T comme tajines et tartelettes

Quand on sonne chez Maryam en plein milieu de l’après-midi, elle s’étonne. Elle n’attend personne. Elle dépose son smartphone et va ouvrir, la petite Hourya sur les talons. Ah! c’est une amie. Elle ne fait que passer. Et en effet, la conversation ne dure qu’un petit quart d’heure. Avec les préliminaires d’usage:

– Oh! mais tu as maigri, on dirait!
– Oui? tu crois? peut-être un peu, avec le Ramadan…
– Moi je maigris toujours pendant le Ramadan, dit l’amie qui est fine comme une latte.

Et à part ça, de quoi parlent-elles pendant ce quart d’heure que dure la visite?
De manger!
De nourriture. De recettes. De faire une pastilla. De la bonne adresse d’un pâtissier marocain qui vient d’ouvrir en ville…

C’est tout de même étrange, se dit l’Adrienne en rentrant chez elle, de n’avoir que ce sujet de conversation en ce moment…

Le soir, elle remarque la même chose chez l’amie S***, d’origine tunisienne, kiné et engagée dans la politique locale: dès que c’est le Ramadan, sur sa page fb le discours politique laisse la place aux recettes.

Cette année principalement de makroudh, de tajine melsouka et de briks au fromage. Il paraît que c’est excellent avec du brie 🙂

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la vidéo, c’est juste pour vous donner une idée de ce que sont les makroudh…
vous pouvez couper le son et regarder en double vitesse 😉

T comme Tantale

by Jean-Michel Folon | Jean michel folon, Folon et Michel

Avant de partager avec vous son cabinet, l’ophtalmo veut s’assurer que vous ne toussez pas. C’est ce que dit une affichette très artisanale placardée sur toutes les portes.

Ce n’est pas qu’il soit pinailleur – c’est un homme d’un naturel courtois et affable – mais ne tergiversons pas et passons au désinfectant tout ce que le patient précédent pourrait avoir touché.

D’ailleurs, regardez ses pauvres mains, à la peau rongée par les produits qu’il passe et repasse deux fois par quart d’heure sur tous ses appareils. Et sur le boîtier pour le paiement par carte, même si désormais vous payez sans contact.

Allons-nous vers un abêtissement des relations humaines ou au contraire vers un monde plus véritablement convivial? Vers plus de conscience verte ou plus d’emballages et autres plastiques que jamais? Chi lo sà?

Mais vous espérez être bientôt débarrassée de cette nouvelle forme du supplice de Tantale: l’interdiction de porter la main au visage, de se gratter le nez ou de se frotter les yeux.

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Ecrit pour Olivia Billington – merci Olivia! – avec les mots imposés suivants: cabinet – tergiverser – Tantale – abêtissement – pinailleur – emballage – partager – convivial – sniper.

L’image représente un Folon qui est accroché dans la salle d’attente de l’ophtalmo.

T comme traduttore…

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Aux pages 270-271 de l’épais volume relatant la biographie du petit Marcel – et en même temps c’est la fresque de toute une époque, de tout un milieu, avec autant de personnages que dans la Recherche elle-même – on peut lire ceci, concernant les efforts dudit Marcel pour traduire Ruskin:

Rien n’est meilleur, pour connaître un écrivain et se pénétrer de sa pensée, que de le traduire. Le simple effleurement de la page par l’œil, comme c’est le cas lorsqu’on lit un texte dans sa langue, est remplacé par l’application nécessaire au déchiffrage de phrases obscures, à la quête de certains mots dans le dictionnaire, et l’hésitation devant plusieurs termes entre lesquels il faut choisir, impose une lenteur favorable à la réflexion, à l’approfondissement de la signification de la phrase. En compensation de ces peines, il y a le plaisir d’avoir vaincu l’obstacle et de voir les mots s’ordonner suivant une logique, la pensée de l’auteur jaillir soudain, comme un rayon de soleil perçant les nuées. De là, d’ailleurs, à se sentir un peu l’auteur de ce qu’on vient de traduire, il n’y a qu’un pas que le disciple franchit parfois dans l’ivresse de sa trouvaille […]

C’est tellement vrai 🙂

A quoi j’ajouterais: plus le texte est bon, plus il y a de plaisir à le traduire!

(et inversement, bien sûr ;-))

 

T comme tu connais cet air?

devoir de Lakvio du Goût_27.jpg

Une longue plainte au saxophone. Mais oui, je connaissais cet air. Distendu, ralenti, comme dans un rêve, c’était la musique d’Avril au Portugal. (1) Exactement le genre de musique qui vous donne envie de vacances méridionales, surtout lorsqu’il pleut sur les boulevards parisiens de février.

