F comme feu et flamme

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– Cette année, dit le père, nous n’irons pas à l’Hôtel de la Plage. Nous allons faire du camping en Ardèche!

Les enfants poussent des cris enthousiastes et la mère prend son air résigné de martyre envoyée au sacrifice. Il est important que chacun sache ce que ça lui coûte, de faire une croix sur sa villégiature à la Côte d’Azur.

Vers la mi-juillet, la tente est plantée sous un jeune arbre auquel le soleil ardent et le manque d’eau ont fait perdre presque toutes ses feuilles. La pelouse du prospectus est une plaine caillouteuse et déshydratée mais l’accueil de Gilbert et de son épouse est cordial, le chant des cigales omniprésent et la lumière incandescente.

Assis en tailleur sur l’herbe sèche, cachés au milieu des taillis, les enfants ont une idée géniale: voilà tous les ingrédients réunis pour réussir une expérience qui leur tient à cœur depuis longtemps et pour laquelle ils ont tout spécialement apporté une loupe.

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Deux consignes, celle du Défi du samedi (thème: incandescent) et celle d’Emilie avec les 12 mots suivants (dont on peut en laisser tomber un, je n’ai pas eu besoin du mot nostalgie :-)) TAILLEUR – PELOUSE – PLAGE – PERDRE – NOSTALGIE – CIGALE – LUMIÈRE – ARBRE – CROIX – ACCUEIL – AZUR – ARDENT

L’illustration, je l’ai déjà utilisée pour un autre billet, mais ceux qui aiment Gaston comme moi le comprendront, ça me fait toujours rire 🙂
Photo prise l’été dernier chez mon frère, qui a tous nos vieux albums.

D comme déjanté

L’Adrienne roulait allègrement un vendredi soir en direction de la maison quand elle a senti comme un cahot inhabituel. Un pneu crevé, a-t-elle fini par deviner.

C’était la première fois que ça lui arrivait mais il faut dire aussi qu’elle ne conduisait que depuis quelques mois.

Le temps de trouver un endroit où se garer – elle était quelque part au milieu des champs, à deux kilomètres de son vert paradis, sur une route de campagne où il était impossible même de se croiser – l’Adrienne roulait sur la jante.

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Consigne du défi 557: J’ai pensé un instant- écrit Walrus – vous proposer Doudou, mais je me suis rappelé avoir écrit quelque chose là-dessus à l’occasion du défi #115 (une époque où, vous le constaterez, les défis étaient un rien plus compliqués que ceux d’aujourd’hui). Alors, je vous file un truc où même le CNRTL ne vous sera d’aucun secours : Déjanté 

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L comme lecture imposée

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Le mot chiffonne l’Adrienne depuis la première fois qu’elle l’a rencontré. Elle avait dix-sept ans et c’était dans une lecture imposée, La Reine morte, de Montherlant.

Son prof de français préféré – enfin quelqu’un qui était à la hauteur, après cinq années à s’ennuyer ferme et à ânonner du FLE avec une ignoble méthode audio-visuelle – son prof préféré, donc, à l’époque ne disposait pas des moyens actuels permettant de montrer tout de suite avec les copains g**gl* et wikisaitout n’importe quel objet, fleur, animal, pays ou personnage qui serait inconnu de ses élèves. A l’époque l’Adrienne a dû se contenter d’une définition genre « instrument pour la navigation » qui ne l’a pas du tout aidée ni à se représenter la chose ni à en comprendre le fonctionnement.

Aux pages 29-30 de son édition Folio de l’époque, l’Adrienne relit ce souvenir que raconte le roi, Ferrante, à son fils Pedro:

Pedro, je vais vous rappeler un petit épisode de votre enfance. Vous aviez onze ou douze ans. Je vous avais fait cadeau, pour la nouvelle année, d’un merveilleux petit astrolabe. Il n’y avait que quelques heures que ce jouet était entre vos mains, quand vous apparaissez, le visage défait, comme prêt aux larmes. « Qu’y a-t-il? » D’abord, vous ne voulez rien dire; je vous presse; enfin vous avouez: vous avez cassé l’astrolabe. Je vous dis tout ce que mérite une telle sottise, car l’objet était un vrai chef-d’oeuvre. Durant un long moment, vous me laissez faire tempête. Et soudain votre visage s’éclaire, vous me regardez avec des yeux pleins de malice, et vous me dites: « Ce n’est pas vrai. L’astrolabe est en parfait état. » Je ne comprends pas: « Mais alors pourquoi? » Et vous, avec un innocent sourire: « Sire, j’aime bien quand vous êtes en colère… »

Et c’est une lecture qui continue de la mettre mal à l’aise…

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texte écrit pour le Défi du samedi, d’où vient l’illustration ci-dessus.

 

Y comme yacht

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Au moment où elle a perdu sa belle maison dans son vert paradis, l’Adrienne s’est dit, pour se consoler, qu’elle était libre d’aller s’installer ailleurs. Entièrement libre.

Cette pensée l’a étourdie pendant quelques jours. Que n’a-t-elle rêvé? Tout n’est-il pas permis quand on rêve? Du plus fou au plus modeste, comme un petit appartement à la mer, par exemple.

Deux ou trois réalités l’en ont dissuadée. D’abord – évidemment – le nerf de la guerre. Ensuite, la distance du lieu de travail, même si un jour ce travail prend fin.

