22 rencontres (4.8)

Madame a revu Machteld et son frère Steven. Ils étaient ses élèves dans les années nonante. Ils avaient des parents charmants et étaient des élèves exemplaires.

Elle a été émue par Wouter, qui a la même démarche et la même mèche de cheveux bruns qui lui retombe sur le front, à cinquante ans comme à quinze, l’unique année où elle a été prof de FLE en troisième.

Elle a bien observé le jeune homme qui accompagnait Ans et elle a pensé que c’était sûrement bon signe qu’il soit là, à ses côtés, en ce jour.
« J’ai enfin rencontré quelqu’un avec qui je me vois faire ma vie. Il s’appelle Sam. », avait dit Ans le mois précédent, et Madame en avait été très heureuse pour elle.

Bref, Madame était d’enterrement samedi dernier et c’est toujours triste de revoir des gens dans ces conditions-là.

V comme Vivaldi

C’est tout à fait dans l’esprit de l’Ospedale della Pietà mais c’est en Afrique du Sud. Une école primaire où on pratique l’enseignement de la musique à l’aide d’instruments locaux comme le marimba, qui de fait est un xylophone africain.

Ce qui n’empêche pas de jouer de la musique en provenance de partout dans le monde, comme le prouvent ces petites filles avec un joyeux Vivaldi.

Ce sont de beaux projets éducatifs (par la musique) dans divers townships autour de Johannesburg, et celui de la vidéo porte bien son nom, Goede Hoop, Bonne Espérance, comme le cap de nos leçons de géographie en 4e primaire 😉

« The only reason why I play the marimba is because music lifts me up » dit une petite fille d’un autre township: la musique me réconforte, me remonte le moral, me tire vers le haut…

Beaucoup de traductions possibles pour « lift up » mais vous avez compris l’idée 🙂

***

pour ceux que ça intéresse, tout sur les Marimba Hubs ici.

T comme trottoir

Le trottoir était encombré de « nains » qui réalisaient une drôle de gymnastique, les bras levés au-dessus de la tête.

L’Adrienne se demandait pourquoi ils restaient les mains en l’air en regardant le verger.

– Ils arrivent trop tard, se dit-elle, la floraison se termine, c’était bien plus joli la semaine dernière. Et les quatre agneaux ont bien grandi, ils ne sont plus si blancs ni si attendrissants…

Mais ce n’étaient ni les agneaux ni les floraisons qui les occupaient:

– Regardez cet arbre-là, demandait la maîtresse, et faites avec vos bras la forme qu’il a… Est-ce que c’est la forme d’une pomme ou d’une poire?

Bref, le soleil brillait, ils prenaient l’air, apprenaient le mot « kruin » et pourraient expliquer le soir à papa et maman comment reconnaître un poirier, gestes à l’appui…

Pas mal, à trois ans 🙂

22 rencontres (4.7)

Bien sûr que Madame est fière de ceux qui obtiennent un doctorat en astrophysique avec la mention summa cum laude.

Bien sûr.

Ne serait-ce que parce qu’elle aime y voir la preuve que son école les a bien formés.
A jeté de bonnes bases, comme on dit.

Mais combien plus son cœur se réjouit (et se ramollit ;-)) quand il s’agit d’une Nabila pour qui le néerlandais est une deuxième ou une troisième langue et qu’après un parcours laborieux dans des classes de professionnelle – où elle n’aurait jamais dû être – elle atteint enfin son but: poursuivre des études supérieures pour devenir institutrice maternelle.

– Les premiers mois, dit-elle, ça a été vraiment dur! Je suis la seule à avoir été envoyée chez un logopède (1), j’en ai pleuré! Mais j’ai tenu bon. Je me suis dit: Nabila, tu veux faire ce métier, tu as besoin de maîtriser parfaitement le néerlandais, alors vas-y! Accroche-toi! Donne tout ce que tu peux!

Oui, elle a la vocation prof.
Au point de corriger ses sœurs et ses amies désormais quand elles parlent mal le néerlandais: ‘de’ ou ‘het’, ‘die’ ou ‘dat’, l’omission des consonnes finales, ‘gij/jij’, elle ne laisse plus rien passer.

