Premiers pas

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Elles causaient, elles causaient dur, les mères, tenant à deux mains la poussette de leurs petits bouts d’hommes dont certains se tenaient debout en chancelant et d’autres dormaient avec leur doudou sous le menton.

Elles causaient, elles causaient en tenant la poussette, même celle qui était vide et dont l’occupant était parti loin, très loin, à l’autre bout du parc, à la poursuite de son premier ballon rond alors qu’il avait encore un gros p*mp*rs qui gênait la gambade.

Chaque fois qu’un gamin s’éloigne trop de sa mère, c’est l’Adrienne qui se sent investie d’un devoir de surveillance. Laquelle de ces dames qui causent, qui causent, est sa mère? Aucune n’a les yeux sur lui.

Il court sur ses petites jambes, tombe, se relève, donne un petit coup sur le ballon, disparaît derrière les arbres, court vers le ruisseau, là-bas, et aucune mère ne le voit.

Première…

Fabian Perez CENISIENTAS OF THE NIGHT

– Antigone! Mais qu’est-ce que tu fais là, à fumer sur le balcon à quatre heures du matin!

– Je veux être la première à voir le soleil se lever, aujourd’hui.

– Tu n’es vraiment pas raisonnable.

– Va te recoucher, Ismène. Tu serais moins belle, demain.

***

Photo et consignes chez Lakévio – tableau de Fabian Pérez – Cendrillons de la nuit

 

Première fois

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Dimanche est annoncée la première des « classiques de printemps », traduction littérale de ‘lenteklassiekers‘ ou ‘voorjaarsklassiekers‘, mots qui désignent les courses cyclistes ayant leur place fixe chaque année dans le calendrier.

Des panneaux et des affichages préviennent les habitants et les automobilistes que dimanche certaines rues seront livrées au passage des champions en maillot et qu’ils devront aller garer leur quatre roues ailleurs.

Et c’est bien la première fois qu’aucune de ces courses ne passera par la rue de l’Adrienne. Pas même la course mère et reine, le Tour des Flandres. Qui passera, rassurez-vous, juste à côté. Et même trois fois. Quand on a trois collines qu’on appelle ‘berg’, on se doit d’y envoyer suer les coureurs. Surtout si en plus il y a de gros pavés sur quelques tronçons spécialement préservés pour ces occasions-là.

Bref.

Bref, l’Adrienne peut commencer à croire gentil voisin à longue barbe grise, qui lui a prédit l’autre jour que les travaux commenceraient bientôt. En mars. Ou après mars. Ce qui a beaucoup fait rire l’Adrienne, qui a failli se mettre à chanter « ou à la Trinité! ou à la Trinité! »

Mais elle s’est retenue. Son gentil fumeur de cigares n’aurait pas compris 🙂

Première école

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Un soir de janvier, l’Adrienne a eu l’occasion de revoir la première école où elle a pu jouer à la Madame.

Alors elle y a fait le plein de nostalgie heureuse, et malgré l’absence de lumière elle a voulu prendre une ou deux photos, comme celle-ci, dans la plus ancienne partie du bâtiment, qui date de la fin du 19e siècle, la pleine époque du néo-gothique flamand, comme on peut plus ou moins voir à cette cage d’escaliers.

Les marches sont en pierre bleue lustrée et usée par les milliers de pieds qui les ont empruntées pendant cent quarante ans. Au départ, par les pensionnaires, qui accédaient par là à leurs chambrées. Ensuite par les élèves de l’école secondaire, quand les chambres sont devenues les salles de cours de quelques privilégiés, comme le collègue d’histoire 🙂 Et aujourd’hui par les enfants de l’école primaire.

C’est entre ces vieux murs que l’Adrienne a passé les dix premières années de sa carrière de Madame. Elle a été heureuse d’y faire ses premières armes, dans un monde très masculin qui lui plaisait bien. Dans la salle des profs, on ne parlait ni de problèmes avec la femme de ménage, ni d’accouchements tous plus difficiles les uns que les autres, ni de régime miracle.

Le lundi matin on s’y moquait soit du supporter de Bruges, soit de celui d’Anderlecht. On y tapait le carton, on y rigolait, on y parlait souvent haut et fort. Il y avait des camps, des rivalités, et l’Adrienne y a beaucoup observé, beaucoup appris.

C’est ça, la nostalgie heureuse: on n’a pas envie de remonter dans le temps et de tout revivre, mais on est content que cela ait été.

Première impression

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Beaucoup de vent, peu de neige, beaucoup de grands espaces, peu de végétation – il n’a fallu à l’homme qu’à peine deux cents pour déboiser l’île, principalement pour la construction de maisons et de bateaux, et quelques éruptions volcaniques y ont aussi aidé, transformant certaines parties en sablières.

Beaucoup de rochers, de blocs de lave, de basalte, peu de villes, à part la capitale, beaucoup de rivières et de lacs, peu de lumière – seulement à peu près cinq heures hier grâce au soleil qui s’est finalement montré – beaucoup de vapeurs qui s’échappent du sol, ici et là, des eaux chaudes souterraines et de la vapeur utilisées pour chauffer les maisons, fournir de l’électricité, faire pousser des fruits et des légumes dans des serres, alimenter des piscines, des jacuzzi, des saunas.

Et peu de chance de voir une aurore boréale: soit il y a trop de nuages, soit on est le 31 et il y a trop de feux d’artifices.

Bonne année à vous tous!

Première fois

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Une heure. Une heure entière, qu’il peine, sue, s’énerve, le menton tremblant, le souffle court.

– Ça suffit comme ça, se dit-il. Je vais voir si Patrick peut me donner un coup de main.

Accoudé au comptoir chez Patrick Tierney à Suttonsrath, il laisse tiédir son fond de Guiness. Les sourcils froncés au-dessus de ses épaisses lunettes, il continue d’étudier ce maudit papier.

Il hésite encore à demander de l’aide. Il a sa fierté, tout de même. Jusqu’à présent, ce sont toujours les autres qui ont fait appel à lui.

– C’est bien la première et la dernière fois, se dit-il encore, que j’achète un truc chez ikea!

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source de la photo ici

Première séance

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Eunice serre contre elle son petit sac avec les précieux pourboires. Cet argent si durement gagné et pour lequel il faut sourire à toutes les âneries, accepter les mains baladeuses, supporter les exigences, ramasser les papiers sales entre deux séances.

Eunice est fatiguée. Appuyée contre le mur dont elle sent la moulure de bois lui scier le dos, elle a mal aux pieds. Elle n’aurait pas dû mettre ces escarpins noirs, trop hauts, trop élégants pour ce genre de travail. Elle ne sait pas ce qui lui a pris. Un sursaut d’élégance pour compenser cet uniforme bleu nuit qu’elle trouve si mal seyant?

Eunice ne regarde plus l’écran depuis longtemps. Elle suit les films comme le font les aveugles: les mots, le ton, le bruitage, l’accompagnement musical lui suffisent pour tout comprendre sans rien voir. Là, en ce moment, par exemple, elle sait que les héros en sont arrivés au baiser tant attendu. En gros plan.

Debout sous les lampes qui accentuent sa blondeur dorée, le menton dans la main, Eunice se demande quand viendra son tour de rencontrer l’homme qui lui proposera autre chose que ses mains aux fesses.

Elle ne sait pas que celui qui est là chaque samedi à la première séance ne vient pas pour le film: c’est elle qu’il regarde en silence, sans jamais oser l’aborder.

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tableau (Edward Hopper, New York Movie, 1939) et consignes chez Lakévio, que je remercie!