Mais c’est en lisant des articles sur le réchauffement climatique qu’elle a définitivement enterré l’idée: il vaudrait mieux, si certaines prédictions se réalisent et si on pense tenir le coup encore une vingtaine d’années, s’installer à la montagne.

Ou alors carrément vivre sur un bateau.

Un de ces yachts qui se dandinent mollement dans le bassin d’Ostende, bien rangés côte à côte, des gros et des petits, des basiques et des somptueux.

Qui n’ont pas l’air de prendre la mer bien souvent, quand on voit comment leurs propriétaires s’y sont installés, en mode camping flottant.

Or, l’Adrienne adore le camping 🙂

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texte écrit pour le Défi du Samedi qui proposait Y comme yacht – en illustration, les trois voiliers que l’Adrienne s’est offerts pour un euro cinquante seulement 🙂

Dernière fois

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Ils étaient jeunes et sans le sou, ce qui est absolument dans l’ordre des choses. Mais ils avaient besoin d’une bagnole. 

Par bonheur, le beau-frère d’un beau-frère était carrossier et vendait des voitures d’occasion. 

C’est beau la vie, parfois. 

Il leur a tout de suite dégoté ce qu’il leur fallait: une super occase, pas chère du tout, une Fiat vert d’eau qu’ils ont payée rubis sur l’ongle. 

Les voilà sur la route, tout heureux, tout fiers. Pensez donc, leur première bagnole! 

Elle est pas belle, la vie? 

Sur les conseils du grand-père, ils l’ont d’abord bien bichonnée, passée au simonis longue durée: le vert d’eau, les vitres et les chromes, tout brillait au soleil de juin. 

Une heure et demie plus tard, ni les roues ni les freins ne répondaient plus: ils venaient de passer au travers du châssis. 

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écrit pour le Défi du samedi 

G comme guimbarde 

photo de Walter Vermeir  (source de la photo)
Fiat 509 peinte aux couleurs de celle de Gaston Lagaffe
salon de l’auto de Bruxelles en 2006 

T comme tirer sur la corde

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Si tu tires trop sur la corde, elle se rompt. Tout est affaire de mesure, d’équilibre, ni trop ni trop peu. 

C’est sans doute pour ça que le cappuccino a été inventé – tout son secret réside dans le bon dosage – et les bancs pour se reposer. 

A ce moment-là sur le quai désert apparaît un homme. Il est jeune, très grand, très maigre. Et très noir. 

– Vous n’auriez pas un euro pour manger? 

L’Adrienne a envie de le chasser comme une mouche importune. Un euro pour manger? Ça se mange, les euros? 

On croit être maître de ses pensées, or on ne l’est pas. Dans la tête de l’Adrienne passent en une fraction de secondes des images d’Afrique – où elle n’a jamais mis les pieds – de mère et de grand-mère là-bas qui espèrent que le gamin a traversé la mer sain et sauf et qu’il est arrivé au pays où coule le miel. 

– C’est vrai ce que vous dites, un euro pour manger? dit-elle à ce jeune homme, question plus idiote et plus maladroitement formulée encore, et sans aucune excuse de langue ou d’origine. 

Alors pour ce funambule coincé dans cette gare entre un avant et un après tout aussi incertains l’un que l’autre, elle vide son porte-monnaie. 

Ne lui faites pas compliment de sa générosité: il ne contenait presque rien. 

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texte en retard pour le Défi du samedi

O comme Oremus

défi, souvenir

Ils étaient trois amis qui à seize et dix-sept ans, possédaient déjà une vaste expérience d’enfant de chœur. Ils savaient exactement jusqu’où ils pouvaient aller « trop loin » et ne s’en privaient pas : c’était même une limite qu’ils s’amusaient à transgresser de temps en temps un brin de plus. Sans rien forcer, bien sûr, pour ne pas s’aliéner la sympathie de monsieur le curé. 

La semaine pascale offrait les occasions les plus intéressantes de se divertir, en particulier la messe du samedi soir, celle où on renouvelle ses vœux de baptême. 

Parmi les préparatifs à la sacristie – le bénitier et son goupillon, la grande croix d’argent et l’encensoir – il y avait aussi ce moment où ils procédaient à un discret tirage au sort pour décider lequel des trois aurait l’immense joie – et la grande responsabilité – de tenir le seau d’eau bénite. 

Le goupillon, une énorme brosse à longs poils noirs, même trempée légèrement dans le seau, déversait une belle ondée sur les fidèles qui restaient stoïques, tête baissée. Il suffisait de peu de choses, enfoncer un peu plus le goupillon, rehausser légèrement le seau au moment du trempage, et c’était la grosse averse. 

Le plus dur alors pour nos enfants de chœur, c’était de garder leur sérieux pendant toute la promenade dans la travée centrale, quand monsieur le curé aspergeait abondamment à gauche et à droite, et que les gens lui présentaient spontanément leur dos en rentrant la tête dans les épaules. 

Après leur passage, il y avait de belles flaques par terre et les porteurs de lunettes sortaient un grand mouchoir pour essuyer leurs verres. 

Seul celui qui marchait devant avec la lourde croix d’argent ratait ce beau spectacle et se promettait que l’an prochain, ce serait son tour de rigoler. 

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écrit pour le Défi du samedi 

E comme écouvillon 

photo prise à Abbeville en novembre 2016