Mais ce n’était pas le moment de me laisser distraire à des rêveries de printemps parfumé et fleuri, il fallait rester concentré sur le jeu de cartes. Et jouer serré.

Parce qu’en face de moi, l’adversaire se méfiait et j’allais devoir me montrer plus fin que lui si je voulais ramasser la cagnotte. Visiblement, il se doutait de quelque chose et de nouveau, son regard s’attardait sur mes mains.

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(1) ici dans sa version originale, Coimbra, avec les paroles en portugais et en anglais:

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Merci au Goût pour ce 27e devoir de Lakevio, avec les consignes suivantes:
Si vous commenciez votre devoir par :
« Distendu, ralenti, comme dans un rêve, c’était la musique d’Avril au Portugal. »
Le terminiez par :
« Et de nouveau son regard s’attardait sur mes mains. »
Tout ça en brodant pour lundi une histoire autour de cette aquarelle de John Salminen.

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petit ajout ce matin, pour Anne Le Maître:

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source ici

T comme tourner la page

– Ça m’a beaucoup aidée, cette citation que vous m’avez envoyée, dit-elle avec gentillesse. Je l’ai peinte sur une frise qui fait le tour de ma chambre.

Madame sourit en s’imaginant la scène.

M*** est une créative, une assidue des cours d’art plastique à l’académie. Une des rares à apprécier qu’on lui enseigne toutes sortes de techniques, même les plus ardues, comme le marouflage ou la gravure au burin, alors que la plupart préfèrent cheminer sur la seule piste du crayon ou du pinceau.

– Tu me la feras voir en photo, ta frise, demande Madame, ça m’intéresse.

Elle se dit que ça lui apprendra sûrement encore des choses sur M***, ne serait-ce que par le choix des couleurs et du lettrage. Pour les vêtements, par contre, M*** n’a qu’une préférence: le noir.

– En ce qui concerne ta mère, reprend Madame, promets-moi de tourner la page…

M*** a un geste fataliste:

– J’en ai déjà tant tourné, que je suis arrivée au bout du livre! 

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texte écrit pour Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants: créative – tour – promettre – geste – cheminer – citation – gentillesse – choix – pinceau – page – maroufle – préférence

T comme tous pour un

 

– Meow… hello! ai-je fait en direction de Pipo Rossi, en passant prudemment une tête par la porte.
Il était à sa toilette et n’a rien répondu. Il m’a semblé voir couler une larme de ses yeux.
– Quelque chose qui ne va pas? je lui ai demandé.
Il a continué à se lécher alors qu’il me semblait déjà passablement mouillé.
– Si elle se fâche trop fort, je lui dirai qu’on était deux, d’accord?
C’est alors que j’ai vu le vase renversé sur le guéridon et l’eau sur la moquette…

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Illustration et consigne chez Lali: C’est une illustration signée Joyce Zhou que je vous propose aujourd’hui, une artiste à propos de laquelle je n’ai hélas rien trouvé, mais que je trouvais si jolie que je voulais la partager avec vous. C’est grâce à une carte postale qui m’a été envoyée de Macao qu’elle est parvenue jusqu’à moi. Saura-t-elle vous inspirer quelques mots? 

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Bonne soirée à tous, que ce soit ou non autour d’un réveillon, avec ou sans dégâts collatéraux 🙂

T comme tapis de sable

DSCI7769

C’est en roulant en direction de Mons et de ses monuments un dimanche matin que l’Adrienne a repensé à ces sorties dominicales organisées par le grand-père à l’occasion de son anniversaire, fin octobre.

Par une de ces étranges pirouettes de la mémoire, elle s’est tout à coup souvenue d’un endroit où la famille s’est arrêtée une ou deux fois, pour que les hommes puissent y prendre leur « collation ».

Ça s’appelait Le tapis de sable parce qu’il y avait effectivement un énorme tableau réalisé en différentes couleurs de sable. « On ne touche pas! », criait-on au petit frère, qui aimait surtout admirer avec les doigts, « va plutôt faire un tour du côté des balançoires! »

Les hommes ayant sifflé – pardon, bu – une bière, ils battaient le rappel et chacun remontait en voiture.

Et que le ciel soit d’azur ou de grisaille, chaque fois grand-mère Adrienne répétait comme un mantra: « Het weer doet al wat het kan! », « La météo fait tout ce qu’elle peut. »

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texte écrit avec 9 des 13 mots imposés par 13 à la douzaine: sable, tapis, touche, vernaculaire, collation, azur, tissage, balançoire, siffler, adamique, pirouette, poing, monument.

Photo prise à Mons le dimanche 13 octobre, dans une rue dont les habitants se sont amusés à peindre les pavés en de multiples couleurs, de sorte qu’elle est devenue très instagrammable 😉