X c’est l’inconnu

Elle a envoyé une photo par google photos et l’Adrienne n’a pas réussi à l’ouvrir, malgré toutes les étapes effectuées pour se faire admettre puis reconnaître par l’engin qui finit par lui envoyer un message tout fiérot annonçant qu’il a bloqué quelqu’un qui essayait de se faire passer pour elle.

Bref.

Le seul message accompagnant la photo était « Noi și nepotelul« , nous et notre petit-fils, donc on devine ce qu’on n’a pas pu voir, une heureuse grand-mère, un heureux grand-père, et un petit garçon blond âgé de quatre ans qu’ils ne voient que deux ou trois semaines par an.

Et bien tout ça est beau et triste à la fois, comme d’avoir une amie à deux mille kilomètres dont on ne sait pas si on la reverra un jour.

U comme umeur

Le soir, quand Madame allume son téléphone portable pour une dernière vérification, elle pourrait chaque fois gagner un pari: dès que Lynn la voit en ligne, arrivent ses messages:

– Je vous ai vue marcher en rue, vous aviez l’air bien contente!
– Ah oui, fait Madame, j’ai le sourire, en général, alors j’en reçois en retour, et même parfois je chante en marchant.

Lynn, plus rien ne l’étonne.
Et ça discute jusqu’à ce que Madame dise « bon, maintenant il faut dormir ».

Ensuite évidemment Madame ne dort pas, elle pense aux petits soucis de Lynn, mais bizarrement ces conversations la mettent de bonne humeur.
Ou plutôt umeur, comme on dit dans le dialecte du Val d’Aoste.

– Quelqu’un parmi vous est déjà allé au Val d’Aoste? demande Enzo, l’Italiano vero qui s’occupe du club de lecture italien.

Oui, le père de l’Adrienne y a emmené sa famille pour un aller-retour d’une journée, alors qu’ils étaient en vacances du côté de Chamonix et qu’une adresse valdostana lui était recommandée par un de ses guides culinaires.

Un repas mémorable, c’est vrai, dans une ferme où aucun menu n’était affiché et où des plats – savoureux mais gargantuesques – se succédaient sans qu’une parole puisse être échangée, pour cause de langue inconnue 😉

– Je pense, dit Lynn hier soir, que ma fille est déjà dans sa puberté!

La gamine a tout juste huit ans. Mais sa mère est une nature inquiète qui aime tirer ses enseignements médicaux d’internet.

– Elle n’était que 19e au cross de l’école, et normalement elle se bat pour être sur le podium.
– Elle est peut-être juste fatiguée? dit Madame, qui n’ose pas ajouter qu’elle mange trop gras et trop sucré et se couche trop tard.
– Je vais lui faire faire une prise de sang, dit-elle, elle avait soif, hier après l’école, j’ai peur du diabète.

En voilà une, se dit Madame, qui ferait mieux de lire des Gaston plutôt que encyclopédies médicales…

***

Texte écrit d’après une consigne de Joe Krapov – merci à lui – qui demandait
1. de lister 12 mots ou concepts qui nous mettent de bonne humeur ; chacun d’eux commence par une des premières lettres de l’alphabet (A B C D E F G H I J K L)
2. de dire pourquoi et comment survient la bonne humeur.

Je me suis basée sur les tags qui reviennent le plus souvent sur ce blog et ça donne ceci:

Amitié – Bruxelles – Chanson (chanter)DialectesÉlèves/Expo – Fleur(s) – Gaston/GastronomieHumourItalie/italienJeuKrapoverieLangue/Littérature.

En gras, vous l’aurez compris, ceux qui ont un rapport avec ce billet.

B comme bimbo

E un bimbo, lit-elle en page quatre du cours d’italien grâce auquel l’Adrienne a acquis ses premiers rudiments, il y a vingt ans.

Un bimbo, un bébé. Una bimba si c’est une fille.

– Alors il faudra que je le retienne, ce mot-là!, dit-elle.

C’est qu’elle est motivée: son second fils vient de lui apprendre que sa compagne est enceinte.
Or, elle est italienne et le couple se cherche un appartement à Rome.

– Si je veux que cet enfant me comprenne, dit-elle, il faut que j’apprenne l’italien!

