Premier

Ainsi, après bien des années, je me retrouvais chez moi. Enfin, chez moi, ça veut dire dans mon quartier d’autrefois. Avec mon pote Simon, à prendre des bières et des anisettes en regardant les serveuses, comme autrefois. Ce ne sont plus les mêmes, bien sûr. Celles d’aujourd’hui ne nous connaissent pas. 

Et nous n’avons plus ni l’âge ni l’envie de les draguer gentiment, juste pour rire, comme autrefois. D’ailleurs, Simon est entièrement pris par son portable et moi par ce faire-part bordé de noir qu’il m’a mis entre les mains.

Ce serait donc lui, qui partirait le premier. Jean-François. Je me souviens de ces conversations que nous avions autrefois, ici même, après les cours. De ce que nous appelions alors ‘nos galères’ et qui n’étaient que des rien du tout. De nos plans sur la comète. De ce que nous ferions, le jour où…

Et je me dis que la vie, ce n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit.

***

Tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie: Vous commencerez impérativement votre texte par la phrase suivante : « Ainsi, après bien des années, je me retrouvais chez moi. » Propos tenu par Milan K., qui plaisante.

Vous terminerez par la phrase suivante : « La vie, voyez-vous, ce n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. » Ainsi philosophe la bonne Rosalie, personnage de Guy de M., quand il raconte Une Vie.

Entre les deux, casez ce que vous voulez !

Première nouvelle

it's been a while

– Cette année, dit la mère de l’Adrienne, on ne pourra pas fêter ton anniversaire.

Première nouvelle! Le fêtent-elles ensemble, habituellement? Mais l’Adrienne préfère ne pas polémiquer:

– Ah? Pourquoi? qu’est-ce qu’il y a?

– Et bien, depuis deux ou trois semaines, j’ai parfois du mal à déglutir, alors je suis allée chez Christian – la mère de l’Adrienne appelle son médecin, son dentiste… par leur petit nom – et mercredi après-midi j’ai un rendez-vous à la radiologie. Je dois y être à 14.30 h.

– Si tu veux, je t’y accompagne, propose l’Adrienne.

– Oui, ce serait bien… J’ai sûrement un cancer de la gorge… Ça ne peut être que ça!

– Mais non! c’est quasiment impossible! tu n’as jamais fumé ni vécu avec des fumeurs!

– Oui, mais ces dernières années, je vis en ville, et avec tous ces gaz d’échappement…

L’Adrienne s’est tue. Ah quoi bon argumenter avec quelqu’un pour qui chaque petite tache brune sur la main est un mélanome, chaque battement de cœur un peu accéléré le signe imminent d’un infarctus. Elle est la meilleure cliente des spécialistes de la ville.

– C’est la fin, conclut la mère d’un ton dramatique. Il fallait bien que je meure de quelque chose…

***

Le mercredi suivant, elles sont toutes les deux à la radiologie. Même l’Adrienne est stressée 🙂

La gorge de la mère est examinée à fond par deux spécialistes. Quand elle réapparaît, elle ne dit rien.

– Tu sais déjà quelque chose, demande l’Adrienne, ou il faut attendre qu’ils envoient les résultats à Christian?

– Je le sais déjà, dit la mère.

Silence. L’anxiété de l’Adrienne monte de trois crans.

– Et ils t’ont dit quoi?

– Que c’est un cadeau de l’âge.

Et elle sort de la clinique en regardant bien droit devant elle.

***

écrit pour le Défi du samedi avec le thème imposé ‘histologie‘ – merci aux amis qui m’ont envoyé de chouettes cartes 🙂 (comme celle-ci, qui pourrait servir à un billet « coiffeur philosophe », si j’avais encore un coiffeur philosophe… – source de l’image ici)

 

Premiers pas

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Elles causaient, elles causaient dur, les mères, tenant à deux mains la poussette de leurs petits bouts d’hommes dont certains se tenaient debout en chancelant et d’autres dormaient avec leur doudou sous le menton.

Elles causaient, elles causaient en tenant la poussette, même celle qui était vide et dont l’occupant était parti loin, très loin, à l’autre bout du parc, à la poursuite de son premier ballon rond alors qu’il avait encore un gros p*mp*rs qui gênait la gambade.

Chaque fois qu’un gamin s’éloigne trop de sa mère, c’est l’Adrienne qui se sent investie d’un devoir de surveillance. Laquelle de ces dames qui causent, qui causent, est sa mère? Aucune n’a les yeux sur lui.

Il court sur ses petites jambes, tombe, se relève, donne un petit coup sur le ballon, disparaît derrière les arbres, court vers le ruisseau, là-bas, et aucune mère ne le voit.