Pour leur bien, évidemment 😉

***

(1) ce que vous Français appelez orthophoniste

Premier avril

– On a tous reçu un mail de la direction, raconte collègue-amie, pour nous dire que le premier avril on doit libérer le parking de l’école avant dix-sept heures. On a cru que c’était un poisson d’avril, mais non! c’est pour le tour de Flandre!

En effet, le lendemain les seize mille amateurs inscrits (1) pour effectuer le parcours vont terroriser (2) la ville toute la journée.
Le surlendemain ce seront les pro, précédés et suivis de colonnes de voitures tonitruantes, de motos vrombissantes et survolés par les hélicoptères de la police et de la presse.

Bref, ce sera joyeux.

Surtout chez les voisins, qui devront régler leur sono encore plus fort que d’habitude 😉

***

(1) et, on peut le supposer, des non inscrits qui en profiteront pour passer avant et après…

(2) en néerlandais pour ‘wielertourist‘ (cyclotouriste) on dit généralement par moquerie (et critique) ‘wielerterrorist‘ (cycloterroriste)

U comme Un soir, un train

Est-ce que vous voudriez lui parler, demande la maman, nous il ne nous écoute pas, il se cabre tout de suite. Mais il ne peut pas savoir que je vous l’ai demandé!

Voilà le genre de situation que Madame déteste: tromper son monde. Mais bon, elle a trouvé un biais, de toute façon elle était en contact avec le jeune homme, donc c’était assez naturel de lui demander de ses nouvelles.

Alors il est venu, un lundi matin, après sa séance de fitness.

– Tout va bien! clame-t-il. Je dois juste encore repasser l’examen oral de néerlandais.

Pour cela, il a trois livres à lire, à choisir dans une courte liste.
Il a pris les trois ayant le plus petit nombre de pages, ce qui fait que dans le lot, il y avait La Métamorphose, de Kafka. C’est évidemment sur celui-là qu’il avait été interrogé.

– Mais je n’avais rien compris à ce bouquin, fait-il. Rien du tout.

Madame rigole.

– Peut-être que le plus important, dans le choix de tes livres, ce n’est pas leur longueur mais que le contenu te parle?

Il admet qu’il y a de l’idée 😉

Un autre de son trio, très court aussi, c’est De trein der traagheid, de Johan Daisne. André Delvaux s’en est inspiré pour un film. Une histoire d’à peine cinquante pages dans le genre « réalisme magique ». Pas simple non plus!
Elle commence ainsi:

« Toen ik de ogen weer opende, bemerkte ik dat mijn hele coupé sliep. Het meisje over me, met haar niet onaardig gezicht maar rouwige nagels, zat nog met haar haakwerkje in de hand. Het rustte nu roerloos – inzover ooit iets zonder beweging kan zijn in een rijdende trein – op de smoezele zakdoek in haar schoot. Aan de nogal aangerode pruillippen van het kind, bemerkte ik nog een niet weggelikte chocolavlek. Wat had ze wellustig langzaam op de partjes zitten zuigen, die ze gniepig, één na één van de reep in haar tas had afgebroken en in haar mond gestopt! »

Quand j’ai rouvert les yeux, je me suis rendu compte que tout le compartiment dormait. La jeune fille en face de moi, visage charmant mais ongles en deuil, tenait encore en main son ouvrage au crochet. Il reposait, immobile – pour autant qu’une chose puisse être immobile dans un train en marche – sur le mouchoir défraîchi posé sur ses genoux. Au rouge à lèvres sur sa moue enfantine on pouvait voir un reste de chocolat. Avec quelle volupté elle avait mis en bouche et sucé un à un les morceaux qu’elle avait cassés de la tablette dans son sac! (traduction de l’Adrienne)

Bref, Madame se fait un devoir de se rendre le jour même à la bibliothèque, pour lire les livres qu’il a choisis, ainsi ils pourront en parler ensemble, s’entraîner à l’entretien oral…

Elle lit Johan Daisne et s’attaque au cancrelat de Kafka…

Puis le soir elle reçoit un message de son hurluberlu préféré: il a finalement pris trois autres livres 🙂

22 rencontres (4.6)

Il avait seize ans et n’avait pas fait son ‘coming out‘ mais des copains de classe avaient « deviné » et ça l’avait encore plus marginalisé.

