U comme une trottinette

La photo doit dater du printemps de 1934: la petite sœur a presque trois ans, le grand frère, qui tient tout l’équipage en équilibre, en aura neuf en juillet et le blondinet du milieu, qui est le papa de l’Adrienne, a six ans.

Ils sont sur la trottinette du grand frère, rassemblés devant la porte de la chapellerie paternelle.

Sur le seuil, on voit encore un pied. Le reste de la personne a soigneusement été ‘gommé’ par le photographe: une femme enceinte ne se faisait pas photographier.

C’est bien dommage, parce que ce serait une des dernières photos de la maman du trio: elle mourra à la naissance de son quatrième enfant.

Tout comme la petite sœur, tombée malade l’hiver d’après.

***

Vous comprenez, maintenant, pourquoi je n’ai pas envoyé ma participation aux joyeux drilles du Défi du Samedi?

U comme ultimes…

Photo de Noelle Otto sur Pexels.com

Avec le petit Léon, Madame décompte les jours qui leur restent avant les examens et tout ce qu’il faut encore apprendre.
Grammaire, notions d’histoire et de géographie, il y a du travail.

Mais petit Léon a aussi besoin de raconter.

– Ma prof de religion, dit-il hier, elle ne m’aime pas.
– Ah? qu’est-ce qui t’amène à cette conclusion?

(Oui, parfois Madame oublie qu’elle parle à un enfant de 11 ans. Mais il avait compris.)

– Elle m’enlève tout le temps des points parce que je ne parle pas.

Quelle drôle de chose, se dit Madame après avoir entendu toute l’histoire, d’enlever deux points à un enfant qui ne raconte pas ce qu’il a fait à la maison le jour d’avant ou pendant le week-end!

– Ma maman elle dit que ce qui se passe à la maison, je dois le garder pour moi.

Toute la soirée, après son départ, Madame s’est demandé ce qui motive cette institutrice à agir de la sorte.
Pour petit Léon, la réponse est claire:

– Elle veut savoir ce qui se passe chez nous. Mais moi, je ne raconte rien.

U comme unique

Quand il était venu se faire expliquer la proposition relative, Madame avait offert à petit Léon des œufs de Pâques en chocolat.

Après son départ, elle a constaté qu’il n’en avait mangé aucun, alors qu’il s’était montré heureux d’en recevoir.

– Cet enfant est vraiment timide, se dit-elle. J’aurais dû insister.

Quand il est revenu deux jours plus tard avec son épais cahier d’exercices de préparation au CEB, Madame a remis les œufs en chocolat sur la table:

– Tu n’aimes pas? lui demande-t-elle.
– Oh! si!
– Alors pourquoi tu n’en prends pas?
– Je n’ai pas le droit.

Moment de stupéfaction chez Madame, qu’il a dû remarquer malgré le masque.

– Je n’ai pas le droit maintenant, a-t-il précisé.

Le règlement de la maison interdit les friandises en dehors des heures de repas.

N’est-il pas unique, cet enfant, de respecter le règlement en toutes circonstances?

U comme un secret

Ils étaient nombreux dans le petit groupe à commencer à montrer des signes de fatigue.
Un couple de quinquagénaires avait même écourté la visite.
Mais pas Madame de B***.

Pas même essoufflée et bien droite sur ses deux béquilles, les chaussures en daim gris complètement crottées, elle continuait à faire la conversation avec Jeanne.

Plusieurs fois déjà Jeanne avait eu envie de lui poser la question idiote de tout journaliste à tout centenaire, « mais quel est votre secret? ».

Elle s’était retenue, se disant que Madame de B*** n’était pas le genre de femme à répondre « un petit verre de porto et une cigarette ».

***

écrit pour le jeu d’Annick SB en réponse à la question 9: Quel est votre secret?

U comme ukase

– Voilà, lui dit-elle, ma lettre de démission.

Et elle sortit fièrement du bureau.

Dommage pour la classe de 4e Latine, de véritables élèves friandises, pourtant logés dans un cagibi sans fenêtres où deux lampes donnaient une clarté funèbre sur les boiseries sombres, et où chacun avait le nez collé au dos de l’autre, ou au tableau, par manque d’espace.

Oui, dommage pour eux. Elle les aimait.

Mais elle ne regretterait aucun des collègues et toute la gamme de leurs hypocrisies, sur au moins trois ou quatre octaves: du premier au dernier, tous des quiches et des chiffes molles dont la principale habileté consistait à ramper devant le directeur, à gober aveuglément chaque ukase, chaque exigence, chaque notice sortie de son esprit pervers et manipulateur.

Car c’était un pervers, même s’il était oint des saintes huiles de la prêtrise.

Ah! quel bonheur de l’avoir bravé et d’avoir quitté ce zoo (in)humain!

U heeft heel wat noten op uw zang, juffrouw! lui avait-il dit en guise d’adieu.

Et elle avait souri pour répondre un simple « Ja« .

Ah! quel bonheur de marcher dans la lumière mordorée du soir qui tombe et de se dire: Plus jamais!

