D comme dialogue à une voix

C’est l’été. Ou peut-être était-ce l’automne ? C’est sans importance. On est sur un chemin de campagne. Ou sur une route. En tout cas, ce qui est sûr, c’est que juste à côté il y a une prairie. Parce que dans ce dialogue, il s’agit d’une vache.

– Tu la vois, celle-là, grand-mère ?

La grand-mère répond sans doute n’importe quoi parce qu’il y a très certainement plusieurs vaches dans ce pré et qu’il est difficile de savoir laquelle la petite montre du doigt. D’ailleurs elle le saura assez vite.

– Tu la vois, là-bas, celle qui a un gros ventre ?

Cette fois la grand-mère comprend de laquelle il s’agit. Bien sûr qu’elle la voit. Et c’est vrai qu’elle a un gros ventre.

– Je pense, dit la petite en regardant la grand-mère bien dans les yeux – elle doit pour cela s’arrêter de marcher, se placer un peu devant elle et bien lever la tête, elle n’a que cinq ans, tout de même – je pense qu’elle va avoir un bébé ! Tu ne le penses pas, toi ?

La grand-mère ne sait pas quoi penser ni surtout quoi répondre alors elle reste évasive, choisit de faire la bête, celle qui ne sait pas.

– Moi je pense que oui, dit la petite. Quand les mamans ont un gros ventre, c’est qu’elle vont avoir un bébé. Alors pour les vaches, c’est sûrement pareil. Tu ne penses pas ?

La grand-mère est embêtée et n’a pas du tout envie de faire une conversation sur les bébés et les choux ou la cigogne. Que va-t-on raconter aux enfants ces jours-ci ? C’est incroyable ! Elle-même à dix-huit ans était encore d’une ignorance presque totale. Alors elle reste prudente et choisit de donner raison à l’enfant, mais sans s’engager, de sorte que la conversation puisse s’arrêter là, ou prendre un autre tour.

– Je m’étonne, dit la petite, que tu ne saches pas tout ça. Tu n’as jamais eu de bébé dans ton ventre, toi ?

souvenir d'enfance,françois bon

ma mère et ma grand-mère, été 1939

N comme nostalgie heureuse

C’est bien d’avoir des amis. C’est bien d’avoir des amis qui vous invitent. Vous sortent. Vous remontent le moral. Vous nourrissent. 

Vous ouvrent leur bibliothèque.

Il paraît que 555 livres ont paru à cette dernière rentrée littéraire, j’en aurai donc lu un, Amélie Nothomb, La nostalgie heureuse. Une petite heure et demie de plaisir.

J’y ai retrouvé ce que j’ai aimé dans Stupeur et tremblements, Métaphysique des tubes et Ni d’Eve ni d’Adam: toute l’émotion de l’aspect autobiographique de son œuvre mais aussi beaucoup d’humour.

Oui, j’ai beaucoup ri.

Et j’ai beaucoup pensé à ma propre démarche avec ce blog et à ma propre « nostalgie heureuse ». Ma Nishio-san à moi, c’est ma grand-mère Adrienne.

Par bonheur, on ne m’a pas arrachée à elle quand j’avais cinq ans.

http://www.lavenir.net/article/detail.aspx?articleid=DMF20130821_00349227

http://www.moustique.be/culture/les-immanquables/253627/la-nostalgie-heureuse-amelie-nothomb

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Sur la photo de famille représentant toute la fratrie de mon grand-père classée selon le principe du droit d’aînesse, ma Nishio-san à moi se trouve dans la rangée du haut, à gauche.
Assis au premier rang, les aînés entourent les parents qui fêtent leurs 50 ans de mariage.
Nous sommes à la veille de la guerre de 40.
Mes grands-parents ont 32 et 33 ans. 

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J comme j’aime, je n’aime pas

J’aime tous mes élèves mais pas tous mes collègues.

J’aime les fruits mais pas en boîtes.

J’aime les animaux mais pas les limaces dans le potager.

J’aime la musique dite « classique » mais pas la contemporaine genre Stockhausen.

J’aime la lecture mais pas la science-fiction.