Il n’y a pas plus bêtement machiste que ces petits mecs qui n’ont que trois poils de barbe. On le leur pardonne, parce que généralement ça leur passe sans trop de dommages collatéraux, mais dans ce cas-ci, il y avait beaucoup de mal-être.

Il faut dire que même sans ‘coming out‘, le garçon était un OVNI parmi les gars et les filles de son année: ce qui l’intéressait, c’était l’art, la philosophie, la littérature, le théâtre.
Avec de tels centres d’intérêt, on se sent bien seul, dans une cour de récré 🙂

Alors, pendant la pause de midi, il venait discuter avec Madame.

Une douzaine d’années ont passé et de temps en temps, il donne de ses nouvelles.
Ou un conseil de lecture 🙂
Il est toujours fier de préciser qu’il a lu le livre « en français ». Pourtant Madame y a peu de mérite, elle ne l’a eu qu’une demi-année comme élève.

Bref, Madame et lui avaient rendez-vous dans la ville universitaire où il vit et travaille aujourd’hui, et c’était un vrai bonheur de voir comme il va bien.

22 rencontres (4.5)

– Jonas? Je ne me trompe pas? C’est bien toi?

Il est un peu étonné.
Les masques, les années, la coiffure corona 😉
Et puis qui penserait que sa prof de FLE a besoin d’une tronçonneuse, n’est-ce pas.

– Le français n’était pas ta matière préférée, continue Madame en souriant des yeux et de la voix, comme on fait de nos jours.

– Oh si! si, si! d’ailleurs maintenant que j’ai une petite fille de deux ans, je lui chante des chansons en français!

Les anciens élèves, ils étonneront toujours Madame.

J comme je me souviens

Louvain – photo prise en octobre 2010

Ils étaient 126 et à tous leur prof de français avait répondu: « excellent choix ! » quand ils leur avaient annoncé qu’ils envisageaient des études de philologie romane.

« Tu es de loin la meilleure en français », avait dit le prof de N***, une Limbourgeoise, « tu devrais faire les Romanes. »

C’est ainsi qu’ils étaient 126 cette année-là à recevoir leur première dictée du terrifiant professeur Mertens.

« Vous allez voir », les prévenaient les redoublants, « vous allez tous avoir moins que zéro. Vous aurez des moins vingt, des moins trente ! »

Et l’Adrienne, comme tant d’autres probablement, se disait « pas moi ! »

Elle avait toujours été imbattable en dictée et en faisait un point d’honneur.

Puis le professeur Mertens a lu le texte qu’il avait prévu pour assener à tous ces jeunots un bon premier coup de trique, histoire de leur mettre tout de suite les pendules à l’heure : ils avaient encore tout à apprendre !

Le texte était fort long et les exceptions, anomalies, participes passés de verbes pronominaux suivis de l’infinitif et autres pièges se succédaient.

Mertens jubilait devant les têtes basses : une fois de plus, son traitement de choc marchait.

Au cours suivant, il jubilait encore, le paquet de dictées corrigées à la main : deux traits sous les erreurs grammaticales et un seul sous les erreurs d’orthographe.

Il tenait à distribuer lui-même les feuilles et le faisait dans l’ordre, en commençant par la pire de toutes, appelant les noms un à un, ce qui l’obligeait à aller sans cesse d’un bout à l’autre de l’amphi. C’était une de ses manières d’apprendre à connaître ses ouailles et à coller un visage sur un nom : le premier mois n’était pas passé qu’il connaissait les 126.

Bref, vous imaginez les cœurs battant fort au fur et à mesure de la distribution.

« C’est excellent ! » a-t-il dit à l’Adrienne, qui avait réussi le pire score de toute sa vie.

