V comme vraie vie

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Quelle est votre expérience avec la restauration rapide? demande Madame.

Fadi essaie d’esquiver la consigne: « La première fois que je suis allé au McDo, j’étais très jeune. Si jeune que je ne me le rappelle même plus. »

Brecht a été dévoyé par sa grand-mère. Plus d’une fois! « Les premières fois que je suis allé au McDo, c’était avec mon frère et ma grand-mère. »

Killian aime le McDo. Pourtant, écrit-il, « les tables ne sont jamais  propres et c’est pour ça qu’on va manger dehors. Les serveuses ne sont ni polies ni souriantes et il arrive qu’on t’apporte des frites froides. »

Pour Noa, c’est lié aux souvenirs de vacances: « On partait en voyage et on râlait pendant des heures, ma sœur et moi, pour aller au McDo. Dès que le repas était fini, on allait jouer sur la plaine de jeux. »

« La première fois que je suis allé au McDo », écrit Matthias, « je l’ai aimé, parce que j’étais très petit et naturellement, des frites et des hamburgers, c’était mon truc. »

Yorrick rime avec catégorique: « Je n’aime pas la restauration rapide, elle n’a pas été inventée pour être bonne! Je préfère aller dans un restaurant italien. »

« J’ai de bons souvenirs du McDo », écrit Leo, « même si ça ne concerne pas vraiment la nourriture. J’adorais les jeux qu’il y avait là, c’est dommage que je sois trop grand pour y jouer maintenant. Avec mon frère et ma cousine, on s’amusait comme des fous! »

« La première fois », raconte Lotte, « j’avais 14 ou 15 ans et c’était avec des amies qui connaissaient déjà tous les menus mais moi je ne savais pas quoi prendre, alors j’ai pris un McFlurry et c’était vraiment dégoûtant. Je n’y suis plus jamais retournée. »

Casper est reconnaissant envers sa mère: « Je suis très content que ma mère m’interdise d’aller plus de deux fois par an au McDo. Je déteste cette nourriture. En plus, les serveurs ne sont jamais contents et je trouve que la clientèle est souvent bizarre. »

Tim se souvient que la première fois qu’il est allé au McDo, il était enthousiaste. « Mais j’étais petit, alors, et j’aimais tout. Maintenant quand on y va c’est avec les copains, après les examens. Je n’aime pas l’odeur. Les serveurs n’ont pas d’émotions. Quand je mange trop, je me sens malade. »

Emile préfère aller chez Yves, à la friterie, parce que les serveurs du McDo oublient ce qu’il a demandé et lui apportent des choses qu’il n’a pas commandées. « Mais la première fois, j’avais cinq ans et c’était pour mon anniversaire, j’adorais ça, surtout la plaine de jeux! »

Lennert veut bien concéder que « c’est vrai, ce n’est pas de la gastronomie, la clientèle est souvent un peu marginale, ce n’est pas  très propre » mais il va continuer à y aller parce qu’il aime ça 🙂

Maxim remercie ses parents de lui avoir appris à apprécier « une nourriture saine et équilibrée. Ça fait au moins trois ans que je n’ai plus mis les pieds dans un McDo et je dois dire que ça ne m’a pas manqué! »

***

Madame espère qu’Adeline Dieudonné ne lui en voudra pas de lui avoir emprunté son titre. Elle a beaucoup aimé, comme le lion de la couverture, jeter un œil curieux sur « la vraie vie » de ses élèves. Qu’ils en soient remerciés 🙂

U comme ultimes perles

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C’est avec le plus grand sérieux que J raconte comment le roi Laios et la reine Jacotte sont allés consulter l’oracle de Delphes.

–  Jacotte? a failli dire Madame, mais elle s’est retenue parce qu’elle devait se mordre trop fort les lèvres pour ne pas rire.

Qu’A précise que Charles d’Orléans s’est vêtu de broderie parce qu’il fait chaud.

