Z comme zen

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Ah! petite fille, petite fille!
Tu es pressée de dévorer les plaisirs de la vie, d’être déjà au lendemain et de vieillir!
Apprends à profiter de l’immédiateté au lieu de te pencher au-dessus de la margelle dans l’espoir d’entrevoir le visage de ton prince charmant.
Vis aujourd’hui et reste sereine face à ces proliférations de hasards: ils sauront répondre à tes désirs.
Retiens ces deux mots de latin ou lis les poètes: cueille les roses de la vie…

Petit poisson deviendra grand, laisse-lui le temps.

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Texte écrit en hommage à ma grand-mère Adrienne pour les Plumes reprises par Emilie avec les mots imposés suivants: PLAISIR – HASARD – PROFITER – CUEILLIR – AUJOURD’HUI – LENDEMAIN – ROSE – SEREIN – POISSON – PROLIFÉRATION – LATIN – IMMÉDIATETÉ – MARGELLE – DÉSIR – DÉCADENT – DÉVORER – on pouvait en laisser tomber un.

Photo: la rose Pierre de Ronsard, déjà utilisée ici plus d’une fois 🙂 

Z comme zou! on jette!

farinade

M. et Mme L ont un hôtel-restaurant sur la place du marché dans une petite ville du Midi, juste devant le jeu de boules sous les platanes et à côté du bar des Sports.
Mme L est une fille du Sud à l’accent charmant, toujours frileuse, toujours son petit cardigan. Dès qu’elle n’a plus ses 27°, elle accueille la famille en disant « Il fait frisquet, aujourd’hui, hein! ».
M. L est aux fourneaux et ne se montre jamais en salle. Lui est Auvergnat, alors il présente parfois une spécialité de sa région d’origine, comme la farinade. 
Le père s’est pris d’amitié pour eux, qui sont pourtant à l’opposé de tout ce qu’encensent à l’époque ses chers Gault et Millau. 
Le chef est aux antipodes de la « nouvelle cuisine », la sienne est certes faite de bons produits du terroir, mais généreuse et sans fioritures. Madame n’a rien de ces « charmantes patronnes » qui ne sont que façade et faux sourires; elle a son franc-parler et sourit rarement. 
D’ailleurs justement, elle n’a pas envie de rire: ces messieurs du Gault&Millau ont écrit sur son établissement. Et de quoi ont-ils parlé? Ni de son charmant accueil, ni de la bonne cuisine de son mari: ils ont déploré qu’il y ait « des hordes d’enfants » dans son restaurant. Et – ô horreur! – des touristes hollandais.
Vous vous rendez-compte? dit-elle au père. Mais qu’est-ce que je dois faire, moi? Interdire les enfants? Interdire les Hollandais?
Alors le père s’est dit que finalement, le Gault&Millau, ce n’était pas une bible non plus.

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texte écrit pour le marathon d’écriture 2019
source de la photo et recette de la farinade ici.

Z comme Zeebrugge

Zeebrugge port gets ready for Brexit

Zeebrugge is Brexit proof, peut-on lire sur de grands affichages le long du port. Qu’est-ce que ça veut dire concrètement, Brexit proof, se demande l’Adrienne, à un moment où on ne sait pas encore quelles seront les modalités de ce Brexit?

Dans un article du 7 décembre, un journaliste du Guardian se pose la même question. Vous le lirez si ça vous intéresse.

L’aspect le plus comique de la chose, ce sont ces Britanniques qu’il interviewe sur leur vote pour ou contre le Brexit, à l’époque. Comme ce chauffeur de camion qui fait le trajet Zeebrugge-Hull depuis toutes ces années et qui a voté pour le Brexit, dans l’idée que ‘ça ne passerait pas’ parce que si ça passait, ça ruinerait son boulot ( » I never thought it would pass. Brexit could wreck my job »).

Ou comme cette touriste de 71 ans qui a voté pour le Brexit mais revient d’une visite au marché de Noël à Bruges. Elle aussi est persuadée que ça ne changera rien puisque de toute façon “People will still want their fun, won’t they?”

Z comme zee

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L’Adrienne passe toute la semaine à Ostende, pour y prendre soin des chats de sa carissima nipotina, partie parfaire son italien à Torino.

Ce qui veut dire que ses propres chantiers restent en rade et que la connexion internet est minimale.

Mais peut-être que ça s’appelle des vacances, ce genre de situation 🙂

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zèbre numéro 1, à l’époque où il était jeune et innocent 🙂

Z comme zèbres

Quand l’Adrienne est arrivée place Colignon, il était un peu plus de midi. Quelques hommes étaient à quatre pattes en train de s’affairer autour d’un passage zébré, aidés et encouragés par femmes et enfants.

Pendant ce temps-là, des voitures passaient, des gens s’arrêtaient, des mariés se faisaient photographier et congratuler sur les marches de l’hôtel de ville et le soleil brillait.

C’est en repassant par là trois quarts d’heure plus tard que l’Adrienne a pu entrevoir un début de résultat de ces étranges opérations:

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 L’Adrienne n’a pas osé demander à ces drôles de zèbres s’ils s’étaient enquis de l’opinion des autorités communales et policières sur leurs activités artistiques…

– C’est bien joli, leur a-t-elle dit, et elle a vu une grande fierté dans les yeux des enfants et de leurs parents.

