Je comme Je devins…

Je devins un doctorant fainéant, bientôt détourné de la noble voie académique par ce qui n’était plus une tentation passagère mais un désir aussi prétentieux que certain : devenir romancier. On m’avertissait : peut-être ne réussiras-tu jamais en littérature ; peut-être finiras-tu aigri ! déçu ! marginalisé ! raté ! Oui, possible, disais-je. L’increvable « on » insistait : tu pourrais finir suicidé ! Oui, peut-être ; mais la vie, rajoutais-je, n’est rien d’autre que le trait d’union du mot peut-être. Je tente de marcher sur ce mince tiret. Tant pis s’il cède sous mon poids : je verrai alors ce qui vit ou est crevé en dessous. Et puis je suggérais à « on » d’aller se faire mettre. Je lui disais : en littérature on ne réussit jamais, alors prends le train de la réussite et plante-le-toi où tu pourras.

J’écrivis un petit roman, Anatomie du vide, que je publiai chez un éditeur plutôt confidentiel. Le livre fit un four (soixante-dix-neuf exemplaires écoulés les deux premiers mois, ceux que j’avais achetés de ma poche inclus). Mille cent quatre-vingt-deux personnes avaient pourtant liké le post que j’avais publié sur Facebook pour annoncer la parution imminente de mon livre. Neuf cent dix-neuf avaient commenté. « Félicitations ! », « Fier ! », « Proud of you ! », « Congrats bro ! », « Bravo ! », « Ça m’inspire ! » (et moi j’expire), « Merci, frère, tu fais notre fierté », « Hâte de le lire In Sha Allah ! », « Il sort quand ? » (j’avais pourtant indiqué la date de sortie dans le post), « Comment se le procurer ? » (c’était aussi dans le post), « Il coûte combien ? » (idem), « Titre intéressant ! », « Tu es un exemple pour toute notre jeunesse ! », « Ça parle de quoi ? » (cette question incarne le Mal en littérature), « On peut le commander ? », « Dispo en PDF ? », etc. Soixante-dix-neuf exemplaires.

Il m’avait fallu attendre quatre ou cinq mois après sa publication pour qu’on le tirât du Purgatoire de l’anonymat. Un journaliste influent, spécialiste des littératures dites francophones, l’avait chroniqué en mille deux cents caractères espaces comprises dans Le Monde (Afrique). Il émettait quelques réserves sur mon style, mais sa dernière phrase m’avait accolé la locution redoutable, voire dangereuse, diabolique même, de « promesse à suivre de la littérature africaine francophone ». J’avais certes échappé à la terrible et mortelle « étoile montante », mais sa louange n’en demeurait pas moins assassine. Elle suffit, par conséquent, à me valoir une certaine attention dans le milieu littéraire de la diaspora africaine de Paris – le Ghetto, comme l’appelaient avec affection certaines langues de pute, dont la mienne. À compter de cet instant, même ceux qui ne m’avaient pas lu et ne me liraient sans doute jamais savaient, grâce à l’entrefilet du Monde Afrique, que j’étais l’énième nouveau jeune écrivain qui arrivait, dégoulinant de promesses. Je devins, dans les festivals, rencontres, salons et foires littéraires où l’on m’invitait, le préposé naturel à ces inusables tables rondes intitulées « nouvelles voix » ou « nouvelle garde », ou « nouvelles plumes » ou je ne sais quoi d’autre de prétendument neuf mais qui, en réalité, semblait déjà si vieux et fatigué en littérature. Ce petit écho parvint chez moi, au Sénégal, et l’on commença à s’intéresser à moi puisque Paris l’avait fait, ce qui tenait lieu d’imprimatur. Anatomie du vide fut commenté à compter de ce moment (commenté ne signifiant pas : lu).

Malgré tout cela, le roman m’avait laissé insatisfait, peut-être malheureux. J’eus bientôt honte d’Anatomie du vide – que j’avais écrit pour des raisons que je détaillerai plus tard – et, comme pour m’en purger ou l’ensevelir, commençai à rêver d’un autre grand roman, ambitieux et décisif. Ne restait qu’à l’écrire.

