R comme Robert

Je me suis acheté un vélo! lance Robert au moment où il croise l’Adrienne dans la rue.

Robert, c’est celui qui connaît tout le monde par son prénom dans le quartier et aime faire une petite parlote.

Robert, c’est une sorte de miraculé qui a eu les plus graves maladies, comme un arrêt cardiaque ou un cancer de la gorge, pour n’en citer que deux, mais qui est toujours là.
La peau sur les os et la cigarette au bec.
Toujours entre deux rendez-vous avec le médecin ou séjours à la clinique.

A quoi ce nouveau vélo va bien pouvoir lui servir, se demande l’Adrienne, avec le peu de poumon qui lui reste? Lui dont le cœur s’arrête de battre dès qu’il marche plus de deux cents mètres? Lui qui fait une hémorragie à la moindre égratignure? Lui un habitué de l’ambulance et des urgences?

– Mille euros! dit-il. Et puis j’ai aussi acheté un casque!

Lui qui n’a plus fait de vélo depuis sa prime jeunesse.

– Je me suis déjà un peu entraîné, dans la rue, ajoute-t-il.

Alors que voulez-vous qu’elle dise?
A part le féliciter pour ce bel achat qui le rend heureux comme un enfant quand il découvre les jouets apportés dans la nuit du 6 décembre par le grand saint Nicolas, tralala.

R comme résultat

C’est une histoire qui ressemble à celle du canard de Robert Lamoureux.

Vous savez donc déjà comment elle se termine, désolée de vous ôter la joie du suspense 😉

Un jeudi matin, l’Adrienne se rend à son supermarché préféré, alléchée par une pub pour son café L*v*zz*, pensez donc, 1 + 1 gratis.

Oui, ce genre d’arnaque marche.

Hélas, dans le rayon elle ne trouve pas celui qu’elle aime, celui qui fait 8/10 sur l’échelle du goût, selon son emballage.
Elle s’enquiert auprès d’une employée, peut-être est-il encore dans la réserve?

– Ah non, il n’y en a pas, revenez lundi.

En effet, le samedi matin, il n’y était toujours pas.
Mais pas davantage le lundi.
Nouvelle enquête auprès du personnel:

– Ah non, on n’en recevra plus, il faudra demander à l’accueil.

Vous connaissez ce genre d’endroit qui s’appelle ‘accueil’ dans un supermarché?
Soit il est vide. Il faut sonner, une voix d’aéroport retentit toutes les cinq secondes dans le magasin pour appeler un membre du personnel et quelqu’un vient « dès que possible ».
Soit il y a une queue de gens espérant gagner des millions à la loterie, par grattage ou par tirage.
Ce jour-là, c’était la queue.

– Combien vous en voulez? demande la jeune femme à l’Adrienne tout étonnée de devoir dire à l’avance combien de paquets de café elle achèterait le jour où il y en aurait.
– Ben… un, a-t-elle répondu, de peur de sembler immodeste.

Bref, l’autre jour il y avait du L*av*zz* 8/10 dans le rayon, l’Adrienne en prend deux paquets – souvenez-vous, 1 + 1 gratis – et va au self-scan, vu que les deux caisses à l’ancienne, avec caissière, avaient du monde jusque dans les rayons.

Et là, PAF! elle tombe sur une employée qui n’a inventé ni l’eau chaude ni l’eau tiède, qui secoue la tête sans comprendre et qui l’envoie régler son histoire de café… à l’accueil.

Résultat: les deux paquets de L*v*zz* 8/10 se sont retrouvés dans les bras de la dame et l’Adrienne est sortie sans.

Très très énervée, sans dose de caféine 😉

R comme reine

– Ici?
– Un sanatorium, vous êtes sûre?
– Pourquoi avoir choisi cet endroit?
– Moi je pensais que ça n’existait qu’en Suisse!

Madame de B*** tenait son auditoire comme une conférencière de talent, qui sait distiller l’information, la proposer par petites touches en ménageant des effets de surprise.

Elle avait déjà mentionné son enfance passée dans le domaine, son père médecin, la belle villa dans le parc, à l’entrée, où la famille avait habité.

Même les deux hommes en bottes Aigle, tenue waterproof multipoches, jumelles et guide de la faune et de la flore – qu’ils connaissaient pourtant par cœur – n’en perdaient pas une miette, tout en ayant l’air d’admirer les arbres et de suivre les vols d’oiseaux.

– Mais certainement! Certainement qu’il y avait un sanatorium ici! Inauguré en 1924… Tout comme pour la Suisse, on pensait que le grand air, la nature, permettraient la guérison des malades.

Dans le petit groupe autour d’elle, aucun n’était né ni avant ni pendant la guerre, aucun n’avait connu de tuberculeux ni de loin ni de près, sauf au cours d’histoire littéraire, quand ils avaient lu un texte de Paul Van Ostaijen, mort à 32 ans dans un sanatorium près de Dinant.

