22 rencontres (11 ter)

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Une fois de plus l’Adrienne s’était fiée à son légendaire sens de l’orientation et avait décidé de couper à travers les prés et les bois au lieu de suivre la route.

Elle a joyeusement gravi la colline et s’est retrouvée au milieu des hêtres, tous pareils les uns aux autres, à une croisée de chemins, sans savoir lequel prendre.

C’est à ce moment-là que deux molosses ont déboulé en aboyant violemment et en montrant les dents.

Bon, se dit-elle, restons immobile, leur maître finira bien par arriver, lui aussi.

Ce n’était pas un maître, mais une jeune femme qui est arrivée tranquillement un peu plus tard, sans une excuse pour les chiens non tenus en laisse, alors que quelques jours avant ils avaient été la cause de l’abandon d’un faon par sa mère:

– Je ne me suis pas dépêchée, dit-elle, je voyais de loin que vous n’aviez pas peur des chiens.
– Normalement, a répondu l’Adrienne, les chiens sont mes amis.

Mais elle s’est heureusement abstenue d’ajouter un commentaire acerbe sur l’obligation de tenir les chiens en laisse parce qu’à ce moment-là, la jeune femme lui a dit:

– Mais je vous connais! Vous avez été mon prof de français!

Elle se souvenait de tout et était si enthousiaste de ses années sur les bancs d’école qu’elle avait décidé de poursuivre l’étude des langues dans l’enseignement supérieur. Hélas, l’Adrienne redevenue Madame ne pouvait en dire autant: elle ne se souvenait de rien.

Et aujourd’hui encore, maintenant qu’elles sont ‘amies’ sur fb, elle scrute ce visage pour en conclure chaque fois que vraiment, il ne lui dit rien du tout!

***

Alors vous comprenez, ce 44e devoir de Lakevio du Goût, c’est aux antipodes du billet du jour, où vous avez deux femmes qui ne fument pas, ne se maquillent pas, ne portent pas de boucles d’oreilles, n’écartent pas les jambes pour s’asseoir à cheval sur une chaise retournée et ne portent pas de mini-jupe 😉  

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Du rififi chez les dames ou autre chose ?
Cette toile de Jack Vettriano amène tant de questions…
Qu’en pensez-vous ?

Que cette toile est un gros GROS cliché…

O comme Owen

Le Livre noir des merveilles - Thomas OWEN - Fiche livre ...

Madame vous l’avoue tout de suite, le nom de l’auteur ne lui disait rien du tout: Thomas Owen. A sa grande honte. D’autant plus grande honte qu’il s’agit d’un Belge 😉 Pseudonyme de Gérard Bertot, lit-elle sur wikisaitout, né à Louvain en 1910 et mort à Bruxelles en 2002. Et apparemment très utilisé dans l’enseignement de la littérature fantastique.

Bref.

– Je l’ai lue, cette histoire, dit Estevan, mais je n’y ai rien compris du tout. La relire une deuxième fois ne servirait à rien! je pourrais la relire cinq fois, je n’y comprendrais toujours rien!

Estevan est à l’âge du tout et du rien.

– OK… fait Madame. Et si je te la lisais à haute voix, ça t’aiderait?

– Je ne sais pas… on peut essayer, si vous voulez…

Ce garçon n’est pas contrariant.

Alors Madame se lance dans une lecture mimée de La Boule noire (non il n’y a heureusement ni film ni photos de cette prestation ;-)) parce que rien ne la motive mieux que les « tout », les « rien » et les « moi je n’aime pas le français » 🙂

***

nouvelle à lire ici. infos et source de l’illustration ici. Et un très beau travail de prof confinée faisant son enseignement à distance ici.

L comme Léon

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– J’aime ton prénom, dit Madame au petit garçon qu’elle a devant elle pour la toute première fois. C’était le prénom de mon papa.

Petit Léon est un de ces nombreux enfants qui, bien que son école ait rouvert ses portes, n’y retourne pas.
Parce que les locaux ne sont pas extensibles et qu’il n’y ni locaux ni personnel en réserve pour recevoir tous les élèves en respectant les normes de distanciation. Ils sont 28, dans sa classe.
Parce qu’il faut donner la priorité à tous ceux qui pendant trois mois n’ont rien fait. Ou si peu.
Parce que, comme a dit la maîtresse à la maman du petit garçon, il est bien suivi à la maison et peut donc continuer encore un peu à se débrouiller sans son aide.