Mohamed Mbougar Sarr, La plus secrète mémoire des hommes, éd. Philippe Rey/Jimsaan, 2021, p. 25-26.

J comme jitterbug

De l’enfance à aujourd’hui, l’Adrienne n’a jamais réussi à être « de son temps », et certainement pas en ce qui concerne les goûts musicaux.

D’abord parce que pendant sa petite enfance, elle n’a entendu que les chansons de l’époque de son grand-père, qui était jeune entre les deux guerres.
Et un passage de la 6e symphonie de Beethoven qui annonçait le début de l’émission quotidienne « voor boer en tuinder » au moment du repas de midi.

Ensuite, à l’adolescence, elle n’entendait que les émissions qu’aimait le père, grand amateur de la musique jazzy américaine qu’il avait découverte après la seconde guerre mondiale.
Et le dimanche, avec sa chorale, il perpétuait l’art du chant grégorien.

Meilleure Amie a voulu faire un peu son éducation à l’époque où elle n’écoutait que Vivaldi et Tchaïkovski, malheureusement pour la mise à jour, Meilleure Amie aimait ce qu’aimait son grand frère, qui avait huit ans de plus qu’elles.

Et ainsi de suite.

De sorte qu’aujourd’hui encore, quand une ancienne élève lui parle d’Ed Sheeran, la stupide Adrienne répond « Ed qui? » et sert sa pirouette habituelle: « tu sais, moi, en dehors de Mozart, je ne connais rien » 🙂

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écrit pour le Défi du samedi où Walrus proposait la vidéo ci-dessus en illustration du mot proposé, jitterbug. Merci à lui!

Je comme je-veux-tout-savoir

– Pourquoi vous avez mis toutes les fleurs dans le même vase ? demande petit Léon en déposant son sac sur la table de la cuisine.

L’Adrienne ne sait pas tout de suite quoi répondre : aurait-elle dû séparer les asters des lys ? mettre les chrysanthèmes dans un autre pot que les mufliers ?

– Ben… c’est comme ça que je les ai reçues… toutes ensemble… tu trouves que ce n’est pas beau ?

– Si, c’est beau. Vous avez reçu ça de qui ?

Le ton est inquisiteur. Les sourcils froncés.
Petit Léon, c’est comme un mari jaloux.
Vous êtes allée où ? demande-t-il quand elle s’est absentée le week-end.
Vous avez vu qui ?

– Bon, fait l’Adrienne, on n’est pas là pour causer de fleurs, montre-moi ton journal de classe !

Curieuzeneuzemosterdpot !

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Une expression de chez nous pour désigner celui qui fourre son petit nez de curieux partout, jusque dans le pot à moutarde 😉

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photo prise dans le parc d’Ostende le 22 octobre dernier.

J comme Jivara

Jeudi dernier, l’Adrienne a appris un nouveau mot, c’est Jivara.

Autour de la table, aucun des six convives n’a demandé à savoir ce que c’était, le contexte « dessert » et « chocolat » semblait suffire à la bonne compréhension.

L’Adrienne en était bien contente, comme elle était la seule à parler français, elle avait déjà dû expliquer ce qu’était une ballotine.
Ou du riz vénéré.

– Ben… c’est du riz noir.

Ils n’ont pas eu l’air de la croire 😉

C’est vrai que souvent les restaurateurs veulent déployer autant de pompe et de mystère dans les appellations que dans l’assiette 😉

J comme Jonathan Coe

Billy Wilder! Quand l’Adrienne a vu ce nom, en plus de celui de l’auteur dont elle a déjà apprécié deux autres livres, elle n’a pas hésité: comme Jonathan Coe sur son site perso, elle pourrait commencer ce billet par cette phrase: « I discovered Billy Wilder’s films in the late 1970s, when I was a teenager.« , j’ai découvert les films de Billy Wilder vers la fin des années 1970, à l’adolescence.

