hongroise du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész, le premier volume d’une traduction serbo-croate des oeuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il les avait écoutées.  Il se tenait la tête dans les mains. Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s’avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d’un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu’elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d’abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu’il pleurait. 

Jérôme Ferrari, A son image, Actes Sud 2018, p.11-12

* Armée populaire yougoslave

Extrait d’une quinzaine de minutes avec l’auteur chez François Busnel à la Grande Librairie.

Enfin, texte explicatif de l’auteur, sur le site de son éditeur Actes Sud:

« DANS LES ANNÉES 1990, j’ai découvert la photo de Ron Haviv sur laquelle un paramilitaire des tigres d’Arkan prend son élan pour frapper les cadavres de trois civils qu’il vient d’abattre, quelque part en Bosnie. Il porte des lunettes de soleil à monture blanche et, entre les doigts de sa main gauche, il tient une cigarette dans un geste d’une absolue désinvolture. Ce garçon était manifestement mon contemporain, il était à peine plus âgé que moi et notre évidente proximité avait quelque chose d’intolérable. La guerre sortait des livres d’histoire.
C’est alors, je crois, que j’ai pour la première fois fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps : ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet  : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. »
Parce que la mort est passée, le roman s’ouvre sur celle d’Antonia et passe par toutes les étapes de la messe de ses funérailles. Au cours d’une vie consacrée aux photographies, les plus insoutenables et les plus futiles, des portraits de famille, des conférences de presse clandestines, des attentats, des mariages, la guerre en Yougoslavie, elle s’est constamment sentie renvoyée de l’insignifiance à l’obscénité.
Le roman est donc l’histoire de son échec. Le prêtre qui célèbre la messe est l’oncle d’Antonia. C’est aussi lui qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui a offert, pour son quatorzième anniversaire, son premier appareil photo. J’imagine qu’il ne se le pardonne pas. »

J. F.

Un livre sur l’importance (relative) de la photo, sur la Corse, sur l’actualité, sur de nombreuses questions… et que j’ai adoré 🙂
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J comme j’étais bignole

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Sur ma porte, j’ai vissé la plaque ‘PORTINAIA’ comme ça c’est bien clair pour tout le monde: ici est la concierge, c’est ici qu’il faut s’adresser si on veut un renseignement ou faire monter le courrier.

C’est aussi chez moi qu’on vient frapper quand une ampoule est grillée dans un couloir ou quand les enfants du 403 jouent avec l’ascenseur.

Mais généralement, je n’ai pas besoin qu’on vienne me le dire: c’est moi la première qui remarque que la dame du 702 n’est pas sortie pour la promenade du chien ou que les volets de monsieur Cordaro n’ont pas été ouverts. Alors je vais voir s’il y a un problème.

Je connais mon métier et on me respecte. Je surveille les poubelles, je réprimande les contrevenants, je porte les médicaments à la vieille dame qui ne se déplace plus, je préviens les familles en cas de besoin…

La plaque, je sais bien qu’elle ne devrait pas être là.

Soi-disant qu’on n’a pas besoin de concierge, dans ces blocs d’appartements.

***

Mon vieux petit Robert ne connaît pas le mot bignole, qui aurait dû se trouver à la page 165 entre bigleux et bignone mais je fais confiance à Lakévio que je remercie pour le tableau et les consignes:

Quand j’étais bignole: à l’image de l’extraordinaire Renée du roman L’élégance du hérisson, faites le portrait, à la première personne, d’une concierge étonnante.

 

J comme jazz

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Non, le jazz n’est pas la musique préférée de Madame.

Oui, certaines formes la rendent nostalgique des soirées radio avec son père, grand amateur de cette musique qui pour lui était venue d’Amérique avec les libérateurs. Mais ce n’est pas ce qu’elle va écouter spontanément.

Sauf bien sûr quand il s’agit d’un ancien élève. Alors Madame est fan et présente parmi les premiers, le cœur battant comme si elle était sa mère 😉

Le jeune guitariste barbu est arrivé en Belgique tout petit, avec ses parents, qui voulaient offrir un avenir meilleur à leurs deux fils. Meilleur que dans leur Kosovo natal.

Ce jeune guitariste barbu était excellent élève, fort en tout, maths, sciences, langues. Ses parents exigeaient des résultats et le voyaient promis à une belle carrière de médecin ou d’ingénieur.

