B comme Black Bazar

black bazar

Quatre mois se sont écoulés depuis que ma compagne s’est enfuie avec notre fille et L’Hybride, un type qui joue du tam-tam dans un groupe que personne ne connaît en France, y compris à Monaco et en Corse. En fait je cherche maintenant à déménager d’ici. J’en ai assez du comportement de mon voisin monsieur Hippocrate qui ne me fait plus de cadeaux, qui m’épie lorsque je descends au sous-sol dans le local des poubelles et qui m’accuse de tous les maux de la terre. En plus, quand j’entre chez moi je ne supporte plus de deviner la silhouette de mon ex et celle de L’Hybride qui rôde quelque part. J’ai pourtant nettoyé le studio de fond en comble, j’ai même repeint les murs en jaune à la place du bleu ciel qu’il y avait avant. Il n’y a donc aucune trace qui devrait rappeler qu’une femme et un enfant vivaient avec moi dans cette pièce. Sauf peut-être la chaussure que ma compagne a oubliée sans doute dans la précipitation. Ce jour-là elle devait se dire que je pouvais rentrer d’un instant à l’autre et la surprendre en train de rassembler ses affaires alors que moi je savourais ma Pelforth au Jip’s. Si je suis tombé sur cette chaussure c’est un peu grâce aux conseils d’un de mes potes au Jip’s, Paul du grand Congo. Il m’avait confié entre deux verres de bière que lorsqu’une femme te quitte il faut à tout prix que tu déplaces ton lit pour tirer un trait sur ta vie passée et éviter les cauchemars dans lesquels des petits hommes te hantent et te veulent du mal. Il avait raison. J’ai eu en effet plein de cauchemars pendant les sept nuits qui ont suivi le départ de mon ex. Je sautais des murailles de Chine et retombais dans le vide. J’avais des ailes, je m’envolais très haut, je parcourais plus de dix mille kilomètres en quelques secondes, puis je me posais sur un sommet dix fois plus haut que l’Himalaya et vingt-cinq fois plus haut que nos montagnes de la forêt du Mayombe. Je me retrouvais au milieu des Pygmées du Gabon qui m’encerclaient avec des sagaies empoisonnées. Je ne pouvais pas les semer, ils volaient plus vite que moi. Pendant mon enfance on nous disait qu’ils avaient des pouvoirs surnaturels parce qu’ils étaient les premiers hommes à qui Dieu avait confié les clés de la Terre depuis les temps de la Genèse.

Alain Mabanckou, Black Bazar, Seuil, 20119, p.9 (Prologue)

On peut lire la suite ici.

Excellente lecture et pour s’en convaincre, choix des libraires et petite revue de presse ici.

photo et info sur le site de l’éditeur, Le Seuil.

Z comme Zina et Zeit

vénus k g

L’Adrienne a appris à ses dépens qu’il ne fallait pas se fier aux quatrièmes de couverture. C’est pourtant ce qu’elle a fait en lisant ce qu’il y avait au dos de ce livre-ci:

Le photographe ne voyait que la mère qui lavait ses cheveux rouges puis les nattait sous l’œil de verre qui suivait ses bras nus levés haut pour fixer la masse de tresses au sommet du crâne. Clic clac malgré les regards désapprobateurs des voisins. Ne voyait qu’elle et ses cheveux mélangés à l’argile rouge. La boîte noire retombée sur la poitrine de l’homme, la mère n’aurait pas dû sourire mais rentrer chez elle, refermer sa porte, dérouler sa natte. 

Après le passage d’un photographe occidental, la femme aux cheveux rouges disparaît brutalement de la palmeraie où elle vivait, laissant derrière elle ses deux enfants bouleversés. Le mari et les enfants suivront les traces de la mère de ville en ville, et la retrouveront des mois plus tard sur les murs de Séville, devenue top model célèbre grâce au photographe. Ascension rapide suivie d’une chute brutale : l’engouement de l’Occident pour l’étrangère est de courte durée ; les mannequins noirs ne sont plus à la mode, remplacés par les Slaves éthérées… Misère et maladie rattrapent la reine d’hier. 
Avec son incroyable talent de romancière, Vénus Khoury-Ghata nous entraîne dans les rues et les faubourgs de Séville, et livre un roman tragique et drôle sur l’exil, la famille et la condition des migrants.

Le deuxième élément qui a été décisif, c’est la lecture de l’incipit: les prénoms des jumeaux, Zina et Zeit, ont tout de suite fait sourire l’Adrienne, qui ne pouvait que penser à ses deux derniers chatons qu’elle avait nommés Zêta et Jones, sans se préoccuper de savoir s’ils étaient fille ou garçon.