J’aime le chocolat noir mais pas le blanc (désolée, Amélie)

J’aime l’opéra mais pas Pelléas et Mélisande.

J’aime Camus mais pas Sartre. Voltaire mais pas Rousseau.

J’aime Bruxelles. J’aime l’Italie. J’aime l’Italie qui descend l’Escaut. J’aime Brel.

J’aime la Belgique et son merveilleux climat Rigolant. Je n’aime ni la chaleur ni le froid.

J’aime le Renaud des années 80. C’est grâce à lui que j’ai appris plein de mots argotiques.

J’aime les langues. J’aimerais les parler toutes.

J’aime les sketches de Fernand Raynaud qu’on écoutait en famille à la radio alors qu’il était déjà mort depuis longtemps.

J’aurais aimé étudier l’archéologie mais mon père a dit que ce n’était pas avec ça que j’allais gagner ma croûte.

J’aime les films des années 30 mais pas les blockbusters d’aujourd’hui.

J’aimais déjà Brassens avant de comprendre tout ce qu’il disait.

J’aime cuisiner mais pas faire les poussières.

J’aime ne rien faire mais je n’aime pas le désordre sur mon bureau.

J’aime la mer ET la montagne.

J’aime évoquer ma grand-mère Adrienne alors qu’elle est morte depuis 20 ans.

O comme Ô mystère!

La vie de la petite se déroule dans trois lieux très différents. Jusqu’à quatre heures, il y a l’école. Elle aime les silences studieux pendant lesquels on résout des problèmes de robinetterie et de trains qui se croisent. Elle adore les dictées pleines de pièges et de hiboux, choux, genoux, cailloux, la lecture d’une belle histoire à intrigue compliquée, les secrets échangés à la récré avec Anne, sa meilleure copine, l’odeur de sa nouvelle gomme ou celle de l’encre sombre qu’on verse dans les petits encriers de porcelaine. Oui, elle aime l’école.

Pour les repas et le reste du jour, il y a la grand-mère. La petite se sent bien sous son regard doux et bienveillant. Une fois passé le mauvais cap de la soupe-avec-des-fils ou de la purée à l’oseille, on a la récompense du dessert, une crème aux œufs à la vanille, une tarte au riz ou à la semoule. La petite aime les heures qui s’égrènent là avec lenteur, la langueur des soirées en attendant le retour de grand-père, le gros poêle à charbon qui luit dans la pénombre, le coucou qui la fait sursauter toutes les demi-heures. Oui, elle aime être là, chez grand-mère.

Mais pour la nuit, il faut rentrer à la maison. Monter dans sa chambre. Couchée dans le petit lit, elle regarde par la fenêtre que le rideau ne cache qu’à moitié. Dans la brume du soir, le paysage baigne dans une atmosphère oppressante. La petite a peur de tout ce qu’elle croit voir dehors. On dirait que là il y a une lanterne qui bouge. Serait-ce saint Nicolas qui se promène sur les toits ? Elle est fascinée par le divin, la magie et l’ésotérique mais tout ça s’embrouille dans sa tête. Oui, la nuit, elle a peur de son ombre. Elle préfère dormir chez grand-mère.

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écrit pour les Plumes d’Asphodèle n°12
avec les mots imposés
silence, secret, regard, brume, cacher, dessert, chambre, hibou, résoudre, gomme, œuf, intrigue, divin, oppressant, baigner, ésotérique, magie  et : luire, langueur, lanterne. 

V comme variations sur un lieu

1

1963

Grand-mère prend son manteau, ses gants, son chapeau. Cet après-midi, elle a une visite à faire. Elle emmène la petite – que voulez-vous qu’elle fasse d’autre – et lui annonce :

– On va souhaiter la bonne année à tante Fé.

On s’habille chaudement, on donne un tour de clé dans la grosse porte grise, on descend le sentier qui mène à la rue. On prend à gauche, jusqu’à la grand-route, là où la petite n’a pas le droit de traverser seule. On traverse en se hâtant. Puis on continue tout droit en ne changeant plus de trottoir. Grand-mère tient si fort la main de la petite qu’elle lui lève le bras et lui fait un peu mal aux doigts. Mais jamais la petite ne s’en plaint.