***

texte inspiré par le schibboleth du Défi 702 – le mot avait déjà paru dans un autre billet en hommage au professeur Mertens, ici, grâce à un commentaire de Joe Krapov, copié-collé ci-dessous:

  1. Joe Krapov J’aime bien venir ici. J’en repars très content des messages en grec, en chinois, en anglais et en langage codé (Shibboleth !) que je reçois dans ma boîte aux lettres professionnelle, qui m’ennuient un peu quelquefois mais qui me valent d’être payé à la fin du mois (pas de quoi aller faire du shopping à New-York, certes mais je n’ai pas de tels besoins. Rigoler à Rennes suffit à ma joie !).
    Bon courage pour la suite, Madame !J’aime Réponse
  2. Adrienne ah voilà qui me fait plaisir, Joe Krapov 🙂
    (ton schibboleth me rappelle notre excellent prof de grammaire, à l’université, qui nous donnait des petites fiches à apprendre par cœur: le mot schibboleth figurait sur celle des quelques rares mots de la langue française qui s’écrivent avec 2 b: « à l’occasion du sabbat, l’abbé offrit un gibbon gibbeux au rabbin qui lui avait expliqué ce que c’est qu’un schibboleth »)
    merci!

D comme droit dans le mur

Quand Madame a rencontré D*** dans le couloir de l’école, il y a trois ans, il lui a tenu un discours enthousiaste sur l’intelligence artificielle.

On avait bien tort d’en avoir peur, disait-il.

Madame ne demandait qu’à le croire, malgré de gros doutes : comme c’est le domaine d’expertise de D*** et qu’il était précisément venu en parler devant une classe de maths-sciences pour l’encourager dans cette voie, qu’il venait de monter sa propre boîte et que ça marchait du tonnerre, elle supposait qu’elle pouvait lui faire confiance et peut-être laisser ses peurs au vestiaire.

Mais : surprise ! Voilà que trois ans plus tard, il a changé de ton.

Sa boîte marche toujours du tonnerre, c’est lui qui a des doutes. Ou des peurs.

« Il va falloir improviser pour atténuer les conséquences négatives », dit-il aujourd’hui.

Il n’a rien perdu de sa fascination pour les technologies de pointe mais désormais si vous lui parlez du danger de Big Brother, il ne minimise plus le problème : entre-temps, on connaît des exemples d’États qui n’ont pas hésité à utiliser les nouvelles technologies pour surveiller leur population.

– La seule parade que nous ayons, dit-il, c’est de ne pas utiliser partout et tout le temps notre smartphone.

Mais nous devons surtout nous inquiéter de l’impact dans le domaine du travail : les robots actuels sont programmés pour travailler avec l’humain et faire des tâches assez simples, répétitives ; les robots sur lesquels on travaille pour l’avenir remplaceront l’humain. C’est dans la logique de l’évolution de l’industrialisation depuis le 19e siècle.

– Combien d’ouvriers faut-il pour un métier à tisser ? demandait un ami du grand-père à mini-Adrienne.
Et c’était une colle : à l’époque, chaque tisserand avait déjà la responsabilité de quatre machines. Puis huit, puis seize.
Aujourd’hui c’est un homme pour toute une salle.

Le but est que le robot puisse faire tout ce que fait l’humain, au moins aussi bien que lui et de préférence mieux que lui.

– On devrait pouvoir faire une pause, poursuit-il, pour réfléchir aux conséquences dans tous les domaines. Mais il n’y aura pas de pause, évidemment.

Aucun État ne peut se permettre de prendre du retard dans cette course.

Course vers quoi ?

Ça, c’est une autre question 😉

***

L’illustration montre l’ordinateur qui programme les mouvements du robot – Texte inspiré par le Défi du samedi 701 où Walrus – merci à lui – proposait le mot ‘robot’.

Déjà, peut-on lire ici, grâce à l’IA, un petit passage chez l’ophtalmo peut en même temps prédire si on a un risque cardiaque 🙂

Pour ceux que la question de l’IA intéresse, un article-débat tout récent ici.

Ci-dessous, une photo prise à la gare d’Ostende le 19 janvier : l’artiste pose une question de plus en plus réaliste 😉