Qu’Y révèle qu’il y a une chute dans cette histoire mais qu’on ne la voit qu’à la fin.

Que T estime que Victor Hugo met des fleurs bizarres sur la tombe d’une fille, surtout que le houx vert, ça pique.

M reste lui aussi très sérieux quand il déclare prudemment à propos de l’Ode à Cassandre: « C’est un poème, je pense… »

Et Madame, quant à elle, a eu beaucoup de mal à garder son sérieux en entendant d’aussi jolies perles.

Photo de Pixabay sur Pexels.com

22 rencontres (21 bis)

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Madame l’a reconnu de loin, alors qu’il est absorbé par l’écran de l’ordi tout en répondant à des questions au téléphone.

Depuis qu’elle l’a eu en classe, il s’est passé tellement d’années qu’il a eu le temps de terminer sa formation de musicien, de se perfectionner à l’étranger, de fonder une famille et de perdre ses cheveux.

D’être reconnu dans son métier: il est organiste et carillonneur.

En ce moment, il donne un coup de main au secrétariat de l’académie de musique et ça tombe bien, justement Madame a besoin de quelques renseignements.

– Vous! dit-il en levant le nez de son ordi, après avoir déposé le combiné du téléphone, vous avez été mon prof!

– Ben oui, je me souviens de toi, dit Madame en riant, toute fière de pouvoir l’appeler par son prénom et son nom, la totale!

Parfois – on ne sait pas pourquoi – nom et prénom viennent sans qu’on ait à chercher.

Alors, comme il arrive souvent, l’ancien élève s’excuse d’avoir été « si mauvais » en français et une fois de plus, c’est tout à fait à tort. Pourquoi donc, se demande Madame, sont-ils si souvent à s’autoflageller dès qu’il s’agit de leur connaissance du français!

Au moment où Madame le lui dit, elle se rend compte qu’elle vient de faire la même chose en affirmant bien fort sa nullité en musique 🙂

R comme Regine Beer

Sans doute est-ce suite aux élections de mai dernier, ces temps-ci plus qu’à l’ordinaire me revient en mémoire le témoignage de Regine Beer.

Nous étions des écolières de seize ans quand cette dame est venue nous raconter son histoire. Elle s’en faisait un devoir, disait-elle, car elle appartenait aux « derniers témoins« . Alors elle témoignait, même s’il lui en coûtait. Même si d’école en école, elle devait raconter 1500 fois les mêmes faits et probablement répondre aux mêmes questions.

Qu’elle ait produit sur moi une grande impression, nul doute, puisque jusqu’à aujourd’hui je me souviens de son nom, bien que je ne l’aie plus rencontré par la suite.

Une belle grande dame, qui avait décidé de survivre et de ne pas se laisser entraîner vers la haine, même pas envers ses bourreaux. Qui a passé sa vie à être positive et à aimer l’humanité.

Mais qui a, jusqu’à la fin, dû vivre avec ses démons – images et souvenirs de ce qu’elle avait vécu – qui lui causaient régulièrement des phases de dépression. Comme, on le sait, à d’autres survivants des camps.

Une anecdote en particulier m’est restée. Elle s’insurgeait contre le gaspillage et nous disait qu’elle était incapable de jeter un pot de yaourt dont elle n’aurait pas consciencieusement léché le couvercle et raclé toutes les parois. Elle avait eu trop faim – à son retour des camps et de la marche forcée, elle ne pesait plus que 31 kilos – et il y avait encore, sur cette terre, trop de gens qui avaient faim, disait-elle, pour que nous puissions jeter de la nourriture.

Peut-être que ce détail-là m’est resté parce que c’était exactement le discours de ma grand-mère Adrienne et que je l’avais déjà fait mien.

