Première séance

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Eunice serre contre elle son petit sac avec les précieux pourboires. Cet argent si durement gagné et pour lequel il faut sourire à toutes les âneries, accepter les mains baladeuses, supporter les exigences, ramasser les papiers sales entre deux séances.

Eunice est fatiguée. Appuyée contre le mur dont elle sent la moulure de bois lui scier le dos, elle a mal aux pieds. Elle n’aurait pas dû mettre ces escarpins noirs, trop hauts, trop élégants pour ce genre de travail. Elle ne sait pas ce qui lui a pris. Un sursaut d’élégance pour compenser cet uniforme bleu nuit qu’elle trouve si mal seyant?

Eunice ne regarde plus l’écran depuis longtemps. Elle suit les films comme le font les aveugles: les mots, le ton, le bruitage, l’accompagnement musical lui suffisent pour tout comprendre sans rien voir. Là, en ce moment, par exemple, elle sait que les héros en sont arrivés au baiser tant attendu. En gros plan.

Debout sous les lampes qui accentuent sa blondeur dorée, le menton dans la main, Eunice se demande quand viendra son tour de rencontrer l’homme qui lui proposera autre chose que ses mains aux fesses.

Elle ne sait pas que celui qui est là chaque samedi à la première séance ne vient pas pour le film: c’est elle qu’il regarde en silence, sans jamais oser l’aborder.

***

tableau (Edward Hopper, New York Movie, 1939) et consignes chez Lakévio, que je remercie!

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I comme incroyable!

Après trois photos de groupe, une « normale », une avec les mains en forme de cœur et une avec les bras en l’air, l’ambianceur a repris le micro et a déclaré qu’il remettrait à chacun un petit carton sur lequel se trouvait un nom. Il s’agissait de retrouver l’autre moitié d’un duo, dans le but de faire connaissance avec un autre invité au mariage. On ne recevrait un verre d’apéritif qu’à cette condition: se présenter avec son binôme!

Chacun s’est mis à crier « Tintin et Milou! », « Adam et Eve! », « Bonnie and Clyde! »…

Sur le carton de l’Adrienne, elle lit « Coyote » et elle doit se faire expliquer qu’il faut trouver un Beep Beep. Il ne s’agissait pas de Coyote et la police.

Elle trouve son binôme au moment où la table du vin d’honneur est déjà complètement prise d’assaut. Elle se présente, tout sourire:

– Bonsoir! Je suis la Marraine de R***

– Ah? et qui c’est, R***?

Estomaquée, l’Adrienne!

– Quoi? vous êtes invitée au mariage et vous ne connaissez même pas le nom du marié?

G comme Grande Vadrouille

Premiers cours, premier devoir. Madame demande à ses nouveaux élèves de lui expliquer ce que c’est pour eux le français. 

Il y a ceux qui sont allés pomper quelques jolies phrases sur internet, pour vanter à Madame les beautés de la langue qu’elle enseigne.

Il y a ceux qui gémissent et se plaignent. Ceux qui préféreraient s’en tenir à l’anglais, plus facile à apprendre et plus répandu dans le monde. Ceux qui malgré tous les efforts fournis ne trouvent pas encore les mots pour s’exprimer.

Il y a ceux qui ont été scolarisés en français, parfois seulement en maternelle, parfois aussi une partie de l’école primaire. Ceux qui remercient leurs parents de leur avoir donné une éducation bilingue.

Et puis il y a celui qui a fait sourire Madame en lui écrivant:

« Pour moi, le français, ce sont les mercredis après-midis passés chez mes grands-parents, parce qu’on regarde souvent des films français, comme la Grande Vadrouille ou le gendarme de Saint-Tropez. »

B comme Berlin

Good Bye, Lenin

Good Bye Lenin

– Tu as réfléchi aux incontournables, pour Berlin? écrit Monsieur Neveu alors que l’Adrienne était dans des délibérations et des entretiens du matin au soir.

Lui, comme d’habitude, est en vacances depuis longtemps. Ça n’a pas l’air très sérieux, une première année de droit, en France, mais il paraît que la deuxième année le sera davantage 😉

– Je le ferai dès que j’ai une minute, répond l’Adrienne, mais que ça ne t’empêche pas de préparer ta propre liste de choses que tu veux voir! 

Quinze jours plus tard, Monsieur Neveu ne s’est toujours pas informé, et repose sa question autrement:

– Tu es si occupée?

