O comme On sonne!

Dans la maison d’autrefois au milieu de nulle part, les seuls qui sonnaient à la porte étaient des Témoins de Jéhovah – on s’en était d’ailleurs émerveillé. Tous les autres visiteurs entraient par la porte-fenêtre.
Sans sonner.

En ville, c’est différent. Il faut sonner pour faire savoir qu’on est là. Sauf les quelques-uns qui entrent par la porte côté jardin.

Bizarrement, ces cinq ou six dernières années on n’a plus vu de Témoins de Jéhovah. Par contre, on a régulièrement un jeune homme qui se propose de faire payer moins cher le gaz et l’électricité.

Chaque fois il vous donne l’impression d’être là par pure bonté d’âme.

– Si je comprends bien, lui a demandé l’Adrienne, vous êtes une sorte de philanthrope?

Et il a eu l’honnêteté de répondre:

– Oh non! il faut que je gagne ma vie, aussi!

***

photo de la porte-fenêtre d’autrefois, un jour de lavage de vitres, avec Mama Moussa sur la table du jardin.

N comme nettoyage

Depuis le confinement on dirait que l’Adrienne s’énerve plus facilement – en tout cas sur fb où ces derniers mois elle « nettoie » de temps en temps des gens qui tiennent des propos lui déplaisant.

Elle a commencé par une ou deux personnes affichant des sympathies à droite de la droite, imbéciles heureux d’être nés quelque part mais niant à d’autres le droit d’y vivre.

Puis elle a zigouillé un ancien élève trumpiste – elle pourrait lui pardonner cette sympathie, tout le monde peut se trumper, mais pas son acharnement à vouloir prouver qu’il est le meilleur président au monde.

Et ces derniers jours elle a une furieuse envie de liquider l’ancienne collègue qui met entre cinq et dix articles en ligne chaque jour pour tenter de démontrer à quel point les experts ont tout faux dans leur façon de gérer la pandémie. 

Voilà: fb sert à souhaiter les anniversaires, à féliciter pour les mariages, les naissances, l’achat d’une maison, une réussite scolaire, un nouveau boulot, la communion de la petite… et pour le reste, il y a les journaux 😉

Première fois

Le 26 août, dit la mère de l’Adrienne, il y a réunion du syndic, tu devras y aller à ma place.

Normalement cette réunion aurait dû avoir lieu en mars, mais à cause du covid elle avait été reportée.

L’Adrienne s’y est donc rendue, munie d’une procuration et d’une foule de recommandations.
Qu’on pouvait résumer à une seule: voter contre tout ce qui coûterait de l’argent.

Mais toutes ces précautions étaient bien inutiles, les propriétaires des autres appartements appuyaient à qui mieux mieux sur la pédale de frein dès qu’il s’agissait d’investir un euro.

Sauf en ce qui concerne l’ascenseur, qui a besoin depuis longtemps d’une vraie réparation.
Chacun a donc reçu un papier précisant sa quote-part en fonction de la taille de l’appartement.

– Et moi qui suis au premier et qui ne l’utilise jamais, demande N***, je n’ai pas droit à une ristourne?

Le syndic a choisi d’en rire.

– Ben quoi, a fait N***, on peut toujours demander…

***

peinture de Banksy – photo prise à Paris à l’automne dernier.

L comme Louis-la-Brocante

Peut-être est-ce cette chaleur moite qui le rend de mauvaise humeur ou peut-être faisait-il son cinéma habituel de brocanteur, mais dès qu’il a vu ce qui avait disparu des murs et des armoires, il s’est lancé dans un discours enflammé sur ce qui avait été convenu, que si c’était comme ça, elle pouvait se le garder, tout son ‘brol‘, et qu’il ne lui paierait rien.

– J’ai une voisine qui m’offre 300 € pour mon service de table, dit-elle.
– Et bien moi, je vais le vendre à 30 €! a-t-il explosé.

Pourtant, il n’a pas voulu que ce service à 30 € quitte l’appartement sans lui.

Pour un vase de Val-Saint-Lambert qui selon lui ne valait rien et qu’elle ne lui cède finalement pas, il lui retire 300 € du prix convenu entre eux dès le début.

C’est ce que le père appelait « l’arithmétique hollandaise », une expression qui nous est restée de notre courte période sous la domination de nos chers voisins du Nord (1815-1830).