Avouez que c’est beau, l’amour d’une (future) grand-mère 🙂

K comme karicol

C’était tout de même un drôle de hasard que précisément le jour où il avait été question ici de leur père, le fils aîné de l’ami José envoie un message annonçant que son frère allait venir lui rendre une petite visite de deux jours, depuis sa lointaine province.

Un véritable événement: les deux frères ne s’étaient plus vus depuis l’enterrement de leur maman.
En novembre 2018.

– J’apprends que tu seras par chez nous, écrit l’Adrienne au cadet, si tu as un peu de temps dans ton programme, tu es le bienvenu chez moi!

C’est ainsi qu’elle a pu constater que les deux frères se ressemblent de plus en plus, physiquement, et que s’ils ne sont d’accord sur presque rien, ils le sont au sujet de leur père.

Alors que l’Adrienne l’évoquait avec bonheur et attendrissement, ils se récriaient et ne lui concédaient que deux bons points: oui, il avait des tas de talents et oui, c’était toujours lui qui suggérait des sorties et prenait des initiatives:

– On va manger des caricoles?

Et tout le monde le suivait, même s’il était le seul à en manger 😉

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écrit pour le Défi du samedi 728 où Walrus – merci à lui – proposait la photo ci-dessus.

F comme fin

– Ah! tout de même! tout de même quelqu’un!
– Maman, je te signale qu’on est là tous les jours…
– Ferme la porte!

Elle le sait bien, pourtant, que sa vieille maman « est perdue dans sa tête » comme elle-même le disait à propos de sa propre mère.
Que tous ses souvenirs des dernières décennies sont noyés dans un magma affolant.
Que le jour viendra où elle ne se souviendra plus du nom de ses enfants, elle qui les a tant aimés.
Que cette perspective effrayante l’attend sans doute aussi et qu’elle fera vivre à son fils ce qu’elle vit en ce moment: une vieille maman tout usée, qui ne trouve plus rien et s’effraye de tout.
Qui pleure quand elle a un moment de lucidité.
Et à d’autres moments ne sait plus que cette jeune femme attirante, brune et souriante sur la photo à côté de ce jeune homme aux yeux bleus, c’est elle.

Qui veut qu’on ferme la porte quand elle est ouverte et qu’on l’ouvre quand elle est fermée.

– Vieillir comme ça, disait-elle à propos de sa propre mère, mieux vaut mourir!

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Merci à Monsieur Le Goût pour son 134e devoir:

Encore une histoire de porte. Celles qui donnent sur de nouveaux mondes. Celles qui donnent sur des mondes anciens. Ce qui serait chouette, c’est que vous réussissiez à y mettre les mots: attirer – affoler – effrayer – fermer – ouvrir – trouver – aimer – perdre – mourir – noyer.

Peu importe le temps, le mode, ou que ces verbes soient usés de façon pronominale ou non.

D comme doute

Photo de Pixabay sur Pexels.com

– Tu ne peux pas savoir, dit-elle, comme je suis soulagée! Incroyablement soulagée! Et je peux enfin en parler!

Parler de quoi, se demande l’Adrienne mais elle se tait et écoute.

– Tu sais que j’ai cru que je n’étais pas la fille de mes parents?
– Ah bon? Et pourquoi donc?

Alors voilà l’histoire: c’est une affaire de groupe sanguin.
Ses parents ont un groupe sanguin différent du sien.
Elle s’est imaginé que ça n’était pas normal.

Comme elle est fille unique, elle ne pouvait pas comparer et vérifier pour un frère, une sœur, si ça se confirmait ou s’infirmait, et chaque fois qu’un médecin lui posait la question de ses « antécédents familiaux » elle se demandait si ça valait la peine de s’inquiéter de l’hérédité.

– Tu comprends, dit-elle, j’ai gardé ça pour moi pendant des années, je ne savais pas à qui le demander, n’importe quel médecin aurait tout de suite deviné qu’il s’agissait de moi, de mes parents, je ne pouvais pas leur faire ça, ici tout le monde se connaît… et personne n’aurait cru à l’histoire du bébé échangé à la clinique, ça, c’est bon pour un film, mais dans la vraie vie?

Bref, elle a enfin une réponse qui lui a permis de lever le doute sur la fidélité de sa mère ou sur toute autre hypothèse: elle est bien la fille de ses deux parents 🙂

M comme Märklin

– Tu devrais aller à Ostende, dit l’Adrienne à l’ami de toujours. Il y a une expo sur les trains miniatures.