Leur mère ayant suivi l’homme aux cheveux jaunes de l’autre côté du désert, Zina et Zeit se sont installés dans le figuier. Elle sur la plus haute branche, lui sur la plus basse.

Les figues arrachées aux oiseaux, seule nourriture pour ceux qui regardent d’en haut les maisons basses comme des tombes, les visages impassibles comme les nuages qui refusent de pleuvoir ; les tatouages qui enferment la parole derrière les lèvres des femmes.

« Rentrez les jumeaux, crie soir et matin la grand-mère. L’odeur du figuier rend aveugle et tarit le lait dans le sein des mères. Rentrez à la maison. La honte sur nous. Le village vous regarde. »

Ce que la grand-mère appelle maison est un cube de boue séchée percé de trois trous : deux lucarnes et une porte.

Ce qu’elle appelle village n’est que du sable sur du sable. Des murs qui s’effritent au soleil, un ruisseau qui apparaît, disparaît quand bon lui semble et un figuier sur un sol voué au palmier.

Un vrai figuier qui ne doit rien à personne avec des fruits si âpres, même les sauterelles n’en veulent pas.

Village construit sur les épaules d’un village englouti qui remonte au déluge, disent ceux qui n’ont rien à dire et qui profitent du khamsin qui fait migrer le sable pour faire ressortir un toit, un mur, parfois deux, jamais plus de deux.

Vénus Khoury-Ghata, L’adieu à la femme rouge, Mercure de France, 2017, p.9-10 (incipit)

Bref, un bon moment de lecture, des problèmes d’une actualité brûlante racontés avec acuité et humour, en termes choisis, sans manichéisme, d’une grande humanité. A recommander 🙂

Info et photo sur le site de l’éditeur et lecture des premières pages – le livre est à paraître en Folio pour octobre 2018.

K comme Kénya

Depuis fin mars, les scientifiques se disputent au sujet de la faille énorme apparue dans le paysage kényan. Est-elle due au mouvement des plaques tectoniques ou aux fortes pluies? 

Ce que l’Adrienne aimerait plutôt savoir, c’est si Eliud Njoroge Mbugua et sa femme ont trouvé à se reloger. Et comment les villageois, qui travaillent cette terre, pourront continuer à y vivre. A en vivre.

Mais ce qui intéresse les journalistes, c’est de savoir dans combien de millions d’années il y aura un continent de plus, et si la circulation est rétablie sur l’autoroute de Nairobi.

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source de la photo: https://www.instagram.com/p/Bgfhdr8DJS6/?taken-at=886210120https://www.instagram.com/p/Bgfhdr8DJS6/?taken-at=886210120

article Le Parisien sur la discussion entre scientifiques ici

K comme Kasaï

Peut-être que je vous parlerai le mois prochain de K comme Katastrophe (‘groβe Katastrophe‘ était un de ces mots d’allemand que mon grand-père avait appris pendant la guerre) mais pour l’heure je préfère la joie de cette comptine congolaise, de la région du Kasaï: Olélé Moliba Makasi

Rassurez-vous, il y a des sous-titres 🙂 

Et surtout, je pense que vous reconnaîtrez « la patte » de l’illustratrice Cécile Hudrisier, ainsi que ses zlips dont je suis très fan 🙂

 

 

N comme nationalités

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– Tous ces Africains qui débarquent par milliers en Italie, dit Monsieur, c’est un vrai problème! Un grand problème! 

Quelques-uns d’entre eux sont arrivés à Asciano. Le matin, ils vous accueillent tout sourire lorsque vous allez faire vos courses au supermercato COOP. Ils vous disent buongiorno à votre arrivée et à votre départ. Quelques gentilles vieilles dames se laissent attendrir et leur offrent une piécette en échange d’un peu d’aide pour charger le contenu du chariot dans le coffre de la voiture. Elles se disent sans doute que là-bas en Afrique ils ont une mère, une grand-mère, qui s’inquiètent pour eux. 

Je me demande ce qu’ils font le reste de la journée. Et quelles perspectives ils ont. 

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– Vous avez sûrement déjà remarqué nos Chinois? dit Monsieur. 

En effet, j’avais déjà rencontré des Asiatiques, toujours entre eux par petits groupes, parlant fort une langue comprise par eux seuls. Ils ont de beaux vêtements, des sacs griffés, leur Ipod et leurs oreillettes. 

– Ils sont ici pour apprendre l’italien, dit Monsieur. Ils suivent des cours pendant quelques mois, ensuite ils poursuivent une formation ailleurs en Italie, dans la mode par exemple. 

J’en ai vu quatre dans le train pour Sienne. En sortant de la gare, ils n’avaient que l’esplanade à traverser pour entrer dans leur école de langue. Apparemment le cours ne commençait qu’à onze heures. 