Et oui, à la maison, il est bien suivi.

Autour de la table où sont étalés ses devoirs, il y a papa, maman et le grand frère.
Chacun donne son avis sur ce qu’est une « phrase déclarative négative ».
Personne n’est d’accord.
Tout le monde s’énerve.
Petit Léon pleure.

– Je vais devenir folle, dit la maman à Madame. Vous le savez, vous, ce que c’est une « phrase impérative négative »?
– Amenez-le-moi, dit Madame, on va voir ça ensemble.

Après les devoirs, Madame ramène le petit Léon chez lui.

– Ça, c’est mon école, dit-il alors qu’ils passent devant.
– Ça ne te manque pas trop, l’école? demande Madame.
– Si! un peu quand même! fait-il avec une conviction qui dément le « un peu ».

Puis il se lance dans des explications très compliquées de récrés séparées, de réfectoire en plusieurs temps, de circulation comme ceci et comme cela et Madame en conclut une nouvelle fois qu’elle a pu prendre sa retraite juste à temps.

K comme krapoverie

Jacques et Hubert Froidevaux, et leur ami Miguel Morales, ont inventé un humour suisse, dont les cibles sont l’armée, le Cervin et les nains de jardin. Rencontre avec Plonk et Replonk à La Chaux-de-Fonds. Plonk Et Replonk, Costume Traditionnel, Girafes, Insolite, Belles Images, Humour, Photographie, Rien, Trucs

– Tu as déjà une idée de ce que tu veux faire quand tu seras grande? demande Madame – jamais en panne de questions idiotes – à Hourya, 7 ans.

– Je ne suis pas encore sûre, fait Hourya avec le plus grand sérieux, mais je pense maîtresse d’école.

– Ah! fait Madame. Et tu t’entraînes avec ta petite sœur?

Regard de commisération chez Hourya:

– Non, fait-elle en haussant les épaules. Avec mes poupées!

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inspiration : consigne 1920-32 chez Joe Krapov –  source de l’illustration ici la peigneuse de girafe – merci à Joe Krapov pour toutes ces krapoveries 🙂

G comme gratitude

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– Vous la reconnaissez? demande Madame à ses élèves de l’an dernier.

– Oui, bien sûr! répondent-ils, les pauvrets, comme s’il n’y avait qu’une seule orchidée rose au monde.

Madame oserait même parier que beaucoup d’entre eux ne se souvenaient plus qu’elle était rose 🙂

– Vous voyez, ajoute Madame, elle refleurit, comme promis!

Parce qu’elle avait osé faire ce genre de promesse, dans l’émotion du moment, de leur dire qu’elle en prendrait bien soin.

Et eux qui terminent l’école secondaire cette année, auront eu une « fin de carrière » bien particulière, sans tous ces rites de passage que sont les proclamations et autres festivités de fin d’études.

Comme ceux qui terminent cet été leur cursus universitaire et ont protesté fermement parce que l’université a l’intention de faire une cérémonie purement virtuelle de la remise des diplômes.

 

E comme être élève en 2020

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Vous le savez, pendant près de trois mois les élèves ont été interdits d’école. Chacun d’entre eux a vécu cela différemment: entre ceux qui ont été heureux de pouvoir faire leur travail scolaire chez eux, à leur rythme, et ceux qui ont galéré pour diverses raisons, il y a toute la gamme.

Vous le savez, dans nos villes d’Europe nous avons des tas d’enfants dont les parents n’ont pas la fibre pédagogique. Ou ne parlent pas la langue de l’école. Ou n’ont pas les moyens d’offrir l’espace ou les outils requis pour réaliser du bon travail-à-la-maison.

– A la maison, dit Imane, c’est impossible de me concentrer.

C’est ainsi que Madame apprend comment ils sont logés. A combien ils vivent. Et qu’Imane est l’aînée.

Elles ont donc rendez-vous dans un local de l’école. Qui, comme vous le voyez sur la photo, a été aménagé selon les règles strictes imposées par le Ministère. La porte du local doit impérativement rester ouverte.