Pourtant il n’est pas Hollandais, il est Wallon, et la mère l’avait trouvé « bien honnête », à leur premier rendez-vous. Quand il l’avait si bien complimentée sur ses « belles pièces », « conservées en si parfait état » et la propreté méticuleuse de son appartement. Merci Rasha, a pensé l’Adrienne, mais elle s’est tue, évidemment. Elle regardait avec envie le glacier d’en face et aurait préféré se promener pieds nus sous les arbres du parc, avec une pensée émue pour sa grand-mère, de qui provient la majeure partie de cette masse d’objets divers laissés au brocanteur.

Bref, il est plus agréable d’avoir un rhume que d’avoir à faire à ce genre d’individu.
Et l’Adrienne aurait préféré vous faire des radotages sur Jeannot le lapin nain que sur Louis-la-Brocante 😉

***

écrit pour les Plumes d’Emilie – merci Emilie! – avec les mots imposés suivants: GLACIER – NU – ENFLAMMER – RADOTAGE – LAPIN – CHALEUR – RHUME – MOITE – MAUVAIS – MASSE.

Et pour ceux qui aiment, ci-dessus c’est l’épisode 1 de la saison 1 🙂

J comme Jeannot

9e489-1727241520

– Vous comprenez, dit-elle, c’est à cause de mon lapin!

Son animal de compagnie est un lapin nain. En principe, il vit dans sa cage. Mais elle l’a habitué à l’en sortir. Alors maintenant il l’exige.

– Vous comprenez, dit-elle, si je ne lui ouvre pas, il me fait une vie!

Donc elle met une alèse sur son fauteuil et le lapin regarde la télé avec elle. Ou bouquine. Ou fait la sieste.

Et fait ses crottes sur l’alèse.

A ses voisines, à ses copines, régulièrement elle offre des carottes.
De belles jeunes carottes bien fraîches.

– Vous comprenez, dit-elle, il ne veut manger que ça, des fanes de carottes.
Mais moi parfois j’en ai marre de manger des carottes!

***

l’illustration a servi à un devoir de Lakévio 🙂

E comme être élève en 2020

DSCI8324

Vous le savez, pendant près de trois mois les élèves ont été interdits d’école. Chacun d’entre eux a vécu cela différemment: entre ceux qui ont été heureux de pouvoir faire leur travail scolaire chez eux, à leur rythme, et ceux qui ont galéré pour diverses raisons, il y a toute la gamme.

Vous le savez, dans nos villes d’Europe nous avons des tas d’enfants dont les parents n’ont pas la fibre pédagogique. Ou ne parlent pas la langue de l’école. Ou n’ont pas les moyens d’offrir l’espace ou les outils requis pour réaliser du bon travail-à-la-maison.

– A la maison, dit Imane, c’est impossible de me concentrer.

C’est ainsi que Madame apprend comment ils sont logés. A combien ils vivent. Et qu’Imane est l’aînée.

Elles ont donc rendez-vous dans un local de l’école. Qui, comme vous le voyez sur la photo, a été aménagé selon les règles strictes imposées par le Ministère. La porte du local doit impérativement rester ouverte.

Un peu plus tard, la directrice passe dans le couloir:

– Ah! mais non! ce n’est pas comme ça que vous devez vous mettre!

Madame le sait bien, qu’elle ne pourrait pas s’asseoir à côté d’Imane, même si toutes deux sont masquées.

Mais comment voulez-vous regarder à deux le manuel et les exercices, si vous êtes en vis-à-vis et séparées par le plexiglas?

***

photo prise le 29 mai avant l’arrivée d’Imane, on ne voit que les affaires de Madame et tous les produits désinfectants 😉

T comme tajines et tartelettes

Quand on sonne chez Maryam en plein milieu de l’après-midi, elle s’étonne. Elle n’attend personne. Elle dépose son smartphone et va ouvrir, la petite Hourya sur les talons. Ah! c’est une amie. Elle ne fait que passer. Et en effet, la conversation ne dure qu’un petit quart d’heure. Avec les préliminaires d’usage:

– Oh! mais tu as maigri, on dirait!
– Oui? tu crois? peut-être un peu, avec le Ramadan…
– Moi je maigris toujours pendant le Ramadan, dit l’amie qui est fine comme une latte.