– Et là, là était le pavillon des enfants…

Alors, dans le beau faux silence de la forêt, au moment où chacun avait mille pensées se bousculant dans la tête – tuberculose? enfants? contagion? guérison? … – Madame de B*** posa une béquille contre un tronc, sortit de son sac un grand portefeuille de maroquin d’où elle extirpa une vieille photo en noir en blanc.

Elle la fit passer de main en main.

On pouvait y voir, installée sur une terrasse couverte, une jeune femme allongée sous une couverture rayée, un homme moustachu, debout à côté de la chaise longue, en blouse blanche, les mains derrière le dos, et une dame avec un bibi des années 1920, penchée vers la malade et conversant avec elle.

– Vous voyez? fit Madame de B*** et tous sentaient la fierté dans sa voix. L’homme en blanc, c’est mon père. Et la dame en visite, c’est la reine Elisabeth.

***

écrit en réponse à la question 5 d’Annick SB (merci à elle): Pourquoi avoir choisi cet endroit?

R comme refaire du Delerm

Du plus loin qu’on s’en souvienne, on n’en prend jamais.
Même à l’adolescence on le trouvait trop monstrueux.
On est né dans une famille où le sucre fait peur.
Pas de madeleine avec le thé, pas de spéculoos avec le café.

Au restaurant, sous le sévère regard maternel, on se résigne à prendre un sorbet quand on rêve de profiteroles au chocolat.

— Et pour vous ?
— Un banana-split.

C’est inimaginable.

Heureux ceux qui peuvent le faire avec ce plaisir enfantin, sans regret, sans voir apparaître le doigt accusateur de la morale diététique.

Toute petite, on a appris à avoir la gourmandise la plus discrète possible.

Ainsi, on prétend se délecter d’un simple fruit frais.

Le sucre, c’est un péché.

***

Texte écrit à la façon du Banana-split de Philippe Delerm.

Merci à Émilie et à ses Plumes! Voici les consignes du jour:

Les mots à utiliser sont donc SE SOUVENIR-PLUS-FAMILLE-REGRET-HEUREUX-MADELEINE-AINSI-ALEA-APPARAITRE et ADOLESCENCE mais encore BANANA-SPLIT pour les plus joueurs – 11 mots avec ceux que j’ai ajoutés. S’agissant d’une petite récolte, je vous propose également les mots facultatifs suivants : RESIGNER-REVER-RESTAURER.

R comme résistance

source de la photo ici.

Que ce soit la recherche universitaire ou les documentaires à la télé, on dirait que nos pays se sont toujours plus intéressés aux collaborateurs qu’aux résistants.

De sorte que ces derniers nous sont peu connus, exception faite de quelques-uns.

Ainsi a-t-il fallu attendre que la jeune fille de la photo ait atteint l’âge de 95 ans – et soit décédée – pour lire un bel article de journal sur les exploits réalisés alors qu’elle n’avait que 16 ans. D’ailleurs, les premières phrases de l’article sont significatives à ce propos:

Het duurde even voor het nieuws doorsijpelde dat Janine De Greef (95) op 7 november is overleden in een Brussels rusthuis. Britse en Amerikaanse media pikten dat het eerst op. Voor hen blijft haar naam ­verbonden met het verzet in de Tweede Wereldoorlog, toen De Greef, als zestien­jarige, 320 Britse en Amerikaanse militairen hielp wegsmokkelen, wier vliegtuig ­boven bezet België was neergeschoten.

Il a fallu un peu de temps pour que la nouvelle du décès de Janine De Greef, dans une maison de repos bruxelloise, le 7 novembre dernier, nous parvienne. Les médias britanniques et américains ont été les premiers à le relever. Pour eux, son nom est toujours lié à la Résistance pendant la seconde guerre mondiale, quand Janine De Greef, alors âgée de 16 ans, a aidé à l’évasion de 320 militaires britanniques et américains après que leur avion avait été abattu au-dessus de la Belgique occupée.

Née en septembre 1925, elle a donc à peine 16 ans quand en 1941 sa famille et elle s’engagent dans le réseau Comète. Ses parents ont fui Bruxelles et sont installés à Anglet (Pyrénées-Atlantiques) d’où ils organisent l’évasion vers l’Espagne, dans ce cas-ci vers le consulat britannique à Bilbao.

On peut voir ici la liste des 320 militaires que Janine a aidés. Ce qui permet de constater qu’il n’y avait pas que des anglo-saxons mais aussi des Polonais, des Canadiens

Au total, le réseau Comète a réussi à sauver environ 800 alliés. Et 155 membres du réseau – dont 55 femmes – ont été fusillés ou sont morts en déportation.

Billet dédicacé à Tania et à sa maman.

R comme rêve de lectrice

Quand à l’âge de douze ans elle a enfin été autorisée à s’inscrire à la bibliothèque communale, elle a décidé d’en lire systématiquement tous les ouvrages: École des Loisirs, Collection Rouge et Or, Bibliothèque verte – et même la Rose, dont elle avait passé l’âge.

Des pages pleines d’évasion, de rêve, de contes, de rires et de larmes, qu’elle dévorait jusqu’à la dernière virgule.

