R comme Rules

DSCI7457

Dans le ‘college‘ où enseigne l’amie, ces quelques points essentiels du règlement sont affichés partout, à l’intérieur et à l’extérieur de chaque local.

Rien que de très normal, direz-vous, et en effet dans l’école de l’Adrienne on considère ces mêmes règles comme étant les plus importantes: arriver à l’heure, pas de vestes ni de couvre-chefs en classe, éteindre et ranger le smartphone, ni manger ni boire dans les locaux, se montrer respectueux en paroles et en actions et bien sûr: faire de son mieux pour réussir et utiliser ses propres capacités.

Sauf une: le port du badge.

Ce qui, au vu de ce qu’on a constaté partout lors de ce voyage, doit probablement être motivé par le souci sécuritaire: pas de badge? alors tu es suspect et ta place n’est pas ici!

D’ailleurs, devinez quel est le premier adjectif utilisé par l’école pour faire sa pub sur son site?

SAFE 🙂

safe, friendly, inclusive, rural

R comme Regine Beer

Sans doute est-ce suite aux élections de mai dernier, ces temps-ci plus qu’à l’ordinaire me revient en mémoire le témoignage de Regine Beer.

Nous étions des écolières de seize ans quand cette dame est venue nous raconter son histoire. Elle s’en faisait un devoir, disait-elle, car elle appartenait aux « derniers témoins« . Alors elle témoignait, même s’il lui en coûtait. Même si d’école en école, elle devait raconter 1500 fois les mêmes faits et probablement répondre aux mêmes questions.

Qu’elle ait produit sur moi une grande impression, nul doute, puisque jusqu’à aujourd’hui je me souviens de son nom, bien que je ne l’aie plus rencontré par la suite.

Une belle grande dame, qui avait décidé de survivre et de ne pas se laisser entraîner vers la haine, même pas envers ses bourreaux. Qui a passé sa vie à être positive et à aimer l’humanité.

Mais qui a, jusqu’à la fin, dû vivre avec ses démons – images et souvenirs de ce qu’elle avait vécu – qui lui causaient régulièrement des phases de dépression. Comme, on le sait, à d’autres survivants des camps.

Une anecdote en particulier m’est restée. Elle s’insurgeait contre le gaspillage et nous disait qu’elle était incapable de jeter un pot de yaourt dont elle n’aurait pas consciencieusement léché le couvercle et raclé toutes les parois. Elle avait eu trop faim – à son retour des camps et de la marche forcée, elle ne pesait plus que 31 kilos – et il y avait encore, sur cette terre, trop de gens qui avaient faim, disait-elle, pour que nous puissions jeter de la nourriture.

Peut-être que ce détail-là m’est resté parce que c’était exactement le discours de ma grand-mère Adrienne et que je l’avais déjà fait mien.

En tout cas, chaque matin depuis lors je pense à Regine Beer en léchant consciencieusement le couvercle de mon yaourt et en raclant soigneusement le petit pot 🙂

***

source de la photo ici, qui montre Regine Beer l’année de sa déportation – née le 5 novembre 1920 et arrêtée le 3 septembre 1943. Elle est décédée en mars 2014.

R comme respire!

DSCI6293

La maison a plus que jamais une allure de bicoque délabrée, depuis que la rue est le théâtre de travaux successifs en vue du jour J.

Depuis des mois, les piétons sont obligés de louvoyer tels des matelots ivres, entre des pavés descellés, des trous de tailles diverses, des monticules de gravats, des câbles attendant d’être raccordés…

Couverte de poussière de sable, son jardin rempli de pissenlits parmi les hautes herbes – la tondeuse n’est plus passée depuis février – la maison fait le gros dos en attendant des jours meilleurs.

Quant aux habitants, s’ils se sentent un peu les fantoches de l’histoire, à subir des désagréments et des coûts dont ils se seraient bien passés, ils espèrent qu’en retour ils pourront enfin passer des nuits au calme, où l’esprit comme le corps trouveront le repos dont ils ont si fort besoin.

***

Les mots récoltés chez Olivia: ivre – travaux – fantoche – matelot – esprit – théâtre – bicoque – allure

R comme rester ou retourner

DSCI7234

Souvent Muanza est pensif.

– J’ai trente ans, dit-il. J’ai une femme, un fils. Ils sont là-bas, je suis ici. Comment savoir ce qui est le mieux pour nous? Se refaire une vie ici, attendre de pouvoir retourner là-bas…

Pierre et Marie comprennent ce combat intérieur et se gardent bien de donner des conseils. D’abord parce que c’est impossible – eux aussi connaissent la fragilité des projets humains – mais surtout parce qu’il est essentiel que Muanza prenne ses propres décisions.

– Je ne veux pas être un homme brisé. Je ne veux pas continuer à vivre de la générosité des autres. Je veux travailler, me refaire un foyer…

Il contemple le jardin, les arbres qui reverdissent à grande vitesse en ce joli printemps. Il découvre les saisons. Il a eu froid tout l’hiver. Les arbres tout noirs l’ont étonné. La neige l’a surpris et enchanté… un moment. Puis il est retourné devant les flammes du poêle.

– Est-ce que vous pourriez m’aider à faire venir Rosemund ici? dit-il finalement.

***

écrit pour Désir d’histoires d’Olivia Billington avec les mots imposés suivants:

flammebriserfragilité contemplercombatessentielgénérosité 

Photo prise sur le RaVel en ce mois d’avril 2019.