– On y est ! dit grand-mère.

La maison forme le coin de deux rues. Il y a un petit jardin de trois côtés. Grand-mère pousse le bouton de la sonnette. La petite ne se souvient pas si elle est déjà venue ici. Peut-être bien…

2

1923

Tante Fé ne s’appelle pas encore Tante Fé parce qu’elle n’est encore la tante de personne. Elle a un mari, ouvrier teinturier, un fils qui marche à peine, et beaucoup de chance dans la vie.

C’est en tout cas ce qu’elle pense ce matin-là, en empilant sur une charrette à bras tout ce qu’elle possède. Une armoire, quelques chaises paillées, une table, des ustensiles de cuisine, deux ballots de vêtements… La belle-famille offre le lit et un matelas de laine.

Pourtant, la belle-famille ne l’aime pas : elle croit que c’est de sa faute si César est devenu socialiste. Alors qu’elle n’y est pour rien. Ce sont ces beaux parleurs de Gand qui l’ont convaincu. Mais aujourd’hui, c’est grâce au Parti qu’ils peuvent emménager dans le tout nouveau quartier ouvrier de la ville.

On doit beaucoup pousser la charrette pour y arriver parce que c’est à flanc de colline. Mais ça en vaut la peine : trois pièces en bas, trois à l’étage, et un jardin sur trois côtés.

3

1953

Soixante-trois ans, pense César, ce n’est pas un âge pour mourir… Encore deux ans et je suis à la retraite. Il faudrait tout de même pouvoir tenir jusque-là… et profiter un peu.

Il se tourne vers sa femme, assise à son chevet :

– Je suis fort, je vais guérir. Il faut seulement qu’on me laisse rentrer chez moi. Tous ces docteurs et ces gens en blouse blanche n’y connaissent rien. Ils ne savent pas ce qu’il me faut. D’ailleurs, moi je n’ai jamais été malade, tu le sais bien.

Elle soupire.

– C’est vrai, dit-elle.

Mais le soir venu, elle rentre seule. Sort de la clinique par la porte tournante, descend la côte, tourne à droite. Heureusement qu’elle n’habite pas bien loin. Elle est fatiguée par ses longues journées à rester assise à ne rien faire à côté du lit de César.

Elle voit de loin la haie de son jardinet.

– Elle a bien besoin d’être taillée, se dit-elle. Je le ferai demain matin.

4

Il a introduit l’adresse dans un moteur de recherche. C’est un peu en dehors du centre, dans la montée vers le nord de la ville. Un quartier de petites maisons accolées les unes aux autres. Elles n’ont qu’un étage, un jardinet devant, qui disparaîtra bientôt parce qu’on va élargir la route, un jardinet derrière. Le tout premier quartier ouvrier qui ait été construit dans la région, au début des années 1920.

Il monte dans sa voiture, tapote son GPS : « l’itinéraire est calculé ». Il lui vient de nouveau une envie de changer la voix en une autre, masculine. Peut-être qu’alors il lui serait moins pénible de s’entendre dire constamment « Veuillez faire attention à la limitation de vitesse ».

La voix – il l’a appelée Magda – le guide au travers d’un dédale de rues. Heureusement que Magda existe, sinon il se perdrait dans les sens interdits. Une fois qu’il est sur l’avenue, ça devient facile, il n’a plus besoin d’elle : la rue qu’il cherche est la première à gauche.

C’est là : numéro 52. Pas encore de panneau « à vendre », c’est parfait ! Il va tout de suite contacter le vendeur avant que d’autres agents immobiliers soient sur l’affaire.

5

2013

Aujourd’hui, c’est moi qui déménage. Sans charrette à bras, mais avec une camionnette. Parce que je possède un peu plus que quelques chaises paillées et deux ballots de vêtements. Et puis, les charrettes à bras n’existent plus que dans les musées du folklore.

