J comme JOY

C’est fou le nombre de gens qui sont ‘fan‘ de Virginia Woolf et qui ont conseillé sa lecture, à commencer par une ancienne élève, et ce ne sont pas les quelques tentatives entreprises pour satisfaire ceux et celles qui l’ont poussée à la lire qui ont convaincu Madame: chaque fois elle s’est dit: « C’est pour ça qu’on fait tout ce tam-tam? »

Alors pourquoi refaire une tentative, vous direz-vous.

D’abord parce que ce serait bête de passer à côté de quelque chose de vraiment bien, et puis pour deux autres raisons toutes récentes, la visite de Charleston House, imprégnée de souvenirs de la fratrie Woolf, et la 500e Grande Librairie, où « To the lighthouse » était conseillé par Paul Auster.

On trouve ce roman en ligne et peut-être est-ce de bon augure: il y a trois fois le mot ‘joy‘ à la première page 🙂

J comme jeunes et vieux

« Mieux vaut être bourré que moche » affirme-t-elle en lettres noires sur un large T-shirt gris.
Elle soutient gentiment un vieux monsieur en bermuda qui a du mal à faire quelques pas et qui ne cesse de répéter à la cantonade « Moi, je ne suis pas instruit! Je ne suis pas instruit! Je n’ai pas terminé mes études secondaires… ».

Une dame avec un badge autour du cou donne un dernier briefing:
– Alors vous avez bien compris: on ne parle pas, on ne discute pas, on ne bavarde pas, on ne rigole pas! Le seul bruit qu’on est autorisé à faire, c’est d’applaudir à la fin!

Tous hochent la tête, ceux en fauteuil roulant, celles qui en bas, aux toilettes, cherchaient en vain comment tourner au robinet automatique, celui qui se tient bien droit avec sa canne blanche…

C’est aussi ça que l’Adrienne apprécie à la Monnaie, son programme social « Un pont entre deux mondes » qui offre des activités culturelles de la plus grande qualité, gratuitement, à des gens qui n’y auraient jamais accès sans cela.

– Hein Raymond! s’exclame une dame, que tu aimes ça, venir à l’opéra!
– Oui, oui, fait Raymond sans même lever les yeux.
– Il vient chaque fois, hein Raymond que tu viens chaque fois?

J comme Jeux

– Maintenant que vous êtes à Olympie, dit Saskia, c’est le moment ou jamais de courir sur cette fameuse piste!

Saskia, c’est la guide de l’avant-dernier jour, qui s’était présentée au groupe en disant:

– Je suis née aux Pays-Bas mais je vis en Grèce depuis plus de vingt ans. Je la considère comme mon pays.

Et au moment où elle disait « je suis née aux pays-Bas… » il y a bien sûr eu Jef pour s’exclamer ironiquement et bien fort: « Nooon! Sans blague! On ne l’aurait jamais cru! » alors que les autres se contentaient de sourire à cette précision inutile, étant donné son accent hollandais quand elle parlait néerlandais 😉

Bref, Saskia encourageait à courir une longueur – un stade, c’est-à-dire 197,27 mètres – et devinez qui a couru?
Uniquement quelques femmes.
Alors que la moitié du groupe se composait d’hommes.

C’est Gerda qui a gagné.

Quelqu’un du groupe lui a tressé une couronne d’olivier – la récompense à Olympie, dans les trois autres lieux de jeux antiques la récompense était différente, le laurier à Delphes est le plus connu mais il y avait aussi le pin et même le céleri à Némée 😉 – couronne qu’elle a fièrement portée jusqu’au soir.

J comme jubé

Dans la grande pièce où on fait attendre l’Adrienne – comme d’habitude arrivée au rendez-vous avant l’heure – il y a une sorte de jubé tout en bois.

Jubé au sens où ce mot s’emploie en Belgique, où il peut aussi désigner une sorte de tribune où se trouve l’orgue.

C’est ainsi que le père de l’Adrienne désignait ce balcon de pierre derrière lequel lui et ses copains s’amusaient beaucoup avec leur chorale, à la messe de neuf heures et demie.