***

écrit pour 13 à la douzaine avec les mots imposés suivants: habileté – démission – lampe – notice – quiche – dommage – nez – durable – mordoré – gober – octave – huile – zoo.

L’expression « veel noten op zijn zang hebben » veut dire ‘exiger beaucoup’ mais ici il l’employait probablement avec le sens ‘avoir la grosse tête’.

Merci à Annick SB d’avoir permis grâce à ses mots de raconter une des pires expériences de ma (merveilleuse) vie de prof 🙂

U comme une partie de pêche

65ème Devoir de Lakevio du Goût

Devoir de Lakevio du Gout_65.jpg

Il avait fallu une longue préparation, mais ça y était.
Elle ne pouvait s’empêcher de sourire en pensant aux tonnes de diplomatie déployée pour que Georges-Henri finisse par croire que l’idée venait de lui.
Deux jours à la campagne, au terme desquels elle se déciderait peut-être à lui dire oui.
Car il voulait « officialiser », disait-il.

***

Georges-Henri redresse le dos et relance sa ligne.
Quelle importance si le poisson mord ou pas!
La seule chose qu’il souhaite, c’est que sa belle ondine lui dise oui.
Car – qui l’eût cru? – il lui est venu des idées de mariage.
Demain, il en est sûr, au retour de leur petite escapade en amoureux, elle acceptera de devenir sa femme.

***

Quelle chance, se dit-elle en feuilletant le journal qu’elle fait semblant de lire, quelle chance que Georges-Henri ait accepté de donner un jour de congé à cette brave Ernestine!
A quoi ça tient, tout de même, la réussite d’une entreprise, tous ces détails à ajuster, tout ce puzzle à mettre en place…
Elle soupire.
A cette heure, Valentin doit être en train de terminer.
Elle espère qu’il n’aura rien oublié de ce qu’elle veut emporter, rien laissé traîner ni éveillé aucun soupçon.

Ah! quelle belle vie ils auront, Valentin et elle, avec les meubles et les bibelots de Georges-Henri!

***

En voyant « Le pêcheur à la ligne » de Renoir, m’est venue une question. 
Mais que peuvent-ils bien penser, l’un et l’autre. Ou l’un ou l’autre. L’une ? L’autre ? Tentez donc de pénétrer leurs pensées d’ici lundi.

U comme Ubi caritas

Lectrr

Cette fois le cartooniste Lectrr fait allusion à l’annonce toute récente que la police contrôlera à Noël et sonnera même aux portes pour vérifier qu’il n’y a pas trop de monde à la maison.

La visite de seulement deux des trois mages, c’est déjà la contravention 🙂

L’important, nous dit-on, c’est l’amour… et trouver des solutions alternatives aux réunions familiales.

Voilà pourquoi, à un mois de Noël, ce chant de Taizé était à sa place sous le billet du jour 🙂

U comme Uylenspiegel

Félicien Rops : La médaille de Waterloo

En 1856, Félicien Rops et Charles De Coster fondent la revue Uylenspiegel, journal des ébats artistiques et littéraires.
Rops a 23 ans et De Coster 29.

En début de parcours, au musée de Namur, on peut voir quelques-unes des lithographies que Rops a réalisées pour cet hebdomadaire. Comme celle qui illustre ce billet, La Médaille de Waterloo.

Voici un extrait du dossier pédagogique proposé par le musée:

En 1856, Rops atteint la majorité légale, fixée à 23 ans à l’époque. Grâce à l’héritage paternel , il entraîne à sa suite Charles De Coster et une partie de la rédaction du Crocodile pour fonder son propre journal, Uylenspiegel, journal des ébats artistiques et littéraires : « Cher Carlo, Le Journal est né, l’accouchement a eu lieu sans les secours du moindre forceps, l’opération césaréenne n’a pas été nécessaire, l’enfant et les dix papas se portent bien…, – le baptême a eu lieu, le journal a nom Uylenspiegel je t’enverrai Dimanche les dragées, enveloppées dans dix numéros,…
Tout à toi
F. Rops
Uylenspiegel bégaye déjà très joliment seulement il fait pipi dans ses colonnes. – pas vertébrales !!! (…) »

U comme urticant

Photo de Magda Ehlers sur Pexels.com

Les années précédentes l’Adrienne ne l’avait pas remarqué – il est vrai qu’au fil des ans la récolte devient plus conséquente, donc aussi le temps passé sous le feuillage – mais après la première grosse cueillette de figues, elle avait des rougeurs sur les bras et le décolleté, avec ce genre de démangeaisons comme après un bain d’orties.

Donc ces dernières semaines, elle met un pull manches longues, boutonné jusqu’au menton, avant de s’aventurer entre les branches de son arbre, alors qu’il faisait 30° à peu près tous les jours.

– Et dire, soliloque l’Adrienne, que selon la Genèse c’est avec des feuilles de figuier qu’Adam et Eve ont dû couvrir leur nudité…

Voilà un dieu bien cruel!