La maison de tante Fé m’attend. Me tend les bras. En tout cas, c’est ce dont je veux me convaincre. Qu’elle me sera accueillante. Bienveillante. Je me dis que si ses murs ont résisté à tout depuis 90 ans, ils pourront encore tenir jusqu’à ma mort. L’agent immobilier a attiré mon attention sur le fait qu’ils ne présentent pas la moindre lézarde :

– C’est assez exceptionnel pour qu’on le souligne, m’a-t-il dit.

Et bien sûr je l’ai cru. Je crois peut-être trop facilement à la sincérité des gens. Ou alors c’était sur sa bonne mine d’homme jeune, grand, au sourire éclatant.

Je viens du nord et descends vers la ville, doucement. Il ne s’agirait pas de trop secouer les boîtes et les meubles, les lampadaires et le frigo.

***

jeu d’écriture qui est une (non-)participation à l’atelier d’été de François Bon
(consignes 2: écrire 5 paragraphes d’égale longueur pour 5 personnages qui arrivent dans le lieu défini, le dernier personnage étant le narrateur)
le texte selon les consignes 1 se trouve là: 
L comme le lieu  

fiction,jeu

 

H comme Hoard no more

Un portefeuille complètement usé. Voilà l’héritage d’Adrienne. Un seul et unique objet que je conserve pieusement. Je sais bien qu’il n’a d’autre valeur que sentimentale. Il ne sort pas des mains d’un célèbre artisan, il ne porte pas la griffe d’une marque prestigieuse.

Il sort des mains d’Adrienne, mille et mille fois il est entré et sorti de son sac, mille et mille fois elle y a pris ou glissé un billet, soigneusement plié. De marques et de griffes, il ne porte que celles de l’usure du temps. Mais c’est précisément ce qui fait sa valeur, objet quotidien à la fois si banal et si précieux, car il renfermait aussi sa carte d’identité et une ou deux minuscules photos de ceux qui étaient chers à son cœur.

***

J’ai offert cet objet au projet Hoard no more parce que je me suis dit qu’après ma mort, ce vieux portefeuille n’intéresserait personne et serait sûrement jeté au rebut. Alors, même s’il m’est infiniment précieux, je préfère qu’il finisse sa vie dans une œuvre d’art. Et qui sait, peut-être pourrai-je le récupérer après Clin d'œil

Je dois bien cela à la mémoire d’Adrienne…

***

Pour voir le projet : http://www.gabrielaboiangiu.com/#/hoard-no-more/4534739790

U comme usure

La maison était entourée de collines au nord, à l’est et au sud. Un petit ruisseau venant de l’est traversait le jardinet où je m’efforçais de faire pousser des pommiers, des poiriers et même des orangers.

Non pas que le climat soit si clément dans notre Flandre profonde, mais je mettais soigneusement dans des pots de fleurs quelques pépins des fruits que je mangeais. Je les soumettais d’abord à un examen sélectif sévère: étaient-ils bien brillants, bien dodus, parfaitement entiers et sans défauts? Alors seulement ils avaient droit à quelques centimètres de terre, à des arrosages, des désherbages et tout mon amour.

Chaque midi, après le repas, j’allais scruter mes cultures. Celui qui n’a jamais rien semé ne connaît pas la joie de voir enfin sortir de terre les cotylédons, l’angoisse pour la fonte des semis ou un hiver particulièrement rigoureux, la fierté devant la brindille qui s’élève…

Puis, invariablement, arrivait le jour où mes cultures étaient dévastées.

Qu’est-ce qui est arrivé à mes pommiers? demandai-je à ma grand-mère.

Car cet été-là, j’en avais trois. Ils avaient déjà atteint la merveilleuse hauteur de presque quinze centimètres. J’étais particulièrement satisfaite de mes plantations, cette année-là, vu que les trois semences du pot avaient germé et bien poussé. J’envisageais précisément de les rempoter.

– Ces trois petites brindilles? disait ma grand-mère sans se rendre compte de la douleur qu’elle me faisait. Je les ai jetées…

C’est alors, vers l’âge de 14 ans, que j’ai décidé d’arrêter la fructiculture et de me tourner vers autre chose.