Première…

Fabian Perez CENISIENTAS OF THE NIGHT

– Antigone! Mais qu’est-ce que tu fais là, à fumer sur le balcon à quatre heures du matin!

– Je veux être la première à voir le soleil se lever, aujourd’hui.

– Tu n’es vraiment pas raisonnable.

– Va te recoucher, Ismène. Tu serais moins belle, demain.

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Photo et consignes chez Lakévio – tableau de Fabian Pérez – Cendrillons de la nuit

 

Première fois

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Dimanche est annoncée la première des « classiques de printemps », traduction littérale de ‘lenteklassiekers‘ ou ‘voorjaarsklassiekers‘, mots qui désignent les courses cyclistes ayant leur place fixe chaque année dans le calendrier.

Des panneaux et des affichages préviennent les habitants et les automobilistes que dimanche certaines rues seront livrées au passage des champions en maillot et qu’ils devront aller garer leur quatre roues ailleurs.

Et c’est bien la première fois qu’aucune de ces courses ne passera par la rue de l’Adrienne. Pas même la course mère et reine, le Tour des Flandres. Qui passera, rassurez-vous, juste à côté. Et même trois fois. Quand on a trois collines qu’on appelle ‘berg’, on se doit d’y envoyer suer les coureurs. Surtout si en plus il y a de gros pavés sur quelques tronçons spécialement préservés pour ces occasions-là.

Bref.

Bref, l’Adrienne peut commencer à croire gentil voisin à longue barbe grise, qui lui a prédit l’autre jour que les travaux commenceraient bientôt. En mars. Ou après mars. Ce qui a beaucoup fait rire l’Adrienne, qui a failli se mettre à chanter « ou à la Trinité! ou à la Trinité! »

Mais elle s’est retenue. Son gentil fumeur de cigares n’aurait pas compris 🙂

Première école

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Un soir de janvier, l’Adrienne a eu l’occasion de revoir la première école où elle a pu jouer à la Madame.

Alors elle y a fait le plein de nostalgie heureuse, et malgré l’absence de lumière elle a voulu prendre une ou deux photos, comme celle-ci, dans la plus ancienne partie du bâtiment, qui date de la fin du 19e siècle, la pleine époque du néo-gothique flamand, comme on peut plus ou moins voir à cette cage d’escaliers.

Les marches sont en pierre bleue lustrée et usée par les milliers de pieds qui les ont empruntées pendant cent quarante ans. Au départ, par les pensionnaires, qui accédaient par là à leurs chambrées. Ensuite par les élèves de l’école secondaire, quand les chambres sont devenues les salles de cours de quelques privilégiés, comme le collègue d’histoire 🙂 Et aujourd’hui par les enfants de l’école primaire.

C’est entre ces vieux murs que l’Adrienne a passé les dix premières années de sa carrière de Madame. Elle a été heureuse d’y faire ses premières armes, dans un monde très masculin qui lui plaisait bien. Dans la salle des profs, on ne parlait ni de problèmes avec la femme de ménage, ni d’accouchements tous plus difficiles les uns que les autres, ni de régime miracle.

Le lundi matin on s’y moquait soit du supporter de Bruges, soit de celui d’Anderlecht. On y tapait le carton, on y rigolait, on y parlait souvent haut et fort. Il y avait des camps, des rivalités, et l’Adrienne y a beaucoup observé, beaucoup appris.

C’est ça, la nostalgie heureuse: on n’a pas envie de remonter dans le temps et de tout revivre, mais on est content que cela ait été.

Première impression

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Beaucoup de vent, peu de neige, beaucoup de grands espaces, peu de végétation – il n’a fallu à l’homme qu’à peine deux cents pour déboiser l’île, principalement pour la construction de maisons et de bateaux, et quelques éruptions volcaniques y ont aussi aidé, transformant certaines parties en sablières.

Beaucoup de rochers, de blocs de lave, de basalte, peu de villes, à part la capitale, beaucoup de rivières et de lacs, peu de lumière – seulement à peu près cinq heures hier grâce au soleil qui s’est finalement montré – beaucoup de vapeurs qui s’échappent du sol, ici et là, des eaux chaudes souterraines et de la vapeur utilisées pour chauffer les maisons, fournir de l’électricité, faire pousser des fruits et des légumes dans des serres, alimenter des piscines, des jacuzzi, des saunas.

Et peu de chance de voir une aurore boréale: soit il y a trop de nuages, soit on est le 31 et il y a trop de feux d’artifices.

Bonne année à vous tous!