– Ils ne sont pas tous exactement pareils, a dit la petite fille, mais c’est normal, dans la nature non plus ils ne sont pas tout à fait pareils!

Z comme Zhongni Qiu

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Parfois, c’est le hasard qui apporte une réponse à une question qu’on se posait depuis longtemps mais pour laquelle on n’avait jamais vraiment pris le temps de chercher. 

Le hasard, cette fois, avait la forme d’un magazine féminin que ma mère me prête pour que j’en fasse les mots croisés. Une page y était consacrée à quelques citations de Confucius.

Longtemps déjà que je me demandais comment un Chinois pouvait porter un nom si peu chinois, et par quels effets de hasard il était connu aujourd’hui sous ce nom-là et pas sous celui d’origine, Zhongni Qiu. Si la réponse vous intéresse, il suffit de cliquer sur le lien 🙂

La question suivante à présent est comment les Chinois se sont débrouillés pour pouvoir dire avec autant de précision d’un homme du cinquième siècle avant notre ère qu’il est né un 28 septembre et mort un 11 mai.

Et comment on fait pour avoir des sourcils longs de dix centimètres 🙂

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Source de l’illustration sur wikipédia: Confucius, gouache on paper, c. 1770. Encyclopedia Britannica.

Z comme Zina et Zeit

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L’Adrienne a appris à ses dépens qu’il ne fallait pas se fier aux quatrièmes de couverture. C’est pourtant ce qu’elle a fait en lisant ce qu’il y avait au dos de ce livre-ci:

Le photographe ne voyait que la mère qui lavait ses cheveux rouges puis les nattait sous l’œil de verre qui suivait ses bras nus levés haut pour fixer la masse de tresses au sommet du crâne. Clic clac malgré les regards désapprobateurs des voisins. Ne voyait qu’elle et ses cheveux mélangés à l’argile rouge. La boîte noire retombée sur la poitrine de l’homme, la mère n’aurait pas dû sourire mais rentrer chez elle, refermer sa porte, dérouler sa natte. 

Après le passage d’un photographe occidental, la femme aux cheveux rouges disparaît brutalement de la palmeraie où elle vivait, laissant derrière elle ses deux enfants bouleversés. Le mari et les enfants suivront les traces de la mère de ville en ville, et la retrouveront des mois plus tard sur les murs de Séville, devenue top model célèbre grâce au photographe. Ascension rapide suivie d’une chute brutale : l’engouement de l’Occident pour l’étrangère est de courte durée ; les mannequins noirs ne sont plus à la mode, remplacés par les Slaves éthérées… Misère et maladie rattrapent la reine d’hier. 
Avec son incroyable talent de romancière, Vénus Khoury-Ghata nous entraîne dans les rues et les faubourgs de Séville, et livre un roman tragique et drôle sur l’exil, la famille et la condition des migrants.

Le deuxième élément qui a été décisif, c’est la lecture de l’incipit: les prénoms des jumeaux, Zina et Zeit, ont tout de suite fait sourire l’Adrienne, qui ne pouvait que penser à ses deux derniers chatons qu’elle avait nommés Zêta et Jones, sans se préoccuper de savoir s’ils étaient fille ou garçon.

Leur mère ayant suivi l’homme aux cheveux jaunes de l’autre côté du désert, Zina et Zeit se sont installés dans le figuier. Elle sur la plus haute branche, lui sur la plus basse.

Les figues arrachées aux oiseaux, seule nourriture pour ceux qui regardent d’en haut les maisons basses comme des tombes, les visages impassibles comme les nuages qui refusent de pleuvoir ; les tatouages qui enferment la parole derrière les lèvres des femmes.

« Rentrez les jumeaux, crie soir et matin la grand-mère. L’odeur du figuier rend aveugle et tarit le lait dans le sein des mères. Rentrez à la maison. La honte sur nous. Le village vous regarde. »

Ce que la grand-mère appelle maison est un cube de boue séchée percé de trois trous : deux lucarnes et une porte.

Ce qu’elle appelle village n’est que du sable sur du sable. Des murs qui s’effritent au soleil, un ruisseau qui apparaît, disparaît quand bon lui semble et un figuier sur un sol voué au palmier.

Un vrai figuier qui ne doit rien à personne avec des fruits si âpres, même les sauterelles n’en veulent pas.

Village construit sur les épaules d’un village englouti qui remonte au déluge, disent ceux qui n’ont rien à dire et qui profitent du khamsin qui fait migrer le sable pour faire ressortir un toit, un mur, parfois deux, jamais plus de deux.

Vénus Khoury-Ghata, L’adieu à la femme rouge, Mercure de France, 2017, p.9-10 (incipit)

Bref, un bon moment de lecture, des problèmes d’une actualité brûlante racontés avec acuité et humour, en termes choisis, sans manichéisme, d’une grande humanité. A recommander 🙂

Info et photo sur le site de l’éditeur et lecture des premières pages – le livre est à paraître en Folio pour octobre 2018.