Le samedi soir, à la séance télé chez les grands-parents, il y a eu des films mémorables, comme Ninotchka, Sabrina, Sunset Boulevard, Seven year itch ou Some like it hot.

Il y en a eu qu’elle n’a d’ailleurs pas entièrement compris, à l’époque, comme Irma la Douce.
Ou dont elle se demande si on les montrerait aujourd’hui à des enfants, comme The Apartment.

Bref, voilà un livre qui n’est pas une vraie biographie – tout en étant fidèle à la réalité biographique – et qui se lit d’une seule traite.

Merci, Jonathan 🙂

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info sur le site de Gallimard pour la traduction française et lecture des premières pages ici.

L’illustration ci-dessus vient du site perso de l’auteur.

J comme Juliet

89ème devoir de Lakevio du Goût

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En se rendant au marché samedi matin, allez savoir pourquoi, Madame fredonnait Aux pays des merveilles de Juliet, lalalalalalalalala, en boucle, parce qu’elle ne connaît que le refrain.

Elle s’est dit que ça devait être à cause de la visite d’un ancien élève, quelques jours avant, comme ils avaient parlé du futur, du présent et du passé, et que dans ce passé il y avait eu une Juliette, que Madame un lundi matin n’avait pas reconnue tout de suite: Juliette était allée chez un coiffeur se faire lisser sa merveilleuse crinière blonde.

Sous le passage voûté menant au supermarché, elle était passée à un autre répertoire, cette fois à cause de l’aquarelle proposée par Monsieur le Goût pour le surlendemain: dans la discussion qui oppose le parti d’Apollinaire à celui de Maupassant, à propos de la Tour Eiffel, Madame a toujours été du côté de Maupassant, ce qui fait qu’elle chantait Sttellla, « La tour Eiffel, elle est pas belle » et que malheureusement le reste était aussi des lalalala parce que ça fait trop longtemps que cette chanson est introuvable sur internet et qu’il ne lui reste plus que des bribes de paroles en mémoire.

Les élèves n’appréciaient pas qu’on dise du mal de Paris avant même qu’ils y aient mis les pieds, donc Madame a cessé de leur faire écouter Sttellla avant le voyage et les accompagnait jusqu’au-dessous de la tour où elle entendait proférer les poncifs habituels: que c’est grand! que c’est impressionnant, vu comme ça!

Mais jamais jamais jamais elle n’a voulu y monter 🙂

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Merci à monsieur le Goût pour l’aquarelle et les consignes:

Vous n’habitez pas forcément Paris, pas plus que vous n’en êtes autochtones. Néanmoins, je suis sûr que vous savez ce qu’est la Tour Eiffel. Peut-être même l’avez-vous gravie. À moins que l’ascenseur, plus dispendieux mais plus reposant, ne vous ait fait découvrir sans effort Paris vu d’en haut. J’en déduis que vous avez probablement quelque souvenir à raconter ou quelque opinion à nous faire partager. Votre imagination sera sûrement sollicitée par cette aquarelle de John Salminen…

J comme j’aimerais

Pour commencer il y a d’abord des choses très faciles à faire, par exemple faire une promenade sur les bateaux-mouches. Depuis que je suis Parisien, c’est-à-dire depuis ma naissance je n’ai jamais été sur des bateaux- mouches.

Ensuite, il y a des choses un tout petit peu plus importantes, des choses qui impliquent des décisions de ma part, des choses dont je me dis que si je les faisais elles me rendraient peut-être la vie plus facile. Par exemple, faire l’acquisition de divers appareils électro-ménagers, une machine à laver la vaisselle, une machine à laver le linge.

Ensuite, il y a des choses qui sont liées à des désirs plus profonds de changement. Par exemple m’habiller d’une façon tout à fait différente : me remettre à porter des cravates, enfin quand je dis me remettre, je crois que je n’ai pratiquement jamais porté de cravate de ma vie. Me faire confectionner un costume trois pièces, avec un gilet enfin voir un peu ce que ça ferait si je changeais complètement de vêture.