En tout cas, chaque matin depuis lors je pense à Regine Beer en léchant consciencieusement le couvercle de mon yaourt et en raclant soigneusement le petit pot 🙂

***

source de la photo ici, qui montre Regine Beer l’année de sa déportation – née le 5 novembre 1920 et arrêtée le 3 septembre 1943. Elle est décédée en mars 2014.

G comme gentillesse

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Cette fois, se dit l’Adrienne en marchant d’un bon pas vers l’appartement de sa mère, elle ne pourra pas se plaindre que je ne lui raconte jamais rien… j’ai de quoi alimenter la conversation.

Deux heures plus tard, l’Adrienne marche de nouveau d’un bon pas en rentrant chez elle. Elle sait tout sur la voisine d’en haut, d’en bas, d’à côté. Sur l’ophtalmo, le dermato. Sur qui a dit quoi et ce qu’il faut en penser, jusqu’à la troisième génération.

Mais sa mère ne sait rien sur la boule au ventre que l’Adrienne avait la veille, en se rendant à son ultime cours de FLE. Elle ne sait rien des émotions bien douces que lui ont données ses élèves. Elle ne sait rien de rien.

Alors vous comprenez combien vous êtes précieux, vous tous ici qui prenez le temps de lire et de comprendre et de trouver les mots gentils à mettre en commentaire.

Merci à vous tous.

G comme (votre) Gentillesse et G comme (ma) Gratitude.

7 citations de Michel Serres

Nous vivons aujourd’hui une crise aiguë des langues. […] elles tombent en mésestime, chacun saccage la sienne, comme on a fait de la terre.
Les Cinq sens, Michel Serres, éd. Bernard Grasset, 1985 p. 376
Voici ma définition de la culture : ce qui permet à un homme cultivé de n’écraser personne sous le poids de sa culture. Et la science est ce qui permet à un savant de ne pas abuser de son savoir. 
Des sciences qui nous rapprochent de la singularité, p.383, in La Complexité, vertiges et promesses, Le Pommier/Poche, 2006 
Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de « dactylo.».
Petite Poucette, Michel Serres, éd. Le Pommier, 2012, p. 14
Dix Grands-Papas Ronchons ne cessent de dire à Petite Poucette, chômeuse ou stagiaire qui paiera longtemps pour ces retraités :  “C’était mieux avant.” Or, cela tombe bien, avant, justement, j’y étais. Je peux dresser un bilan d’expert. Qui commence ainsi : avant, nous gouvernaient Franco, Hitler, Mussolini, Staline, Mao… rien que des braves gens ; avant, guerres et crimes d’état laissèrent derrière eux des dizaines de millions de morts. Longue, la suite de ces réjouissances vous édifiera. […]
[…] Plus tard, j’eus à mesurer les distances du savoir. Mieux valait habiter Paris ou une grande ville pour accéder aux bibliothèques, aux universités, aux centres documentés. Un renseignement, une citation pouvaient coûter des journées de voyages et des heures de recherche. Clic, aujourd’hui, un centième de seconde pour le même résultat.
C’était mieux avant !, Michel Serres, éd. Le Pommier, 2017
Ces paroles ignobles de la Marseillaise où on parle du sang impur des ennemis, qui est un mot d’un racisme tel qu’on devrait avoir honte de l’enseigner aux enfants. Quels que soient les ennemis, qu’ils aient un sang impur, c’est quand même d’un racisme, j’aurais honte de l’enseigner à mes étudiants, ils ont tous un sang pur et l’impureté du sang est quelque chose qui me fait horreur. […] Ce n’est pas seulement un imaginaire raciste, c’est une tradition qui a été si longue qu’elle a fondé beaucoup de traditions politiques, beaucoup de philosophies du droit .
Michel Serres, 9 mai 2008, France Culture, dans Vendredis de la philosophie.
Et en numéro 7, un extrait plus large que Madame propose chaque année en septembre à la sagacité de ses élèves de sixième (la Terminale):