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Les Belges d’Asciano se filment et se photographient, boivent du vin, mangent des spécialités locales, puis un soir ont tout à coup une envie de frites, même s’il fait encore 36° à la terrasse de la trattoria

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Assis toute la journée jusqu’à minuit passé à leur coin de rue, les Italiens d’Asciano contemplent tout ça en donnant des commentaires.
Ne vous méprenez pas en voyant ces bancs vides, ils sont bien là, ils ont placé leurs sièges en plastique de l’autre côté des buissons, à l’ombre. 

Je me demande quand ils mangent ou dorment tongue-out 

E comme épilogue

Vous me demandez pourquoi je ne donne pas d’interviews. Vous me demandez pourquoi je n’aime pas faire le récit de cette histoire. Si moi-même je n’arrive toujours pas à y croire, comment le pourriez-vous? (…) Voyez-vous, nous étions huit sur ce bateau. Juste huit. Avec une seule bouée de sauvetage. 

Je les voyais tous les jours. A la télévision, en photo dans les journaux, j’entendais leurs voix à la radio. Pourtant, je n’ai jamais fait attention. Je n’ai pas tendu la main. Pas avant ce jour en mer. 

Quarante-sept. Nous en avons sauvé quarante-sept. Nous n’avons pas pu les sauver tous. 

Je n’ai pas voulu jouer au héros. Quand je repense à cette journée, je me sens minuscule. Insignifiant. Je me souviens seulement des mains agrippées aux miennes, des doigts soudés. Je me souviens aussi des mains qui ont glissé, disparues à jamais. 

Les cauchemars reviennent en rampant. Les mains huileuses et glissantes disparaissant sous l’eau. Les cris bestiaux que j’avais pris pour des mouettes, assourdis puis étouffés par les vagues. Ces cauchemars nous hantent tous les huit. 

J’étais en mer ce jour-là. Demain, je serai en mer de nouveau. Cela arrivera encore, un autre jour, un autre bateau. (…) 

Emma-Jane Kirby, L’opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, Epilogue (p.165-166). Traduit de l’anglais par Mathias Mézard. 

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Et mardi matin je lis dans la presse que l’Autriche va renforcer les contrôles militaires à la frontière, 750 soldats et quatre blindés: que l’Italie se démerde toute seule avec ses réfugiés!

C comme Carmine Menna

S’il était vrai que chaque vie humaine a la même valeur, laisserait-on des milliers de gens – hommes, femmes, enfants – mourir sur le chemin de l’exil? 

Si sauver une vie humaine, quand il s’agit de la vie d’un voyageur de la gare Centrale, fait de vous un héros qui reçoit des félicitations, pourquoi sauver 118 vies en Méditerranée vous vaut des sarcasmes et du cynisme? 

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source et info ici

« Je ne sais comment vous décrire cette scène. Lorsque notre bateau s’est approché de ce vacarme. Je ne suis pas sûr d’y arriver. Vous ne pouvez comprendre: vous n’y étiez pas. Vous ne pouvez pas comprendre. On aurait dit des cris de mouettes. Oui, c’est ça. Des mouettes qui se chamaillaient autour d’une belle prise. Des oiseaux. De simples oiseaux. 

(…) Jamais je n’ai vu autant de personnes dans l’eau. Tant de corps se débattre, de mains attraper le vide, de poings frapper l’air, de visages noirs happés par les vagues avant de ressurgir à la surface. Le souffle court, ils appellent, s’étouffent, hurlent. Mon Dieu, ces cris stridents! Je vois la mer bouillonnante les envelopper. Je les vois résister, les mains écartées, serrés les uns contre les autres, cramponnés au moindre morceau de bois, luttant à mort pour ne pas être engloutis. (…) Ils se noient sous mes yeux et je n’ai qu’une question en tête: comment les sauver tous? 

Je ressens encore la pression de la première main que j’ai saisie. L’empreinte des doigts scellés aux miens, le frottement de l’os contre l’os, la contraction des muscles et le sang affluant dans les veines du poignet. La force de cette emprise! Ma main soudée à celle d’un étranger par un lien plus puissant, plus intime qu’un cordon ombilical. Mon corps entier ébranlé lorsque j’ai hissé son torse nu hors de l’eau. » 

Emma-Jane Kirby, L’opticien de Lampedusa, éd. Equateurs, 2016, début du Prologue. Traduit de l’anglais par Mathias Mézard. 

Une lecture que je recommande. 

Avant le livre, il y a eu le reportage; Emma-Jane Kirby est journaliste. 

Un article sur Carmine Menna, à l’occasion du 3e anniversaire de ce sauvetage. 

Et les mêmes émotions chez les membres de l’équipage de la frégate Louise-Marie, qui ont sauvé 118 personnes jeudi dernier.