R comme refrains

En quittant Ostende dans le brouillard, mercredi dernier, on aperçoit une inscription qu’on n’avait pas remarquée avant. Elle est en patois ostendais, « zeg nie toet ziens« , ne dis pas au revoir.

– Kèskecèksa? se demande l’Adrienne en route vers la gare.

Un premier indice de réponse se trouve dans sa situation, entre l’Oosteroever, le quartier des pêcheurs, du port de pêche et de la criée aux poissons, et le « vistrap » où les épouses vendent la pêche de la nuit précédente.

Ostende a eu au siècle dernier deux dames, femmes, filles, sœurs de pêcheurs qui ont joui d’une belle notoriété locale comme chanteuses de « Oostendse levensliederen« , la chanson réaliste aux thèmes liés à la mer et à Ostende.

D’où cette petite phrase extraite de l’une d’elles.

Juste derrière, si vous agrandissez la photo, vous pouvez voir les notes des premières mesures du Plat pays de Jacques Brel, qui commence par les mots « Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague… »

Si quelqu’un veut une traduction, il n’a qu’à demander 😉

C’est une déclaration d’amour à son homme qu’elle appelle « son capitaine de la marine » même s’il n’en a ni les galons, ni le képi à dorures.

Le plat pays dans la version de Pierre Rapsat:

R comme radiateur

A la gare de Gand, dans la buvette, tout est d’époque: les radiateurs, les portes, les boiseries, les faïences, les colonnes, les peintures et les fresques sur les murs et le plafond…

Sauf que maintenant c’est un St*rb*cks 😉

Le personnel aussi est d’époque – c’est-à-dire la nôtre.

La jeune fille qui vous demande votre prénom pour pouvoir l’inscrire sur le gobelet note avec aplomb ‘Kun’ (1) pour l’homme qui fait la queue devant l’Adrienne.

Le néerlandais n’est pas sa tasse de thé, à la demoiselle.

Le français non plus, d’ailleurs 😉

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photo prise à Gand samedi dernier

(1) Koen! Kun? Why not? du moment que le message passe 🙂

R comme récit modianesque

canal Bruges-Damme – source ici

Bosmans s’était souvenu qu’un mot, Rodenbach, revenait dans la conversation. 

Rodenbach. Ce nom attirerait peut-être à lui d’autres noms, comme un aimant. Des images, aussi. Même s’il n’avait qu’une seule photo de cette époque, un cliché fort abîmé, en noir et blanc, aux bords dentelés. Il datait de juste après la guerre, au dos quelqu’un avait inscrit au crayon ‘1947’.

À la sortie de Rodenbach, un tournant, puis une route étroite, bordée d’arbres. Ils devaient avoir bien grandi, depuis tout ce temps. Ou peut-être avaient-ils été abattus. Pour élargir la route. C’était probable.

Un début d’après-midi, Bosmans décida de sonner à la porte de l’appartement de Camille. Il voulait lui demander si elle avait gardé quelque chose de cette époque. Un quelconque document, qui lui permettrait d’avancer dans ses recherches.

Dans la rue, il déplia le papier qu’elle lui avait tendu. Il y était écrit : Kim 288.15.28. Qu’est-ce qui lui avait pris de téléphoner à cette gamine qui n’avait jamais entendu parler de lui !

Il accompagna encore deux ou trois fois Camille à ses rendez-vous de Saint-Lazare avec Michel de Gama. Ce type lui semblait de plus en plus louche, sans qu’il fût capable d’expliquer clairement pourquoi.

Il était impossible à Bosmans, après plus de cinquante ans, d’établir la chronologie précise de ces deux événements du passé : comment était-il arrivé à Rodenbach ? Avec qui, puisqu’il n’était qu’un enfant? Et comment s’était faite la rencontre avec la mère de Camille ? Était-ce une amie de sa propre mère ? Camille ne le savait pas non plus et s’en moquait totalement.

Michel de Gama, était-ce le même homme que ce Guy Vincent qui lui avait offert un verre au bar de l’hôtel Chatham ? Qui lui avait fait rencontrer Martine Hayward à l’Auberge du Moulin-de-Vert-Cœur, près de Chevreuse ? Était-ce sa tante qui habitait la maison de la rue du Docteur-Kurzenne ? Celle qui avait vécu un temps avec René-Marco Heriford dans un appartement à Auteuil ? AUTEUIL 15.28, il se souvenait bêtement de ce numéro sans pouvoir vérifier s’il était correct. Sans qu’il fût utile à son enquête. Et qui était Rose-Marie Krawell ? Quel rôle avait-elle joué là-dedans ?

