Première confidence

De retour sur la grand-route à l’entrée du domaine, chacun avait regagné sa voiture et Jeanne avait retrouvé sa bicyclette.

– Quelqu’un vient vous prendre? demanda-t-elle à Mme de B***, qui ne montrait aucun signe d’inquiétude ni d’impatience.

– Ah! oui, au fait, il faut que j’appelle ma voisine!

Et elle sortit son portable pour rappeler la dame qui l’avait amenée là quelques heures plus tôt.

– Tout va bien, dit-elle, elle sera là dans quelques minutes. Mais ma chère Jeanne, ne vous croyez pas obligée de l’attendre avec moi, vous avez sûrement mille choses à faire et des gens à retrouver…

C’est à ce moment-là que Jeanne se décida enfin à faire une confidence qui lui brûlait les lèvres depuis le début:

– Vous savez que pendant plusieurs mois j’ai fait la route avec votre petit-fils, chaque samedi?
– Comment? Lequel? Racontez-moi ça!

Le visage de Mme de B*** en était tout réjoui.

– Oh! il y a plus de quatre ans, c’est quand j’étais en première année à l’université. Je ne rentrais que le samedi midi et un jour par hasard je me suis retrouvée sur le quai avec Guillaume. Alors, à partir de ce samedi-là, on a continué comme ça pendant quelques mois, à rentrer par le même train…

Comme elle s’arrêtait, Mme de B*** fit un « Et alors? » impatient.

– Et alors… un samedi il était en compagnie d’un ami et j’ai eu l’impression qu’il ne voulait pas me voir. Je les ai laissés tous les deux. Et on n’a plus jamais fait la route ensemble.

– Vous avez eu l’impression? Mais ma pauvre Jeanne, qu’avez-vous décidé sur base d’une impression? De ne plus jamais vous voir? Sans laisser à Guillaume l’occasion de s’expliquer? Et si vraiment il ne vous avait pas vue?

– Je sais, c’est très bête. Mais à l’époque j’étais tellement intimidée par lui. Quatre ans de plus, premier doctorat en médecine et moi qui n’avais encore rien « prouvé ». C’était vers Pâques, les examens s’annonçaient, je suppose que lui comme moi n’a plus pensé à rien d’autre.

– Non mais tout de même! fit Mme de B***, que cette histoire semblait énerver. Tout de même! Est-ce possible d’être aussi…

Elle retint le mot ‘gourde’ qu’elle allait sortir: sa voisine était arrivée et lui ouvrait la portière.

– En tout cas, fit-elle, nous n’allons pas en rester là. Je veux bien croire que vous n’aviez pas échangé vos numéros de téléphone, mais voici le mien, faites-moi le plaisir de m’envoyer un message, que nous puissions poursuivre cette conversation!

– Promis! fit Jeanne en glissant le petit carton dans sa poche.

***

écrit pour L’atelier en questions d’Annick SB en réponse à la question 10: Qu’avez-vous décidé?

Photo d’étudiants prise à Bruxelles.

Première!?

70ème devoir de Lakevio du Goût.

devoir de Lakevio du Goût_70.jpg


Et voilà!
Encore arrivée la première!

Ou alors vraiment très en avance, se dit-elle au bout d’un certain temps.
Évidemment, sans montre ni GSM, difficile de se faire une idée.

Ou alors elle s’était trompée de jour?
Ce ne serait pas la première fois que ça lui arrive…

Bref, elle ne sait pas comment ça s’est fait, mais la bouteille a été ouverte, puis bue…

Et c’est alors seulement que ça lui est revenu:

– Pu***!!! M***e!!!

Elle avait complètement oublié qu’elle s’était inscrite à la Tournée minérale.

***

Que diable fait-elle là ? Qu’est-il arrivé ?Qu’attend-elle ? Attend-elle seulement quelque chose ? J’espère savoir ce que vous en avez pensé lundi. J’espère évidemment avoir quelque chose à vous en dire…

Première fois

Il faut une première fois en toute chose, se dit l’Adrienne en refermant la porte avec un sourire.

Et elle a une pensée pour son grand-père, le jour où petit cousin Alain avait employé le mot ‘vieux’ mais s’était très vite repris avec un ‘pardon! je voulais dire troisième âge!’ – ‘Ah! je préfère ça!’ avait répondu grand-père.

– Je suis venu vous dire, venait de déclarer Estevan au travers de son masque, que par respect pour vous, je ne viendrai plus me faire aider pour mes cours. On doit prendre soin des personnes du troisième âge.