R comme retour

black and white black and white chairs france

Au salon, Thérèse était assise dans le noir. Occupée à ne rien faire et à rêvasser, comme d’habitude. C’est ce soir-là qu’Anne de la Trave convainquit son fils d’un séjour dans la capitale. Elle voyait bien que Thérèse dépérissait et que ce n’est pas ainsi que viendrait jamais l’héritier tant attendu. « Prenez votre temps, leur dit-elle, passez-y la période de Pâques, ça vous fera du bien à tous les deux. »

Bernard et Thérèse rentrèrent le soir dans la maison Desqueyroux à peu près inhabitée depuis des années. Son père n’y venait plus depuis son veuvage, préférant le confort de son appartement en face du parc Monceau.

« Une lettre de Monsieur. » La concierge se retira. Thérèse était convaincue que cette vieille pie ouvrait et lisait son courrier. Elle mit la lettre dans son sac à main. C’est là qu’elle serait le mieux, il ne fallait pas que Bernard la voie.

Un matin chaud de mars, vers dix heures, le flot humain coulait déjà, battait la terrasse du café de la Paix où étaient assis Bernard et Thérèse. C’était décidé, c’est exactement là, ce jour-là, qu’elle le quitterait. Elle prit son sac avec la précieuse lettre et prétexta d’aller aux toilettes. Elle farda ses joues et ses lèvres avec minutie; puis, ayant gagné la rue, marcha au hasard.

***

Ecrit d’après cette consigne de Joe Krapov, que je remercie, avec les incipits des quatre derniers chapitres + la phrase finale (Mauriac, Thérèse Desqueyroux, paru chez Grasset en 1927)

Photo de Marta Siedlecka sur Pexels.com

R comme Rondel du Printemps

4366e-003

L’humeur était plutôt sombre et pourtant cette année-là tout particulièrement, le printemps s’était vêtu de broderie, de soleil luisant clair et beau. Mais il fallait un sacré courage pour commencer les activités au jardin, chose qui normalement remplissait Marie de joie impatiente.

Muanza était décidé, il partirait.

– En Hollande? s’écrie Marie. Mais pourquoi en Hollande?

Voilà bien un pays qui ne les fait pas rêver, ni elle, ni Pierre. Qu’est-ce que Muanza espère y trouver? S’imagine-t-il que les lois y sont différentes?

Mais ses idées étaient bien arrêtées et tout en ramassant du bout du doigt les dernières miettes de son pain – Muanza rongeait même le cartilage des os – il leur explique son plan, dans les grandes lignes.

– Moins vous en saurez, mieux ça vaudra, résume-t-il. Comme ça vous n’aurez pas à mentir quand on vous interrogera.

Ils ont pris la voiture. Ont roulé quelques heures en direction du nord. Ont frisé la collision autour d’Anvers tellement Pierre était nerveux à l’approche de la frontière, où heureusement aucun douanier ne leur a demandé de s’arrêter. Ont déposé Muanza à Breda en lui faisant promettre de donner au plus vite de ses nouvelles.

Ce n’est qu’après, longtemps après qu’ils ont pu en rire, au souvenir de cette équipée qui avait des petits airs de fuite à Varennes et du grand souffle froid des pires moments de l’histoire: ce n’est que de longues minutes après la frontière que Muanza s’est relevé de la banquette arrière sur laquelle il s’était aplati, alors que le chien montrait gaiement sa belle petite gueule sympathique à la fenêtre de l’auto.

cbe8d-histoire-thumb

écrit pour Des mots, une histoire chez Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants: activité – soleil – nouvelle – jardin – souvenir – sacré – broderie – pain – collision – printemps – souffle – rêver

6eed3-kaaskop

R comme résolution

lakévio124

On comprendra que Sofie, qui revient au travail en ce début de janvier après un long congé de maternité et d’allaitement, a pris un tas de bonnes résolutions à titre privé et professionnel.

Comme elle est persuadée que c’est la même chose pour ses élèves – vu ses deux bébés, elle n’a sans doute pas eu le temps de lire la presse ‘spécialisée’, où il est clairement expliqué comment et pourquoi nous prenons mais n’arrivons pas à tenir nos bonnes résolutions – bref vu son nouvel élan et la nouvelle année, elle attend des élèves qu’ils lui fassent part des leurs.

Sujet de son premier devoir: Mes bonnes résolutions pour 2019.

– Toi, dit Madame, dubitative, à K, son latiniste préféré, en voyant chez lui cette consigne, toi tu en as pris, des bonnes résolutions?

Il secoue la tête négativement:

– Je n’en prends jamais.

– Alors qu’est-ce que tu vas faire? Répondre honnêtement que tu n’en prends pas et expliquer pourquoi?

Il fait encore non de la tête.

– Horreur! dit Madame, tu vas t’en INVENTER?

Sourires de K et du copain qui a entendu la conversation. Lui aussi s’en inventera.

– Ne me fais jamais ce coup-là! rigole Madame.

C’est ainsi que le soir même, K a tapoté un merveilleux devoir dans lequel il explique qu’au lieu donc de se laisser aller au désespoir, il a pris le parti de mélancolie active pour autant qu’il ait la puissance d’activité, ou en d’autres termes qu’il a préféré la mélancolie qui espère et qui aspire et qui cherche à celle qui, morne et stagnante, désespère.

Et il est fier de lui 🙂

***

Tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie, et qui propose le devoir d’étoffe, intégrer cet Extrait d’une lettre de Vincent Van Gogh. (Lettres à son frère Théo de Vincent Van Gogh)

« Au lieu donc de me laisser aller au désespoir, j’ai pris le parti de mélancolie active pour autant que j’avais la puissance d’activité, ou en d’autres termes j’ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire et qui cherche à celle qui, morne et stagnante, désespère. »