Il n’a pas été simple pour eux d’accepter qu’il se dirige vers le Conservatoire de musique.

J comme jeu

On n’était pas encore si loin du solstice d’été mais nos tenues légères, festives, semblaient tout à coup hors saison: ce samedi-là, alors qu’on avait roulé toute une journée au soleil l’avant-veille, pris les repas en terrasse la veille, le temps avait tout à coup décidé de se mettre à l’automne.

C’était bien la peine de s’être laissé convaincre par l’ouragan maternel de s’acheter une robe neuve – beaucoup trop courte – et des sandales assorties – aux talons beaucoup trop hauts – et d’avoir affronté les odeurs de vespasiennes des aires d’autoroute – qu’on nous fait pourtant bien chèrement payer.

C’est le maire en personne qui a accueilli les futurs époux. Il n’a pu s’empêcher de faire un peu d’humour à leurs dépens et de raconter une anecdote personnelle. Puis toute la troupe est remontée en voiture pour se rendre à l’église, où après une dernière génuflexion le jeune marié a reçu un balai et une ramassette: le bedeau tenait à ce qu’il soit mis tout de suite à l’épreuve des travaux ménagers.

Mais je ne voudrais pas être redondante, cette histoire-là, vous la connaissez déjà 🙂

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***

Texte écrit pour les Poudreurs n° 284  Racontez un voyage inhabituel dont la finalité n’était pas touristique. Au cours de votre récit vous devrez d’une part expliquer la raison de ce déplacement et d’autre part glisser dans votre texte les mots suivants :

Anecdote – solstice – vespasienne – ouragan – génuflexion – redondante (au féminin)

Publié dans JTagué

J comme Je le lis chez ma coiffeuse

On a rarement rencontré quelqu’un d’aussi bien informé. Sur ce qu’il faut manger ou pas pour devenir centenaire en gardant la ligne et la santé. Sur les amours des stars. Même si on sent le mépris dans sa voix quand incidemment le sujet est abordé.

Mais jamais on n’a rencontré quelqu’un d’aussi bien informé sur le Gotha. On sent que les généalogistes n’auraient plus rien à lui apprendre. Que ces articles-là sont passés à la loupe. Que la réputation du magazine et du journaliste dépendent d’un petit rien, d’une vétille, d’une erreur de jugement, de date, de légende sous une photo. Les écueils sont si nombreux.

On sait depuis longtemps qu’elle est incollable sur le sujet. On pourrait la croire dans l’intimité des rois et des reines, même de celles et ceux qui sont morts depuis deux siècles. On sait lesquels ont sa sympathie, et en quoi ils l’ont méritée. On sait aussi en quoi certains – le plus grand nombre, en fait, comme tous les Grimaldi et la plupart des Windsor – ont démérité.

Et quand on lève un sourcil étonné en entendant une nouvelle diatribe à l’adresse d’une malheureuse princesse qu’on peut à peine situer, arrive la classique petite phrase clôturant le sujet:

– Je l’ai lu chez ma coiffeuse. 

***

D’après une consigne de Joe Krapov, que je remercie: Ecrire comme Philippe Delerm.
L’auteur de « La première gorgée de bière » a publié récemment « Et vous avez eu beau temps ? » 

Il applique la même recette dans ce recueil : chaque texte ne contient pas plus de quarante lignes. L’auteur écrit au présent et use et abuse du pronom « on » et de phrases courtes pour raconter des événements de la vie quotidienne. Dans ce style-là vous écrirez deux ou trois petits textes dont le titre sera choisi dans cette liste :

Et vous avez eu beau temps ? – Renvoyé de partout – Je le lis chez ma coiffeuse – N’oubliez pas… – Je me suis permis – Et tu n’as rien senti venir ? – Il faudrait les noter – Il n’a pas fait son deuil – Un jour peut-être vous jouerez là, vous aussi – Tais-toi, tu vas dire des bêtises – C’est pas pour nous – Et prends-toi quelque chose – Là on est davantage sur… – J’te joue d’l’harmonica – En même temps je peux comprendre – Vous êtes un type dans mon genre – C’est grâce au collectif – Abruti, va ! – Chez nous c’est trois – Tiens, rends-toi utile – Nous allons vous laisser – On l’a déjà vu dans quoi, déjà ? – C’est juste insupportable – Où sont les enfants ? – Il aimait ça le Monopoly – Je sais pas ce qu’on leur a fait aux jeunes – On était bien sous la couette – On peut peut-être se tutoyer ? – Ça finit quand ? – Je préfère Gand à Bruges – Ça pousse et ça nous pousse – Ils n’articulent plus maintenant – C’est pas pour dire mais – J’dis ça, j’dis rien – Pour être tout à fait honnête avec vous. – Oui, mon brave Milou – Ne rentre pas trop tard, ne prends pas froid ! – Vous me flattez – Tu n’as pas lu « Au-dessous du volcan » ?