Dès l’enfance, l’ami a collectionné les trains électriques de la marque allemande nommée dans le titre, et dans une grande pièce du second étage, dans la maison de ses parents, il avait réalisé un imposant circuit, avec tout le décor approprié, collines verdoyantes incluses, peintes à la gouache sur du papier brun.

– Ah oui, je devrais, a-t-il dit.

Évidemment, le dernier week-end de l’expo arrivait, et il n’avait toujours pas le temps.

Alors l’Adrienne est allée en reportage à sa place.

Un milieu uniquement masculin mais où elle a été très bien reçue, si si, par des messieurs qui avaient tous commencé comme l’ami, dès l’enfance, avec une première boîte offerte… par le papa.

Et elle qui n’y connaît RIEN a même été invitée en coulisse, pour y admirer comment tous ces trains qui se croisent étaient admirablement programmés 😉

***

Pour faire suite à l’expo, cette réalisation d’un artiste flamand qui sera bientôt visible sur certains trajets de la SNCB: c’est leur club qui a réalisé les décors miniaturisés.

Un peu comme sur la photo, prise à leur expo à Ostende le 12 février dernier.

U comme urgence

Annoncer sa « bonne résolution » à quelques personnes choisies de son entourage, c’est une tactique éprouvée: ça aide à la tenir dans la durée.

Aussi, l’Adrienne s’est-elle empressée de communiquer à l’ami de toujours – celui qui prétend qu’il l’a vue naître – cette belle intention de marcher une heure chaque jour.

– Excellent! fait-il, enthousiaste. On devrait le faire ensemble.
– Avec plaisir, dit l’Adrienne, bien qu’elle connaisse déjà la suite 😉

En effet, l’ami est jeune retraité – depuis le premier octobre – et il a en principe tout le temps qu’il faut.
Mais c’est sans compter sur ceux qui comptent sur lui, ses enfants, qu’il a pourtant « établis » – comme on dit dans les romans du tournant du 20e siècle – en leur transmettant à chacun des affaires qui marchent.

Premier jour, premier message:
– Ce ne sera pas pour aujourd’hui, F* a besoin de moi au bureau.

Deuxième jour:
– Désolé, vraiment, je dois aller faire un constat.

Troisième jour:
– On organise une réunion de travail avec le comptable.

Etc.

Même le samedi et le dimanche, vu que dans ce petit empire qu’il a construit pour ses enfants, il y a aussi un (grand) magasin.

Bref, ce n’est que le 23 janvier que le message était positif:
– Je suis libre entre deux heures et quart et quatre heures, cet après-midi, ça te va?

Or l’urgence, ce n’est pas d’aider ses enfants, mais de penser un peu à lui.
En 2021, il a eu un gros avertissement cardiaque.
Et deux ordres: se reposer et faire de la marche.

Vous comprenez, maintenant, que l’Adrienne s’inquiète?

***

la photo a été prise .

L comme limousine

– Tu as une nouvelle voiture? demande l’amie à qui l’Adrienne ouvre sa porte.

Elle montre le bel exemplaire long et sombre et rutilant garé juste devant et oui, elle est sérieuse: comme chaque fois qu’elle vient et qu’une bagnole est garée devant chez l’Adrienne, elle lui pose cette question:

– Tu as une nouvelle voiture?

C’est ainsi que tous ceux qui passent devant sa maison pensent que les poubelles ou autres choses qui traînent devant chez elle lui appartiennent 😉

Comme le jour où quelqu’un avait déposé (ou perdu?) un matelas sur son bout de trottoir et que sa directrice s’était étonnée, en route pour l’école, de voir ça là, alors que l’Adrienne est tellement « écolo » 😉

F comme fou chantant

DSCI6153 (2)

Il pleuvait des cordes samedi matin au retour du marché mais ça n’empêchait pas le vieux petit monsieur à longue barbe grise de chanter sur le pas de sa porte.

Ce qui est tout de même une nouveauté remarquable, vu que d’habitude, tout en fumant un cigarillo, il fait des blagues à l’Adrienne.
Et une causette 🙂

– Nous ne sommes donc pas deux, mais trois, se dit-elle en rentrant chez elle toute trempée de pluie.

Trois fous chantants.

Le troisième étant Joe Krapov, bien sûr, mais ça, vous l’aviez deviné 🙂