Michel Serres, « Qui en saigne », Le Monde de l’éducation, septembre 1998

Interrogez un grand homme de science, il vous dit que pour apprendre les mathématiques, la chimie ou la physique…. il faut commencer au plus tôt : dès l’école élémentaire. Certes; faisons‑le donc. De même, seul le jeune âge s’adapte vraiment aux langues étrangères. Au travail, de nouveau. Ainsi, pour l’histoire, le sport, les Jeux olympiques… En groupes de pression, les experts, écoutés des politiques, poussent en amont la formation. Dès lors, descendent comme la foudre sur la tête de l’enfant ‑ et de l’instituteur ‑ les exigences des savants, plus les ignorances parallèles des adultes impuissants. Le voilà obligé d’apprendre au plus vite tout ce dont ses parents rêvent, tout ce dont la société a besoin, tout ce que chacun abandonna et regrette. Fini le vert paradis.

Or comme chacun diffère de tout autre: la blonde, le grand, le maigre, la surdouée, le cas social…, la classe met du temps à trouver l’unité favorable à l’exercice en commun. Admirez alors comment une société qui n’a plus aucun projet (ni politique, ni social, ni culturel, sauf le calcul mortel d’enrichir de rares personnes pour mieux affamer l’humanité entière et, pour commémorer ou condamner son passé, l’ouverture quotidienne de musées funèbres), qui ne sait plus donc dans quel but d’avenir éduquer ses enfants, oblige les plus jeunes d’entre eux à concevoir, à leur âge et pour eux-mêmes, leur propre dessein de formation, avec l’aide souple de l’instituteur, acculant ce dernier à recevoir, dans sa classe, autant de classes différentes que d’enfants. L’abandon de l’éducation par les parents, la famille, le quartier, la ville et toute autre communauté rejaillit aujourd’hui sur l’école, où tout, désormais, doit se faire, où tout donc, par saturation, devient irréalisable.

la plupart des autres citations viennent dici.

Z comme Zorzi

Il a écrit un livre qui s’appelle L’Harmonie du monde, l’armonia del mondo (publié en latin en 1525). Homme de la renaissance italienne, Vénitien, érudit apparemment curieux de tout, comme il se doit pour l’uomo universale de l’époque. 

Vous savez comment se passe une recherche internet: de fil en aiguille, vous allez des paquebots de la lagune à une église à un moine franciscain qui se met à étudier l’hébreu pour lire les écrits bibliques dans le texte… Et ainsi vous arrivez chez Francesco Zorzi et vous vous passionnez pour son Armonia del mondo au point de vouloir le lire. Vous arrivez sur un article qui en parle en des termes très élogieux:

« un libro che si fa ancora leggere per lo stile raffinato, e per l’utopia simbolica che lo anima. L’armonia di cui parla il titolo è quella, segreta e divina, che lega tutti gli aspetti del reale.

un livre encore intéressant à lire pour son style raffiné et pour l’utopie symbolique qui l’inspire. L’harmonie dont parle le titre est celle, secrète et divine, qui relie tous les aspects du réel.

è un sorprendente progetto intellettuale, ora per la prima volta reso accessibile in italiano dalla traduzione di Saverio Campanini, accompagnata da un ricco apparato di note e commenti. Una smisurata città ideale di parole da riscoprire e in cui, perché no, gradevolmente perdersi.

c’est un projet intellectuel surprenant, rendu accessible pour la première fois en italien par la traduction de Saverio Campanini, qui l’accompagne richement de notes et de commentaires. Une immense cité idéale de mots à redécouvrir et où – pourquoi pas – se perdre agréablement. » (traduction de l’Adrienne)

Voilà en effet à quoi l’Adrienne perd agréablement son temps.

Cependant, à tous ces amis et gentils collègues inquiets pour sa santé mentale et son bien-être futur, qui lui posent la question: « Mais à quoi passeras-tu ton temps, quand tu n’auras plus l’école? » elle peut difficilement répondre « Je le perdrai sur google » 🙂