J comme journal intime

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Cher journal

Aujourd’hui j’ai encore eu droit à des moqueries en gymnastique. Pourquoi moi, qui grimpe aux arbres et me balance aux branches du pommier comme un garçon, je ne réussis pas à grimper cette corde à nœuds ? Mystère !

Au cours de dessin, Maryvonne m’a envoyé de la peinture verte sur ma blouse. Ma mère va encore piquer une crise quand elle va s’en apercevoir… crise moins grave que celle de l’autre jour, j’espère, quand elle a découvert sous mon matelas un roman de Pierre Loti. Je n’ai droit qu’à des Delly mais Aziyadé est infiniment plus instructif…

Ah ! Vivement qu’on soit au printemps et que j’aie seize ans !

Ton Adrienne

***

source de la photo ici – le roman peu être lu en ligne sur wikisource

Consignes chez Filigranes, que je remercie: 

Ce mois-ci, si vous avez un peu de temps… je vous propose de vous pencher sur vos états d’âme… et d’écrire la page d’un « journal intime »… Ce sera le vôtre ou celui de quelqu’un d’autre… comme il vous plaira. Et vous devrez aussi placer, dans votre texte, les mots suivants: mère, arbre, blouse, crise, roman, printemps, gymnastique, moquerie, dessin, balance.

J comme Jean-Claude

Au dernier sommet de Davos, en 2008, à propos des phénomènes qui vont bouleverser l’humanité dans les quinze prochaines années, un futurologue interrogé proposait de n’en retenir que quatre principaux, qui lui semblaient assurés. Le premier est un baril de pétrole à 500 dollars. Le deuxième concerne l’eau, appelée à devenir un produit commercial d’échange exactement comme le pétrole. Nous connaîtrons à la Bourse un cours de l’eau. La troisième prédiction porte sur l’Afrique qui deviendra à coup sûr dans les prochaines décennies une puissance économique, ce que nous souhaitons tous.

Le quatrième phénomène, selon ce prophète professionnel, est la disparition du livre. 

Jean-Claude Carrière, in N’espérez pas vous débarrasser des livres, Entretiens avec Jean-Claude Carrière et Umberto Eco, menés par Jean-Philippe de Tonnac, LdP biblio essais 2009, p.15

C’est toujours un exercice amusant, de confronter les prédictions d’un futurologue à la réalité. Par exemple le baril de pétrole, pour ceux qui aimeraient savoir, est à 69 dollars au moment de la rédaction de ce billet. Pour les autres prédictions, chacun sait ce qu’il en est.

D’ailleurs Madame fait beaucoup rire ses élèves en leur racontant comment on s’imaginait l’an 2000 quand elle avait dix ans.

L’an 2000, c’est l’année de leur naissance 🙂

Mais la palme de l’humour revient à Umberto Eco, en voici juste deux ou trois exemples:

Le livre est comme la cuiller, le marteau, la roue ou le ciseau. Une fois que vous les avez inventés, vous ne pouvez pas faire mieux. Vous ne pouvez pas faire une cuiller qui soit mieux qu’une cuiller. Des designers tentent d’améliorer par exemple le tire-bouchon, avec des succès très mitigés, et la plupart d’ailleurs ne fonctionnent pas. Philippe Starck a essayé d’innover du côté des presse-citron, mais [il] laisse passer les pépins.

Umberto Eco, in N’espérez pas vous débarrasser des livres, Entretiens avec Jean-Claude Carrière et Umberto Eco, menés par Jean-Philippe de Tonnac, LdP biblio essais 2009, p.17

carrière-eco

Merci pour ce bonheur de lecture!

source de la photo ici