À certains moments de la journée, il en riait lui-même, de passer tout son temps à un tel imbroglio, et dressait une liste de titres de romans qui traduisaient son état d’esprit :
 – Le Retour des fantômes
– Les Mystères de l’hôtel Chatham
– La Maison hantée de la rue du Docteur-Kurzenne
– Auteuil 15.28
– Les Rendez-vous de Saint-Lazare
– Le Bureau de Guy Vincent
– La Vie secrète de René-Marco Heriford

Dans l’agenda à la couverture de cuir vert que Camille lui avait remis, cet agenda dont on ne pouvait pas savoir l’année, la plupart des pages étaient blanches.
Encore une piste qui tournait court, il allait devoir s’en faire une raison.

Il s’en retourna lentement chez lui en passant à pied sous le périphérique.
Un avion glissait en silence dans le bleu du ciel et laissait derrière lui une traînée blanche, mais on ne savait pas s’il s’était perdu, s’il venait du passé ou bien s’il y retournait.

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Merci à Joe Krapov pour ses consignes de Récit modianesque

R comme répertoire

C’est demain que les voisins de l’Adrienne organisent chez eux leur fête de mariage et comme ils l’en avaient prévenue, « de temps en temps » la musique allait « un peu fort » ces dernières semaines, parce qu’ils préparaient le programme des festivités.

Ce qui fait que l’Adrienne en connaît déjà tout le répertoire et qu’elle a pu constater qu’aujourd’hui encore, un mariage de Flandre se doit de comporter UNE chanson en français, l’indéboulonnable Connemara.

Personne n’en comprend les paroles et tout le monde s’en f…, il s’agit de faire lalala en agitant sa serviette de table 🙂

Bref, demain l’Adrienne va à Ostende.

La mer y est moins mythique mais ses oreilles s’y porteront mieux 🙂

R comme relativité

Autant l’avouer tout de suite: l’Adrienne n’est pas faite pour les voyages en groupe.
Et elle le sait.

Oui mais voilà, pour certaines choses, comme cette série de concerts avec logement sur place, à Alden-Biesen, il n’y avait pas d’autre choix: c’est en groupe ou pas du tout.

Vous dire tout ce que l’Adrienne n’aime pas, ce serait long et fastidieux, tenons-nous-en à deux ou trois choses: elle déteste les attentes inhérentes à tout fonctionnement d’activités de groupe et cette cohabitation forcée où il faut sans cesse répondre aux mêmes questions: vous êtes mariée? vous avez des enfants?

Pourtant, dès le deuxième jour elle trouve Mony bien sympathique et se dit qu’elles pourraient devenir amies, si elles n’habitaient pas si loin l’une de l’autre.
Elle trouve Margriet bien touchante, avec son veuvage récent, douloureux, encore plein de rancœurs.
Et Magda l’a bien fait rire, qui trouve encourageant qu’un monsieur de 89 ans soit présent, « ça me fait encore 14 ans pour voyager », conclut-elle pleine d’espoir.

– Devinez quel âge j’ai, dit une dame très coquette, veuve d’un médecin.
– Je ne joue pas à ce jeu-là! a dit l’Adrienne.

Bref, cette dame avait l’âge de sa mère et la même fierté qu’elle, parce que chacun lui croit dix ans de moins 😉

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photo prise à l’arrière du château d’Alden-Biesen le week-end dernier

R comme rawettes

– Vous avez un accent, dit-on à la mère de l’Adrienne, dès qu’elle ouvre la bouche, là-bas dans ce coin de France où elle vit depuis un an. Vous n’êtes pas d’ici!

– Un accent!? C’est vous qui avez un accent, ripostait feu le père de l’Adrienne, quand lors des voyages en France on lui demandait d’où il était, vu qu’il n’avait jamais l’accent du coin.

Bref, l’accent est une chose toute relative que chacun possède.

En Flandre et en Wallonie, on fait encore plus fort: dès qu’on ouvre la bouche, chacun entend de quelle ville on vient. Ostende, Bruges, Gand, Anvers, Ypres, Courtrai, Malines, Hasselt… nommez n’importe quelle ville flamande, l’accent y est différent et parfaitement reconnaissable. Pareil pour les villes wallonnes. Et Bruxelles a le sien aussi, bien sûr.

Ici en Flandre l’accent diffère – pour l’oreille avertie – entre deux patelins voisins, deux villages séparés par cinq kilomètres: quand l’Adrienne ouvrait la bouche dans sa verte campagne, on savait tout de suite qu’elle était de la ville.