Ma grand-mère m’avait eue à l’usure Langue tirée

***

“ La maison était entourée de collines au nord, à l’est et au sud. Un petit ruisseau venant de l’est traversait le jardinet …” était proposé comme incipit par Mandrine et vient du livre  Ma famille inoubliable de Fred Chappell

L comme lecture au lard frit et aux légumes

Peu après le départ de l’homme-de-ma-vie, j’ai eu l’occasion de revoir la maison de ma grand-mère Adrienne. Elle était à vendre et si j’en avais eu la possibilité, je l’aurais achetée tout de suite: dès que j’en ai franchi le seuil, toutes ces années après, la première chose qui m’a frappée, c’était l’odeur.

La maison avait gardé le parfum de mon enfance.

Alors vous imaginez avec quelle délectation j’ai lu – que dis-je? humé, dévoré, absorbé – ce livre de Philippe Claudel, Parfums, paru chez Stock en septembre 2012.

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Délectable et merveilleux de retrouver dans ce livre tant de parfums de mon enfance. Délectable et merveilleux de voir revivre la grand-mère, le boucher du coin, la vieille maison… Quelles émotions à chaque fois!

Grand-mère achève son oeuvre en festonnant finement avec ses ciseaux noirs de couturière un peu de persil qui chute sur la viande, lui donnant une senteur d’herbe vivante, puis elle me regarde en souriant.

chapitre Ail, pages 19-20

Je monte dans les chambres (…). J’ouvre des armoires, découvre des chapeaux melon naphtalinés, des costumes de morts, (…) Les chambres, les greniers, les lieux de hauteur deviennent des thrènes murmurants tandis que la cave (…) est un poème des Enfers. J’y pénètre en tremblant (…) Les casiers qui supportent des bouteilles de vin au col gris et des conserves de légumes disparaissent de même que la voûte de pierre. (…) La caverne me lance son haleine de puits (…). Je frissonne. (…) Mon coeur, petit animal encagé, se cogne à ses barreaux de chair. La cave tente de me charmer avec son sortilège de moisissure et de salpêtre (…)

chapitre Cave, pages 45-46

(…) dans les draps frais, le sommeil est un délice car je m’enfonce dans la nuit avec en moi ce parfum de large continent que le tissu tendu s’est pénétré au plein air durant le jour et il me semble respirer, quand mon visage se pose sur le drap (…) les immensités prussienne, russe, mandchoue, mongole et sibérienne (…) Ce n’est pas seulement une odeur de linge lavé, propre, que je hume, mais bien celle d’une géographie de terre et de vent, sauvage et ample, étendue d’une infinité de contes, de fables, de chants, d’images que j’ai lus et regardés, et qui font de moi, sous les toits, dans les premiers pas du sommeil, dans ce lit tendu de ses draps nouveaux que mes grand-mère et grand-tantes ont paré jadis de fleurs, de courbes et d’arabesques avec leurs patientes aiguilles, un voyageur céleste et rassuré, un être vulnérable qui se sait pour un temps entouré et heureux.

chapitre Draps frais, page 84

Je pourrais vous recopier encore bien d’autres extraits qui semblent parler de moi: de larges passages du chapitre Ether, où un petit enfant doit subir une opération, d’autres sur l’odeur du foin, et le chapitre Munster où il me suffirait de remplacer munster par maroilles et père par mère.

Un inventaire alphabétique dans lequel probablement notre génération se reconnaîtra bien, une langue poétique, de l’émotion teintée d’humour… et le droit de tourner un peu plus rapidement ces quelques pages qui ne nous « parlent » pas (la pêche aux poissons de rivière, par exemple)

J’ai senti l’après-rasage de mon grand-père, l’odeur grasse et poussiéreuse du charbon qu’on vient de livrer, les « fumets de corps négligés » du chou cuit, le tabac de la pipe de mon arrière-grand-père, les graviers du cimetière et les bouquets aux « odeurs de mort végétale », l’odeur des églises, celle de la salle de gymnastique ou celle d’un vieux vêtement.