Et à part ça, de quoi parlent-elles pendant ce quart d’heure que dure la visite?
De manger!
De nourriture. De recettes. De faire une pastilla. De la bonne adresse d’un pâtissier marocain qui vient d’ouvrir en ville…

C’est tout de même étrange, se dit l’Adrienne en rentrant chez elle, de n’avoir que ce sujet de conversation en ce moment…

Le soir, elle remarque la même chose chez l’amie S***, d’origine tunisienne, kiné et engagée dans la politique locale: dès que c’est le Ramadan, sur sa page fb le discours politique laisse la place aux recettes.

Cette année principalement de makroudh, de tajine melsouka et de briks au fromage. Il paraît que c’est excellent avec du brie 🙂

***

la vidéo, c’est juste pour vous donner une idée de ce que sont les makroudh…
vous pouvez couper le son et regarder en double vitesse 😉

Z comme Zand

brown sand

Lundi en fin d’après-midi, l’Adrienne avait enfin un beau trottoir tout neuf.
Recouvert de divers gros tas de sable clair.

Alors vous la connaissez, elle a pris une petite brosse et a commencé à introduire patiemment le sable dans les interstices entre les pavés.

– Faut laisser ce travail aux ouvriers! dit un homme qui passait là avec son chien.

Non tenu en laisse, le chien, et qui s’est dépêché d’aller lever la patte sur le magnifique plant de citronnelle.

– Vous croyez que les ouvriers vont brosser le trottoir? Demain?

– Ah! demain, je n’en sais rien, mais c’est leur travail, pas le nôtre!

Ils ont continué à deviser pendant que le chien explorait le couloir, le jardin et les jambes de l’Adrienne.

– Et ce trou, là? fait l’homme en désignant l’aération de la petite cave, vous allez le laisser ouvert?

– Les ouvriers ont cassé la pierre qui était posée dessus, dit l’Adrienne.

– S’il pleut, vous allez avoir de l’eau dans votre cave!

Hélas! ne parlez pas de ce genre de malheur à l’Adrienne! Mais elle ne lui a pas raconté ses mésaventures aquatiques.

Bref, de fil en aiguille il a proposé de venir dès le lendemain lui faire un peu de travail de maçonnerie pour fermer tout ça.

Donc depuis mardi soir, l’Adrienne n’a plus de trou d’aération à sa cave.

Et le plus beau de tout: vous savez qui c’est, ce charmant voisin?

Celui qui jusqu’à l’an dernier venait chaque quinzaine, le jour des immondices, déposer ses sacs de canettes de bière.

Oui, celui-là même!

Photo de Negative Space sur Pexels.com

J comme Jaguar

L’Adrienne pataugeait dans la boue devant chez elle, en route pour faire les courses, quand elle a vu un homme en détresse – oui, vous lisez bien, un homme en détresse – lui faire de grands signes pour attirer son attention.

– Je dois être à la rue du F***, crie-t-il, c’est par où?
– Alors là, à pied vous y seriez très vite, sauf qu’en ce moment, même à pied on ne passe pas… et en voiture, c’est compliqué, à cause des travaux.
– Oui, j’ai remarqué, fait-il.
– Vous avez un GPS? demande l’Adrienne, qui se rendra compte du ridicule de sa question quand elle verra la bagnole, cinq minutes plus tard.

Bref, il devait faire demi-tour, s’y retrouver dans le labyrinthe du nouveau quartier résidentiel, remonter jusqu’à l’entrée de la ville puis redescendre par la grand-rue et ne pas rater le bon embranchement, sur sa droite.

Pas évident pour quelqu’un qui ne connaît pas le patelin et qui va manquer son rendez-vous avec un mort. Il aurait déjà dû y être. Au funérarium.

– Vous savez quoi, dit l’Adrienne, en voyant qu’il restait planté là sans avoir l’air de bien enregistrer ses explications – données déjà au moins deux ou trois fois, moult gestes à l’appui – je vais monter dans votre voiture et vous accompagner jusque-là.

Ce n’est qu’après avoir ouvert la portière et posé un premier soulier – fort crotté – sur l’élégant tapis assorti aux coussins de cuir beige clair, que l’Adrienne a vu les sigles et constaté qu’elle embarquait dans la bagnole préférée de sa mère. Une Jaguar.

Une Jaguar XJ (1) – pour cinq à six minutes de confort et la voix de Madame GPS qui a fini par être d’accord avec les indications que donnait l’Adrienne.

Au dernier embranchement 😉

***

(1) c’est de là aussi que vient l’illustration