Pages qui seraient la cause, selon sa mère, qu’elle aurait bientôt les yeux complètement usés.

Deux ans plus tard, elle pouvait passer du côté « adulte » et là elle a dû s’avouer vaincue: même en y occupant toutes ses soirées, jamais elle ne pourrait en arriver au bout.

Ce qui ne l’empêche pas d’essayer, bien sûr 🙂

***

texte écrit pour Les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés suivants: BIBLIOTHÈQUE – PAGE – VIRGULE – ROSE – CONTE – AUTODAFÉ – ÉVASION – USÉ – LIRE – LIVRER – LOISIR et pour ceux qui le souhaitent, 3 mots supplémentaires : OCCASION – OCCUPER – OCCULTE

***

je n’ai pas utilisé autodafé parce que je n’ai pris connaissance de ce mot qu’à 18 ans, chez Ghelderode – merci professeur Beyen – et que cette anecdote aurait trop rallongé le texte 🙂

R comme Rops

Malgré deux ou trois courts séjours à Namur pour l’Intime festival, jamais l’occasion ne s’était présentée de visiter le musée Félicien Rops, natif du lieu.

C’est chose faite depuis jeudi dernier, même s’il a fallu passer plus de temps dans des trains – trois à l’aller, trois au retour – qu’à Namur, où l’ambiance était un peu morose, chacun attendant les résultats de la concertation des ministres avec les experts.

Bref, le seul avantage de tout ça, c’est qu’il n’y avait que trois personnes dans tout le musée, en plus de la gentille dame de l’accueil: un couple de Flamands et l’Adrienne. Une invasion flamande, en quelque sorte 😉

Montrer une seule œuvre de l’artiste à la tête de ce billet, c’est lui faire tort, vu la grande diversité de son travail comme peintre et comme graveur, aussi ai-je choisi ce portrait peint par Paul MatheyFélicien Rops dans son atelier (vers 1888), qui se trouve au château de Versailles.

Le site du musée avec beaucoup d’info et d’œuvres, c’est ici.

R comme retour

Il faisait dans l’Eifel aussi chaud et aussi sec qu’ici.

Avoir 26° un 20 septembre – comme la veille – c’est du jamais vu.

Le cheval n’a plus rien à brouter et se débat avec une croûte de pain.

Le vêtement de pluie qu’on avait emporté « au cas où » a pu rester dans le sac au dos.
Avec les chaussettes 😉

On aurait pu voyager encore plus léger.

R comme railleries

Enquête sur l’Académie française / Revue Europe - Idées - France Culture

Railler l’Académie française est un sport auquel la France s’adonne depuis la création de cette immortelle institution et si vous voulez en lire un bel exemple, cliquez donc sur celui-ci, publié dans l’Express en 2012.

En littérature aussi on en trouve de nombreux exemples – rappelez-vous ce passage de Cyrano de Bergerac – et cela donne toujours une une petite note humoristique.

Comme dans Le Testament français d’Andreï Makine, à la page 49, quand il évoque la visite à Paris du Tsar Nicolas II et de son épouse Alexandra:

Et même entre les murs de l’Académie française où l’odeur des vieux meubles et des gros volumes poussiéreux nous étouffa, ce « je ne sais quoi » lui [à Alexandra] permit de rester femme. Oui, elle l’était même au milieu de ces vieillards que nous devinions grincheux, pédants et un peu sourds à cause des poils dans leurs oreilles. L’un d’eux, le directeur, se leva et, avec une mine maussade, déclara la séance ouverte. Puis il se tut comme pour rassembler ses idées qui, nous en étions sûrs, feraient vite ressentir à tous les auditeurs la dureté de leurs sièges en bois.

Ça, c’était en 1995.

En 2016, Andreï Makine a été élu au fauteuil numéro 5 dont on veut bien croire qu’il est confortablement capitonné 🙂

Mais ce qui a le plus fait rire l’Adrienne, c’est sur cette même page la description de son épée d’académicien.

***

Source de l’illustration ici.

R comme rire

On ne le croirait pas en regardant les adaptations pour le cinéma ou la télévision, mais il y a de l’humour chez Simenon et ses Maigret.

Par exemple, dans Maigret au Picratt’s (1951) qu’on peut voir dans la vidéo ci-dessus – qui diffère trop de l’original, soit dit en passant – on peut lire ceci: 

C’était une de ces journées mornes par lesquelles on se demande ce qu’on est venu faire sur la terre et pourquoi on se donne tant de mal pour y rester.

Georges Simenon, Maigret au Picratt’s, in Tout Simenon volume 5, Presses de la Cité 1988, p. 240

Elle commençait à trouver que la police n’est pas aussi curieuse qu’on le prétend, car Maigret ne l’aidait pas du tout, ne la poussait pas à parler, l’écoutait avec l’indifférence d’un vieux confesseur assoupi derrière son grillage.

Georges Simenon, Maigret au Picratt’s, in Tout Simenon volume 5, Presses de la Cité 1988, p. 299