Le matin de son premier jour de vacances, l’Adrienne va voir sa mère. Qui lui dit:

– Ton programme est prêt, pour Berlin?

 

M comme Modiano

Modiano-souvenirs-dormants

Est-ce juste moi ou d’autres ont-ils la même expérience: on lit un nouveau Modiano et on a l’impression d’être plongé dans la suite (ou le début) d’un même et unique livre, quel que soit le titre qu’on a en main. C’est en tout cas ce que je me suis dit dès les premières pages de Souvenirs dormants, dès l’incipit en fait: 

Un jour, sur les quais, le titre d’un livre a retenu mon attention, Le Temps des rencontres. Pour moi aussi, il y a eu un temps des rencontres, dans un passé lointain. A cette époque, j’avais souvent peur du vide. Je n’éprouvais pas ce vertige quand j’étais seul, mais avec certaines personnes dont justement je venais de faire la rencontre. Je me disais pour me rassurer: il se présentera bien une occasion de leur fausser compagnie. Quelques-unes de ces personnes, vous ne saviez pas jusqu’où elles risquaient de vous entraîner. La pente était glissante.

Patrick Modiano, Souvenirs dormants, Gallimard 2017, p.9 (incipit)

Vertiges, peurs, rencontres de hasards, déambulations dans les rues de Paris, qu’on s’imagine forcément en noir et blanc, en hiver et la nuit, personnages inquiétants, ou pour le moins très bizarres, appartements miteux, hôtels interlopes, et toujours des noms, des numéros de téléphone, des agendas, des rendez-vous manqués… Ça doit être sa marque de fabrique 😉

Le narrateur est-il l’auteur? Il donne de nombreux indices autobiographiques qui le font croire, mais cette question, finalement, est sans intérêt. Comme quand Woody Allen se met en scène dans ses propres films, et joue toujours le même genre de personnage.

Une dernière remarque: à la fin du livre il retrouve un roman qu’il a lu « vers la fin des années soixante » (page 102): il s’agit de Tempo di Roma

Je trouve qu’il aurait pu y ajouter le nom de l’auteur, Alexis Curvers. Ne serait-ce que par simple politesse envers un confrère.

***

la phrase la plus hilarante est celle-ci: « Bien que je ne sois pas très doué pour l’introspection… » (page 73)

photo ci-dessus et interview de l’auteur chez son éditeur Gallimard

M comme merci Madame!

Trente ans que madame Brigitte est institutrice dans cette petite école peuplée essentiellement de petits-enfants de mineurs venus de Turquie. Trente ans, au lieu des dix jours prévus à l’époque, quand elle y est arrivée pour assumer un remplacement.

Le film documentaire compile en 100 minutes toute une année scolaire et permet de voir, jour après jour, tout l’amour qui est nécessaire pour que les enfants progressent et s’épanouissent. Un film qui fait penser à celui que Nicolas Philibert a réalisé avec un instituteur en classe unique, en milieu rural, Etre et avoir: c’est ce même amour, cette même écoute, tout en ne perdant pas de vue la rigueur du travail ni les bons principes éducatifs.

« Un film qui fait du bien », titre un article (à voir ici) et c’est exactement ce qu’il convient de dire. Merci Madame Brigitte, institutrice au grand cœur et pédagogue hors pair.

Au fil des cent minutes, on se prend nous aussi d’affection pour ces enfants et on aimerait savoir ce qu’ils deviennent. Comment ils ont passé le cap vers « la grande école » secondaire.

Et on leur souhaite de pouvoir réaliser leurs rêves de bonheur et d’avenir.

 

M comme Madame le Juge

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Profitant de ma journée à Bruxelles, en plus de l’expo sur les natures mortes espagnoles je suis allée voir « Ni juge, ni soumise », une sorte de film documentaire qui suit une juge d’instruction. 

Le sujet peut prêter à controverse mais une chose est sûre: on ne s’ennuie pas une seconde pendant toute la durée du film et on en sort avec une longue liste de sujets de réflexion… 

La photo ci-dessus est celle d’une des pages du journal Le Soir du week-end dernier, avec l’interview de Madame le juge d’instruction. 

le plus étrange dans cette affaire étant pour moi que tous ces gens – des prévenus pour la plupart – ont signé un papier disant qu’ils étaient d’accord qu’on les filme pendant leur entretien avec Madame…