J comme jour de joie

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Quand Madame et ses collègues se sont quittées vendredi soir, elles ont soupiré en se disant qu’elles n’avaient pas envie – mais alors vraiment pas du tout envie – de se retrouver entre les murs de l’école dès le lendemain samedi pour une longue journée « portes ouvertes ».

Puis on est samedi, Madame trouve à peine le temps de boire un verre d’eau, d’avaler un sandwich, elle inscrit des élèves, elle revoit quelques « anciens »… et elle est heureuse 🙂

Elle voudrait pouvoir suivre Andra la petite Roumaine, la petite Espagnole, le petit Mohamed né à Bruxelles, le petit Michaël né à Kinshasa, Inês la Portugaise… dans leur parcours scolaire qu’ils entameront sans elle le lundi 2 septembre prochain. 

J comme Jaune

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L’Adrienne a de la chance: l’artiste dont les œuvres sont déjà prêtes pour la saison 2019 du Crystal Ship – et qu’elle a trouvées presque sans les chercher, sur un mur le long du Kursaal – est précisément son préféré, Jaune.

Elle sort son appareil photo mais doit patienter: un père et trois petits enfants sont accroupis devant le ballet de petits hommes jaunes aux prises avec une bombe aérosol plutôt agressive, qui se trouvait déjà peinte sur le mur par un autre graffeur et que Jaune a réutilisée.

– Regardez! explique la fillette à son père et aux deux petits frères, regardez celui-là! il y a du sang qui sort de sa bouche!

C’est vrai que c’est plus violent que d’habitude mais ça ne semble pas émouvoir les enfants.

– Et celui-là, rigole un des garçons, il perd son pantalon, on voit ses fesses!

J comme J’ai commencé

scenic view of city during dawn

J’ai commencé à écrire à cause d’une jeune fille, j’ai arrêté trente-cinq ans plus tard à cause d’un canard. La jeune fille s’appelait Marie-Paule et était mon institutrice maternelle, je tenais à lui dédicacer mes dessins. Et dans le canard, le chroniqueur littéraire, un ennemi intime, ne m’a pas raté à la sortie de mon quatrième roman, alors j’ai dit à mon éditeur que je voulais faire une pause, changer de style, me renouveler. Bref, cette sorte de baratin qu’on vend facilement à notre éditeur dès qu’on lui a fait gagner un peu d’argent. Il a même accepté de me payer le voyage jusqu’à Brooklyn, où j’ai loué une baraque. C’était moins cher que l’hôtel et beaucoup plus tranquille. Environ cinq cents maisons de part et d’autre de la rue qui descend jusqu’à la mer. Celle que j’avais choisie était d’une laideur banale mais son nom m’a tout de suite plu: Pemquide House. La dame de l’agence était étonnée de la rapidité avec laquelle la chose s’était conclue.

La première fois que j’avais séjourné à New York, en 1969, les plaintes aiguës des véhicules d’urgence formaient un bruit de fond pratiquement ininterrompu. Mais dans ce coin résidentiel de Brooklyn, désert la majeure partie du jour, on n’entendait même pas aboyer un chien. D’ailleurs, la voisine d’en face avait un chat. Il passait sa vie à la fenêtre. On s’observait mutuellement, lui avec une indifférence superbe et moi dans un désœuvrement total.

Avant de m’installer à Pemquide House, je suis repassé par l’agence pour faxer à Isabelle ma décision de changer d’hôtel tous les soirs afin d’en tester le plus grand nombre possible pour mon reportage. Je n’en étais plus à un mensonge près et grâce à celui-là, il serait normal que je sois injoignable au téléphone. J’étais fort satisfait d’avoir eu cette idée de reportage, ça me donnait un alibi en or.

***

Ecrit d’après cette consigne de Joe Krapov, que je remercie, avec les incipits des quatre premiers chapitres d’un livre de Didier Decoin, dont je n’avais encore rien lu jusqu’à présent 🙂

Source de la photo: Vlad Alexandru Popa sur Pexels.com

J comme journaliste

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L’Adrienne ne sait pas si c’est dû à sa dégaine chaussures plates et col roulé, mais le responsable du stand l’a prise pour une journaliste et invitée à faire des photos et demander tout renseignement qu’il lui fallait.

C’était pourtant l’avant-dernier jour de la BRAFA et on peut supposer que les journalistes étaient passés depuis longtemps, laissant la place, ce dernier samedi midi, aux ultimes badauds.

Dont l’Adrienne. Qui bien sûr l’a détrompé – non, elle n’était pas journaliste pour une revue culturelle ou artistique – mais elle a trouvé la méprise d’autant plus comique que c’était le stand de Tintin et Hergé 🙂

Avec, il est vrai, de magnifiques planches originales. Comme celle ci-dessus, du Crabe aux pinces d’or.

– Si vous achetez les trois, dit l’homme, ce n’est que 2 millions.

Elle se demande encore si elle a bien entendu 😉

J comme jarðepli

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Une des rares choses qui ont le temps de pousser et de mûrir en plein air pendant le court été islandais, à part quelques baies pour la confiture, c’est la pomme de terre, qui comme on peut le voir sur ce menu de nouvel an, se dit ‘jarðepli’. Prononcez [ˈjarð.ɛhplɪ] avec l’accent tonique (comme toujours en islandais) sur la première syllabe et le ð comme le th dans l’anglais ‘that’. Jarðepli’, exactement comme en français ou en néerlandais (aardappel), c’est la pomme qui pousse dans le sol.

La nipotina, qui ne conçoit pas de 25 ni de 31 décembre sans homard, a été satisfaite. Dans le cas du homard, c’est le mot français qui vient de l’ancien nordique, humar.