L’Adrienne a eu envie d’éclater de rire mais comme il était très sérieux, elle l’a simplement remercié de cette marque de respect 🙂

Première rencontre

Les Belges, selon les dires de Tshiamuena, avaient débarqué dans son patelin à la faveur des vaccins contre la varicelle. Quatre ou cinq médecins stagiaires qui devaient traiter une centaine de mômes. Alors qu’elle vadrouillait dans son village, elle était tombée nez à nez avec l’un d’eux. – Tu as quel âge? Elle n’avait pas su comment réagir. Elle avait souri du bout des lèvres. Tout en tremblant de peur, elle s’était efforcée de soutenir le regard de l’homme. Depuis sa naissance, c’était la toute première fois qu’elle croisait un Blanc. Ses parents, ses oncles, ses tantes, ses nièces, ses cousins, également. Comme la majorité des gens de son village. […]

Lorsqu’un marchand, en rentrant de ses pérégrinations, avait confirmé non sans tristesse que les Blancs se servaient de morceaux de métal pour manger, il avait déclenché une hilarité sans précédent. Pendant plus d’une année, lorsque le type revenait sur ce fait divers, on s’éclatait jusqu’à rouler par terre. […]

Comme l’homme blanc arrivait par la mer, le fleuve ou l’océan, des rumeurs circulaient selon lesquelles c’était un animal marin qui après des années de solitude et de putréfaction corporelle s’était décidé à sortir des eaux à la recherche d’une vie meilleure sur terre. On assimilait l’homme blanc à un revenant ou même à un ancêtre – succombé par noyade ou de mort naturelle -, qui à l’issue d’un séjour aquatique prolongé avait perdu la couleur de sa peau […]

Fiston Mwanza Mujila, La Danse du Vilain, éd. Métailié, 2020, p.69-71

Le premier billet sur ce livre est ici.

Première fois

Reprendre le train après sept mois, c’est comme une « première fois ».

C’est avec le masque.
C’est avec la distance.
C’est avec un contrôleur qui ne touche pas le billet mais y jette juste un regard, de loin.
C’est un peu spécial comme ambiance.
Un peu bizarre.
Les gens s’observent.

Bref, on est content d’avoir laissé la voiture, finalement, et d’avoir pu lire tout son saoul pendant des heures 🙂

Première fois

Le 26 août, dit la mère de l’Adrienne, il y a réunion du syndic, tu devras y aller à ma place.

Normalement cette réunion aurait dû avoir lieu en mars, mais à cause du covid elle avait été reportée.

L’Adrienne s’y est donc rendue, munie d’une procuration et d’une foule de recommandations.
Qu’on pouvait résumer à une seule: voter contre tout ce qui coûterait de l’argent.

Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles, les propriétaires des autres appartements appuyaient à qui mieux mieux sur la pédale de frein dès qu’il s’agissait d’investir un euro.

Sauf en ce qui concerne l’ascenseur, qui a besoin depuis longtemps d’une vraie réparation.
Chacun a donc reçu un papier précisant sa quote-part en fonction de la taille de l’appartement.

– Et moi qui suis au premier et qui ne l’utilise jamais, demande N***, je n’ai pas droit à une ristourne?

Le syndic a choisi d’en rire.

– Ben quoi, a fait N***, on peut toujours demander…

***

peinture de Banksy – photo prise à Paris à l’automne dernier.

Premier téléphone

lakévio117

Souvent l’Adrienne repense à ce temps béni où le seul téléphone dans la rue était celui des voisins, Albert et Julia, chez qui chacun se rendait quand il fallait appeler un médecin d’urgence.

C’est à peu près la seule raison d’utiliser un téléphone, dans la rue de mini-Adrienne, vers 1968: pas question de faire du blabla, de discuter longuement – c’est cher, le téléphone, lui explique-t-on – d’y exercer son bagou de baratineur, d’y déverser des flots de paroles ou d’y tenir de grands plaidoyers.

Pour tout cela, on a le contact en face à face.

Qui permet la mimique, la gestuelle, les circonlocutions…

Et pour ceux qui habitent loin, demanderez-vous?

Même pour ceux-là, pas besoin du téléphone. Grand-mère Adrienne sait qu’elle les verra sans prendre rendez-vous.

Ils viendront le premier de l’an lui porter leurs vœux.

Ils viendront le dimanche de la Trinité, jour de la fête de la ville, voir le cortège (et manger des tartes).

Et le dimanche de la kermesse d’hiver.

Ils trouveront chaque fois porte ouverte et table bien garnie 🙂

***

écrit pour les Plumes d’Emilie – merci Emilie! – avec les mots imposés sur le thème ‘bla-bla’: CIRCONLOCUTION – BARATINEUR – TÉLÉPHONE – DISCUTER – BAGOU – PLAIDOYER – PAROLE – PIROUETTE.

L’illustration a déjà servi pour le jeu de Lakévio

Premières fois

DSCI8357 (2)

Voir le héron dans le ruisseau ou les étangs derrière l’académie de musique, ce n’est pas nouveau.

Mais en voir un dans le centre ville, au bord de l’étang entre le musée et la bibliothèque, surtout un samedi matin, jour de marché, c’était si étonnant et si neuf que l’Adrienne a d’abord cru que c’était une statue.

Ce n’en était pas une et la photo aurait été très belle, prise à si peu de distance, d’une bête parfaitement immobile et prenant la pose, cou et bec bien tendus, malheureusement l’Adrienne n’avait ni appareil ni smartphone…

Par contre à Ostende le 13 juin dernier, elle avait tout ce qu’il fallait pour saisir cet autre instantané de vie animale en centre ville: une mouette est entrée d’un pas décidé dans une maison, comme si c’était la sienne, surveillée par un chat mollement allongé à l’ombre du mur.

***

et dans la même veine, cette heureuse constatation: les passages à faune au-dessus du ring bruxellois sont intensément utilisés par les animaux