– Je parie, disait la mère, que vous n’avez même pas entendu le prêche!
– Si, si! répliquait-il.

Et mini-Adrienne savait bien qu’il était possible de bavarder et d’avoir tout suivi quand même: c’est ce qu’elle faisait au cours de néerlandais. Mais elle se gardait bien d’intervenir dans la discussion.

Personne, au service social, ne semblait intéressé par l’architecture des lieux, aussi l’Adrienne est-elle restée avec ses questions: que fait cette sorte de jubé dans cette salle, alors qu’on n’est ni dans une église, ni dans une chapelle, ni dans un château?

Mais elle est reconnaissante à la dame qui avait besoin d’une interprète: ça lui a permis d’accéder à des lieux que sans ça, elle n’aurait jamais vus!

J comme Jeanne

Dès la première salle de l’expo à Talbot House, l’Adrienne a été scotchée par le témoignage filmé qui montrait une très vieille dame racontant ses souvenirs de petite fille de sept à huit ans pendant la première guerre mondiale, à Poperinge.

Elle s’appelle Jeanne Battheu et est née en 1910. Poperinge faisait partie de ce petit bout de Belgique qui a résisté à l’envahisseur. La famille de Jeanne était une des seules à ne pas avoir envoyé ses enfants en lieu sûr, de sorte qu’elle a tout vécu de près: les soldats anglais à Talbot House, les bombardements, l’ypérite…

« Je n’ai pas eu d’enfance », dit-elle au moment où elle raconte qu’on lui avait demandé de faire boire du lait à des soldats gazés et qu’elle en a vu mourir sous ses yeux dans d’horribles souffrances.

Source de la photo ici: on voit la petite Jeanne qui pousse une « chaise roulante » bricolée dans laquelle se trouve sa petite sœur: l’enfant a tout à coup cessé de savoir marcher, à l’âge de deux ans et demi, traumatisée par le bombardement de leur maison. Elle n’a plus vécu longtemps, décédée à cinq ans et elle « avait à ce moment-là les cheveux aussi blancs que les miens aujourd’hui », dit Jeanne (1910-2001).

J comme je me souviens

Louvain – photo prise en octobre 2010

Ils étaient 126 et à tous leur prof de français avait répondu: « excellent choix ! » quand ils leur avaient annoncé qu’ils envisageaient des études de philologie romane.

« Tu es de loin la meilleure en français », avait dit le prof de N***, une Limbourgeoise, « tu devrais faire les Romanes. »

C’est ainsi qu’ils étaient 126 cette année-là à recevoir leur première dictée du terrifiant professeur Mertens.

« Vous allez voir », les prévenaient les redoublants, « vous allez tous avoir moins que zéro. Vous aurez des moins vingt, des moins trente ! »

Et l’Adrienne, comme tant d’autres probablement, se disait « pas moi ! »

Elle avait toujours été imbattable en dictée et en faisait un point d’honneur.

Puis le professeur Mertens a lu le texte qu’il avait prévu pour assener à tous ces jeunots un bon premier coup de trique, histoire de leur mettre tout de suite les pendules à l’heure : ils avaient encore tout à apprendre !

Le texte était fort long et les exceptions, anomalies, participes passés de verbes pronominaux suivis de l’infinitif et autres pièges se succédaient.

Mertens jubilait devant les têtes basses : une fois de plus, son traitement de choc marchait.

Au cours suivant, il jubilait encore, le paquet de dictées corrigées à la main : deux traits sous les erreurs grammaticales et un seul sous les erreurs d’orthographe.

Il tenait à distribuer lui-même les feuilles et le faisait dans l’ordre, en commençant par la pire de toutes, appelant les noms un à un, ce qui l’obligeait à aller sans cesse d’un bout à l’autre de l’amphi. C’était une de ses manières d’apprendre à connaître ses ouailles et à coller un visage sur un nom : le premier mois n’était pas passé qu’il connaissait les 126.

Bref, vous imaginez les cœurs battant fort au fur et à mesure de la distribution.