Et pour le vin, c’est l’inverse 🙂

C’est ainsi que les mots voyagent comme les gens.

J comme Jérôme Ferrari

Deux minutes trente-trois pour écouter l’auteur parler de ce livre.

Et ci-dessous, l’incipit:

La dernière fois qu’elle l’avait vu, dix ans plus tôt, il rentrait chez lui et elle l’accompagnait. Depuis que le car de Belgrade les avait déposés à la gare routière, il n’avait pas dit un mot. Et puis il s’était arrêté, toujours en silence, pour s’accouder à la balustrade d’un pont sur le Danube dont les bombardements de l’Otan de 1999 ne laisseraient bientôt subsister que les piliers. Antonia se tenait en retrait, l’appareil photo à la main, et elle le regardait. Il portait un treillis déchiré sur lequel il avait cousu ses galons de sergent et, sous l’insigne de la JNA* dissoute, un écusson serbe à l’aigle bicéphale flanqué des quatre sigma lunaires. A ses pieds était posé un grand sac militaire ne contenant rien d’autre qu’une édition hongroise du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas d’Imre Kertész, le premier volume d’une traduction serbo-croate des oeuvres complètes de Bukowski et quelques cassettes, de R.E.M. et Nirvana, dont il ne se rappelait même plus la dernière fois qu’il les avait écoutées.  Il se tenait la tête dans les mains. Il ne regardait pas les eaux noires du fleuve, le ciel chargé de pluie. En passant près de lui, un groupe de très jeunes gens qui s’avançait sur le pont avait ralenti et éclaté d’un rire incompréhensible en le toisant ostensiblement. Antonia avait pris la photo, la dernière du reportage qu’elle lui avait consacré et qui ne serait jamais publié. Il avait d’abord semblé ne pas réagir. Et puis il avait relevé la tête et Antonia avait vu qu’il pleurait. 

Jérôme Ferrari, A son image, Actes Sud 2018, p.11-12

* Armée populaire yougoslave

Extrait d’une quinzaine de minutes avec l’auteur chez François Busnel à la Grande Librairie.

Enfin, texte explicatif de l’auteur, sur le site de son éditeur Actes Sud:

« DANS LES ANNÉES 1990, j’ai découvert la photo de Ron Haviv sur laquelle un paramilitaire des tigres d’Arkan prend son élan pour frapper les cadavres de trois civils qu’il vient d’abattre, quelque part en Bosnie. Il porte des lunettes de soleil à monture blanche et, entre les doigts de sa main gauche, il tient une cigarette dans un geste d’une absolue désinvolture. Ce garçon était manifestement mon contemporain, il était à peine plus âgé que moi et notre évidente proximité avait quelque chose d’intolérable. La guerre sortait des livres d’histoire.
C’est alors, je crois, que j’ai pour la première fois fait l’expérience de la puissance des photographies et de la façon dont elles bouleversent notre rapport au temps : ce qu’elles nous montrent est à chaque fois figé pour toujours dans la permanence du présent et a pourtant, dès le déclenchement de l’obturateur, déjà disparu. Personne n’a énoncé ce paradoxe plus clairement que Mathieu Riboulet  : « La mort est passée. La photo arrive après qui, contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe. »
Parce que la mort est passée, le roman s’ouvre sur celle d’Antonia et passe par toutes les étapes de la messe de ses funérailles. Au cours d’une vie consacrée aux photographies, les plus insoutenables et les plus futiles, des portraits de famille, des conférences de presse clandestines, des attentats, des mariages, la guerre en Yougoslavie, elle s’est constamment sentie renvoyée de l’insignifiance à l’obscénité.
Le roman est donc l’histoire de son échec. Le prêtre qui célèbre la messe est l’oncle d’Antonia. C’est aussi lui qui l’a portée sur les fonts baptismaux et qui lui a offert, pour son quatorzième anniversaire, son premier appareil photo. J’imagine qu’il ne se le pardonne pas. »

J. F.

Un livre sur l’importance (relative) de la photo, sur la Corse, sur l’actualité, sur de nombreuses questions… et que j’ai adoré 🙂

J comme j’étais bignole

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Sur ma porte, j’ai vissé la plaque ‘PORTINAIA’ comme ça c’est bien clair pour tout le monde: ici est la concierge, c’est ici qu’il faut s’adresser si on veut un renseignement ou faire monter le courrier.

C’est aussi chez moi qu’on vient frapper quand une ampoule est grillée dans un couloir ou quand les enfants du 403 jouent avec l’ascenseur.

Mais généralement, je n’ai pas besoin qu’on vienne me le dire: c’est moi la première qui remarque que la dame du 702 n’est pas sortie pour la promenade du chien ou que les volets de monsieur Cordaro n’ont pas été ouverts. Alors je vais voir s’il y a un problème.

Je connais mon métier et on me respecte. Je surveille les poubelles, je réprimande les contrevenants, je porte les médicaments à la vieille dame qui ne se déplace plus, je préviens les familles en cas de besoin…

La plaque, je sais bien qu’elle ne devrait pas être là.

Soi-disant qu’on n’a pas besoin de concierge, dans ces blocs d’appartements.

***

Mon vieux petit Robert ne connaît pas le mot bignole, qui aurait dû se trouver à la page 165 entre bigleux et bignone mais je fais confiance à Lakévio que je remercie pour le tableau et les consignes:

Quand j’étais bignole: à l’image de l’extraordinaire Renée du roman L’élégance du hérisson, faites le portrait, à la première personne, d’une concierge étonnante.