Et pas une autochtone 😉

R comme reconnaître

Ce sont de petites photos carrées aux bords dentelés.
Elles doivent dater d’avant novembre 1952, puisque le 26 de ce mois-là, le grand-oncle Julien, père du marié, est décédé à l’âge de 54 ans.

On le voit ici entouré de son épouse et de leurs deux fils, l’aîné qui s’est marié en grand tralala ce jour-là et le cadet, qui a « enlevé » son amoureuse pour l’épouser à Gretna Green.

Bientôt il n’y aura plus personne pour savoir qui se trouve sur cette série de 15 photos: déjà l’Adrienne a du mal à en reconnaître quelques-uns, les frères et sœurs de son grand-père paternel sont presque tous morts avant sa naissance, et il y a fort à parier que les petits-enfants des jeunes mariés de 1950 en soient encore moins capables qu’elle.

Pourtant, suite aux terribles inondations qui ont dévasté de nombreuses communes belges, l’Adrienne s’est de nouveau posé la question de savoir ce qu’elle devrait « sauver » avant tout, si ça lui arrivait et si elle en avait le choix.

Et comme les autres fois où elle y a réfléchi, elle a conclu que c’est une triste chose de perdre la mémoire de la famille.

Comme disait la maman de cet élève dont la maison a brûlé: tout le reste peut se remplacer.

R comme rivière

86ème devoir de Lakevio du Goût.

Devoir de Lakevio du Gout_86.jpg

La prof de philo lui a donné un devoir dont le titre est « La catastrophe de 2050. »

ça vous fait peur, à vous, Madame? demande-t-il.
– Oh moi! rit-elle, en 2050 je serai morte!

Bizarrement, cette réponse ne lui a pas plu.

– Ne dites pas ça, Madame, vous me faites de la peine.
– Mais non, mais non! c’est la réalité! Tu connais mon âge! Tu crois que je rêve de devenir nonagénaire?
– Si, si, vous serez encore là, et je viendrai vous rendre visite!

C’est ça, oui, pense Madame, tu viendras en bateau et ma maison sera en bord de mer 😉

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Merci à Monsieur le Goût pour sa consigne:

Que me direz-vous lundi matin de cet endroit plutôt bucolique ? Virgile lui-même en aurait dit joliment du bien j’en suis sûr. Peut-être même eût-il tartiné le XIe livre de son célèbre recueil. Enfin, célèbre chez ceux qui ont eu à transpirer sur des versions et qui, lycéens citadins dans l’âme durent se taper de la poésie pastorale… J’ai bien quelque chose à vous en dire lundi. Quelque chose de triste. Mais c’est quand même quelque chose à dire…

R comme radis

Ce qu’il y a de bien avec vos radis, dit l’Adrienne au marchand de légumes bio qui a son échoppe au marché, c’est qu’ils sont riches en protéines animales!

Mais elle a eu beau plisser les yeux pour montrer qu’elle souriait derrière son masque, elle n’est pas sûre d’avoir été bien comprise 😉

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photo prise à une expo il y a trrrrrrrrrrrrrrrrrès longtemps

R comme Robert

Je me suis acheté un vélo! lance Robert au moment où il croise l’Adrienne dans la rue.

Robert, c’est celui qui connaît tout le monde par son prénom dans le quartier et aime faire une petite parlote.

Robert, c’est une sorte de miraculé qui a eu les plus graves maladies, comme un arrêt cardiaque ou un cancer de la gorge, pour n’en citer que deux, mais qui est toujours là.
La peau sur les os et la cigarette au bec.
Toujours entre deux rendez-vous avec le médecin ou séjours à la clinique.

A quoi ce nouveau vélo va bien pouvoir lui servir, se demande l’Adrienne, avec le peu de poumon qui lui reste? Lui dont le cœur s’arrête de battre dès qu’il marche plus de deux cents mètres? Lui qui fait une hémorragie à la moindre égratignure? Lui un habitué de l’ambulance et des urgences?

– Mille euros! dit-il. Et puis j’ai aussi acheté un casque!

Lui qui n’a plus fait de vélo depuis sa prime jeunesse.

– Je me suis déjà un peu entraîné, dans la rue, ajoute-t-il.

Alors que voulez-vous qu’elle dise?
A part le féliciter pour ce bel achat qui le rend heureux comme un enfant quand il découvre les jouets apportés dans la nuit du 6 décembre par le grand saint Nicolas, tralala.