« C’est excellent ! » a-t-il dit à l’Adrienne, qui avait réussi le pire score de toute sa vie.

***

texte inspiré par le schibboleth du Défi 702 – le mot avait déjà paru dans un autre billet en hommage au professeur Mertens, ici, grâce à un commentaire de Joe Krapov, copié-collé ci-dessous:

  1. Joe Krapov J’aime bien venir ici. J’en repars très content des messages en grec, en chinois, en anglais et en langage codé (Shibboleth !) que je reçois dans ma boîte aux lettres professionnelle, qui m’ennuient un peu quelquefois mais qui me valent d’être payé à la fin du mois (pas de quoi aller faire du shopping à New-York, certes mais je n’ai pas de tels besoins. Rigoler à Rennes suffit à ma joie !).
    Bon courage pour la suite, Madame !J’aime Réponse
  2. Adrienne ah voilà qui me fait plaisir, Joe Krapov 🙂
    (ton schibboleth me rappelle notre excellent prof de grammaire, à l’université, qui nous donnait des petites fiches à apprendre par cœur: le mot schibboleth figurait sur celle des quelques rares mots de la langue française qui s’écrivent avec 2 b: « à l’occasion du sabbat, l’abbé offrit un gibbon gibbeux au rabbin qui lui avait expliqué ce que c’est qu’un schibboleth »)
    merci!

Je comme Je devins…

Je devins un doctorant fainéant, bientôt détourné de la noble voie académique par ce qui n’était plus une tentation passagère mais un désir aussi prétentieux que certain : devenir romancier. On m’avertissait : peut-être ne réussiras-tu jamais en littérature ; peut-être finiras-tu aigri ! déçu ! marginalisé ! raté ! Oui, possible, disais-je. L’increvable « on » insistait : tu pourrais finir suicidé ! Oui, peut-être ; mais la vie, rajoutais-je, n’est rien d’autre que le trait d’union du mot peut-être. Je tente de marcher sur ce mince tiret. Tant pis s’il cède sous mon poids : je verrai alors ce qui vit ou est crevé en dessous. Et puis je suggérais à « on » d’aller se faire mettre. Je lui disais : en littérature on ne réussit jamais, alors prends le train de la réussite et plante-le-toi où tu pourras.

J’écrivis un petit roman, Anatomie du vide, que je publiai chez un éditeur plutôt confidentiel. Le livre fit un four (soixante-dix-neuf exemplaires écoulés les deux premiers mois, ceux que j’avais achetés de ma poche inclus). Mille cent quatre-vingt-deux personnes avaient pourtant liké le post que j’avais publié sur Facebook pour annoncer la parution imminente de mon livre. Neuf cent dix-neuf avaient commenté. « Félicitations ! », « Fier ! », « Proud of you ! », « Congrats bro ! », « Bravo ! », « Ça m’inspire ! » (et moi j’expire), « Merci, frère, tu fais notre fierté », « Hâte de le lire In Sha Allah ! », « Il sort quand ? » (j’avais pourtant indiqué la date de sortie dans le post), « Comment se le procurer ? » (c’était aussi dans le post), « Il coûte combien ? » (idem), « Titre intéressant ! », « Tu es un exemple pour toute notre jeunesse ! », « Ça parle de quoi ? » (cette question incarne le Mal en littérature), « On peut le commander ? », « Dispo en PDF ? », etc. Soixante-dix-neuf exemplaires.