Tout est là. Il n’y a rien à ajouter Clin d'œil

G comme généalogie

– Cet après-midi, dit grand-mère Adrienne, on va rendre visite à tante Fé. Je dois encore aller lui souhaiter la bonne année.

Tante Fé, je ne l’avais vue que deux ou trois fois dans ma jeune vie, elle habitait une petite maison dans une autre rue, pas trop loin. Il fallait juste traverser la grand-route et continuer tout droit. Jusqu’au coin suivant.

– Bien tenir ma main pour traverser! Et ne pas courir!

Tante Fé, je ne savais pas quel était son vrai nom. Félicité? Philomène? Grand-mère Adrienne prononçait Féï (ou Fay, si elle avait su l’anglais)

Tante Fé, c’était une tante de ma grand-mère. Elle avait été mariée à un des frères de sa maman, par conséquent elle était « aangetrouwd« , nuance importante dans la généalogie familiale. « Aangetrouwd« , c’est-à-dire arrivée dans la famille par son mariage.

Grand-mère et Tante Fé ont conversé autour d’une tasse de café. Parlé des uns et des autres. Remis les almanachs familiaux respectifs à jour.

Je ne peux imaginer un enfant de six ou huit ans qui aujourd’hui patienterait une paire d’heures, sagement assis sur une chaise, à s’ennuyer pendant que deux vieilles dames papotent en buvant leur café au lait. Tante Fé, qui n’avait qu’un fils et un petit-fils déjà adulte, n’avait même pas une friandise à offrir à un enfant, pas de petit chien avec lequel jouer, pas de télévision. Et pourtant, chaque mardi après-midi où ma grand-mère sortait, je l’accompagnais très volontiers, même si c’était pour rester assise des heures sur une chaise de paille à l’écouter parlotter avec tante Fé, tante Léonie ou l’une des deux tantes Jeanne.

***

Fin janvier, quand je suis arrivée au lieu du rendez-vous avec l’agent immobilier, ça m’est revenu en un éclair:

– Mais c’est la maison de tante Fé!

***

Vous comprenez, maintenant, pourquoi je la considère d’un oeil plus indulgent?

Même si elle est « aangetrouwd«  Langue tirée

A comme Adrienne

L’épouse de l’ami G*** est, aux dires de son mari, la spécialiste-ès-poêle à bois.

– Elle sait exactement, me dit-il, comment agencer les briquettes pour qu’elles durent le plus longtemps possible.

C’est elle qui prépare le feu, l’alimente au bon moment, vide le poêle de ses cendres. Elle le veille comme les Vestales le feu sacré.

– Tu ne penses pas qu’il faudrait remettre une ou deux bûches? demande l’ami G*** à sa femme.
– Pas maintenant, lui répond-elle sans même se lever de son fauteuil.

Car elle entend au ronflement du poêle si c’est nécessaire ou pas.

***

Il y a plus de trente ans, on pouvait assister à un rituel comparable chez ma grand-mère Adrienne, où il y avait un poêle à charbon, gros, noir, brillant et de fabrication belge.

Ma grand-mère l’allumait aux premiers jours frais de septembre et ne le laissait s’éteindre que l’été venu. Honte sur la ménagère imprévoyante qui trouverait son feu « continu » éteint!

adrienne,souvenirs d'enfance,amitié

– Tu ne penses pas qu’il faudrait remettre du charbon? demandait mon grand-père.
– Pas maintenant, répondait Adrienne sans se lever de son fauteuil.

Je crois bien qu’elle aussi l’entendait au ronflement du poêle quand c’était nécessaire de l’alimenter.

Ce qu’elle faisait de préférence vers la fin du film, le samedi soir, faisant tomber à grand fracas quelques kilos d’anthracites dans le ventre du poêle au moment où John Wayne disait une chose absolument décisive et indispensable à la compréhension de toute l’histoire.

adrienne,souvenirs d'enfance,amitié

Un jour, quelqu’un d’autre avait essayé d’allumer le poêle.

Il n’était parvenu qu’à nous enfumer.

Bien sûr, c’était la faute du poêle Langue tirée