Il y a une chose que j’aimerais faire aussi c’est aller vivre à l’hôtel à Paris. C’est un mode de vie. Tout en vivant à Paris, vivre à l’hôtel.

Une chose que j’aimerais beaucoup faire aussi, c’est vivre une expérience hors du temps comme Michel Siffre, vous savez ce qu’on appelle vivre en libre cours, c’est-à-dire dans un grotte sans point de repère du temps.

Aller au-delà du cercle polaire.

Ah et puis une chose qui fait référence à une carte postale que j’ai reçue un jour, il s’agit d’aller du Maroc à Tombouctou, à dos de chameau, en 52 jours. En plus si on part avec une secrétaire, on peut dicter La Chartreuse de Parme, puisque c’est exactement le temps qu’il a fallu à Stendhal pour écrire La Chartreuse de Parme.

Ensuite, j’aimerais boire du rhum trouvé au fond de la mer comme le capitaine Haddock dans Le Trésor de Rackham le Rouge. Il y a un galion qui a coulé au XVIIe siècle avec une cargaison de rhum et puis avant de trouver le trésor, on commence par remonter les bouteilles. Boire du rhum de 1650, enfin quelque chose comme ça.

Apprendre à jouer de la batterie, parce que j’ai l’impression que c’est un peu plus facile, disons que le saxophone. Faire du jazz.

Ensuite c’est trouver la solution du cube hongrois (rubik’s cube – ndlr). Alors j’ai déjà perdu pas mal d’heures, mais j’étais arrivé à des ébauches de solutions.

Et puis aussi faire de la peinture, il faudrait oser. C’est ce que je voulais faire au début c’est-à-dire avant de vouloir être écrivain comme on dit, je disais que je serai peintre. Pourtant peut-être que ce n’est pas impossible.

Rien de tout ça n’est impossible pour l’instant.

Alors ensuite, il y a des choses qui sont liées à mon travail d’écrivain. Par exemple, j’aimerais écrire un scénario de film d’aventure, un film un peu grandiose, je veux dire, pas nécessairement James Bond, mais un film d’aventure où on aurait les moyens de rêver à des choses superbes au cinéma.

Écrire un vrai roman-feuilleton, faire ce que Simenon, parait-il, a fait pendant une époque, être  dans une vitrine et écrire un livre, d’une certaine manière en public. Ce genre de défi d’écriture, donc avoir une espèce de canevas assez vague et puis tous les jours, pendant 4 heures, faire cette espèce de métier d’écrivain public, ça j’aimerais beaucoup le faire, ça m’amuserait beaucoup.

Il y a encore une chose que j’aimerais faire. C’est planter un arbre. Évidemment pour le regarder pousser.

Georges Perec (1936-1982)

Source ici.

J comme j’imagine

76ème devoir de Lakevio du Goût

devoir de Lakevio du Goût_76.jpg

Quand l’Adrienne et l’homme-de-sa-vie ont acquis une maison à eux, dans une verte campagne, il a fallu qu’elle enquête: qui, avant eux, y avait vécu? comment était leur vie?

Elle a ainsi pu remonter jusqu’aux premiers, ceux qui l’avaient construite juste après la guerre de 14 et y avaient élevé cinq enfants.

Puis des gens de la ville l’avaient rachetée mais ils n’y avaient pas tenu le coup deux ans.
Alors elle était devenue seconde résidence et enfin, le dernier lieu de séjour d’un couple de retraités.

Quand l’Adrienne est en voyage, elle voudrait faire le même genre d’enquête pour de nombreux lieux: qui a vécu ici? dans quelles circonstances?

Que ce soit pour le forum romanum ou l’île Saint-Louis, vivement qu’on invente la machine à remonter le temps: l’imagination seule ne suffit pas 🙂