Il m’avait fallu attendre quatre ou cinq mois après sa publication pour qu’on le tirât du Purgatoire de l’anonymat. Un journaliste influent, spécialiste des littératures dites francophones, l’avait chroniqué en mille deux cents caractères espaces comprises dans Le Monde (Afrique). Il émettait quelques réserves sur mon style, mais sa dernière phrase m’avait accolé la locution redoutable, voire dangereuse, diabolique même, de « promesse à suivre de la littérature africaine francophone ». J’avais certes échappé à la terrible et mortelle « étoile montante », mais sa louange n’en demeurait pas moins assassine. Elle suffit, par conséquent, à me valoir une certaine attention dans le milieu littéraire de la diaspora africaine de Paris – le Ghetto, comme l’appelaient avec affection certaines langues de pute, dont la mienne. À compter de cet instant, même ceux qui ne m’avaient pas lu et ne me liraient sans doute jamais savaient, grâce à l’entrefilet du Monde Afrique, que j’étais l’énième nouveau jeune écrivain qui arrivait, dégoulinant de promesses. Je devins, dans les festivals, rencontres, salons et foires littéraires où l’on m’invitait, le préposé naturel à ces inusables tables rondes intitulées « nouvelles voix » ou « nouvelle garde », ou « nouvelles plumes » ou je ne sais quoi d’autre de prétendument neuf mais qui, en réalité, semblait déjà si vieux et fatigué en littérature. Ce petit écho parvint chez moi, au Sénégal, et l’on commença à s’intéresser à moi puisque Paris l’avait fait, ce qui tenait lieu d’imprimatur. Anatomie du vide fut commenté à compter de ce moment (commenté ne signifiant pas : lu).

Malgré tout cela, le roman m’avait laissé insatisfait, peut-être malheureux. J’eus bientôt honte d’Anatomie du vide – que j’avais écrit pour des raisons que je détaillerai plus tard – et, comme pour m’en purger ou l’ensevelir, commençai à rêver d’un autre grand roman, ambitieux et décisif. Ne restait qu’à l’écrire.

Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éd. Philippe Rey/Jimsaan, 2021, p. 25-26.

J comme jitterbug

De l’enfance à aujourd’hui, l’Adrienne n’a jamais réussi à être « de son temps », et certainement pas en ce qui concerne les goûts musicaux.

D’abord parce que pendant sa petite enfance, elle n’a entendu que les chansons de l’époque de son grand-père, qui était jeune entre les deux guerres.
Et un passage de la 6e symphonie de Beethoven qui annonçait le début de l’émission quotidienne « voor boer en tuinder » au moment du repas de midi.

Ensuite, à l’adolescence, elle n’entendait que les émissions qu’aimait le père, grand amateur de la musique jazzy américaine qu’il avait découverte après la seconde guerre mondiale.
Et le dimanche, avec sa chorale, il perpétuait l’art du chant grégorien.

Meilleure Amie a voulu faire un peu son éducation à l’époque où elle n’écoutait que Vivaldi et Tchaïkovski, malheureusement pour la mise à jour, Meilleure Amie aimait ce qu’aimait son grand frère, qui avait huit ans de plus qu’elles.

Et ainsi de suite.

De sorte qu’aujourd’hui encore, quand une ancienne élève lui parle d’Ed Sheeran, la stupide Adrienne répond « Ed qui? » et sert sa pirouette habituelle: « tu sais, moi, en dehors de Mozart, je ne connais rien » 🙂

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écrit pour le Défi du samedi où Walrus proposait la vidéo ci-dessus en illustration du mot proposé, jitterbug. Merci à lui!

Je comme je-veux-tout-savoir

– Pourquoi vous avez mis toutes les fleurs dans le même vase ? demande petit Léon en déposant son sac sur la table de la cuisine.

L’Adrienne ne sait pas tout de suite quoi répondre : aurait-elle dû séparer les asters des lys ? mettre les chrysanthèmes dans un autre pot que les mufliers ?

– Ben… c’est comme ça que je les ai reçues… toutes ensemble… tu trouves que ce n’est pas beau ?

– Si, c’est beau. Vous avez reçu ça de qui ?

Le ton est inquisiteur. Les sourcils froncés.
Petit Léon, c’est comme un mari jaloux.
Vous êtes allée où ? demande-t-il quand elle s’est absentée le week-end.
Vous avez vu qui ?

– Bon, fait l’Adrienne, on n’est pas là pour causer de fleurs, montre-moi ton journal de classe !

Curieuzeneuzemosterdpot !

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Une expression de chez nous pour désigner celui qui fourre son petit nez de curieux partout, jusque dans le pot à moutarde 😉

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photo prise dans le parc d’Ostende le 22 octobre dernier.