Un peu plus tard, la directrice passe dans le couloir:

– Ah! mais non! ce n’est pas comme ça que vous devez vous mettre!

Madame le sait bien, qu’elle ne pourrait pas s’asseoir à côté d’Imane, même si toutes deux sont masquées.

Mais comment voulez-vous regarder à deux le manuel et les exercices, si vous êtes en vis-à-vis et séparées par le plexiglas?

***

photo prise le 29 mai avant l’arrivée d’Imane, on ne voit que les affaires de Madame et tous les produits désinfectants 😉

V comme veilig

Welkom bij Zwijsen! Educatieve uitgeverij met visie op onderwijs

Veilig, ça veut dire: en toute sécurité. C’est le nom de la méthode d’apprentissage de la lecture et de l’écriture aux petits de six ans: Veilig leren lezen en schrijven.

L’Adrienne ne comprend pas ce que vient faire ici cette notion déjà tellement galvaudée ces dernières années, la sé-cu-ri-té. Mais soit.

Comme elle le dit à l’instit, elle n’y connaît rien, elle n’a jamais enseigné à l’école primaire. Alors elle regarde des petites vidéos éducatives. Par exemple pour avoir une idée de la vitesse de lecture qu’elle peut attendre d’un enfant qui termine sa première année d’école primaire. Et comment l’améliorer.

Parce que l’enseignement à distance, c’est bien joli, et l’instit fait tout ce qu’il peut, envoie des messages quotidiens. Fait chaque jour deux petits films qu’il envoie aux papas et aux mamans. Mais si le papa et la maman ne parlent pas un mot de néerlandais?

C’est ainsi que de nombreux enfants de six ou sept ans ne font plus rien depuis deux mois.

Veilig.

Pour leur sécurité, ils sont confinés.

***

L’illustration vient du site internet de la méthode en question mais pour laquelle je ne veux pas faire de pub 😉

22 rencontres (10 ter)

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Depuis la mi-mars, il faut réserver sa tranche horaire si on veut faire ses achats au petit magasin bio de la ville. C’est ainsi que Madame est la première cliente de la semaine, vu que c’est fermé le lundi et le mardi et que ça ouvre le mercredi à onze heures du matin.

Chaque mercredi, Madame y voit Maureen, une ancienne élève qui aide à faire la mise en place, vu qu’en ce moment les étudiants ne sont pas en « kot » et suivent leurs cours à domicile.

Parfois, elle rencontre aussi Maureen en ville, poussant un landau. Sa grande sœur travaille et on ne peut plus confier les petits enfants à leurs grands-parents, alors Maureen donne un coup de main et promène bébé.

En se rendant d’un pas allègre au magasin bio un mercredi en début de mois, Madame voit Maureen et le bébé de l’autre côté de l’avenue. A cause du bruit des travaux, elle lui fait de grands gestes et indique par signes qu’elle se rend là où elles se voient d’habitude en cette heure.

Bizarre, se dit-elle, que Maureen n’aide pas pour l’ouverture du magasin, aujourd’hui!

Mais qui voit-elle en y arrivant? Maureen, évidemment!

Ça alors! lui dit Madame en riant, je viens de faire tout un cinéma muet avec une jeune fille dans la rue, en croyant que c’était toi!

Bref, elles ont bien rigolé.

N comme nouvelles du front

« Ik word zot in mijn kot« , rime le sweater de la prof, je deviens fou/folle à rester chez moi.

Vous vous souviendrez peut-être des paroles légendaires de notre ministre de la santé qui nous exhortait d’un « Blijf in uw kot » mais voilà, hier les collègues de Madame ont pu / dû reprendre les cours en présentiel.

Evidemment, nos classes ne sont pas de taille à recevoir tous les élèves en même temps si on veut garder le sacro-saint mètre cinquante de distance. Ce qui donne ceci (d’où vient également la photo d’illustration): des demi-groupes ou tiers de groupe, du plexiglas, des masques, du gel désinfectant.

Dans l’école de Madame aussi.

Les jours passés, les profs ont été priés de retirer de leurs classes les plantes vertes, la déco et tout le matériel « qui traîne », de sorte qu’on gagne de la place et qu’on puisse plus rapidement passer du désinfectant entre deux cours.

Comment profs et élèves se débrouillent pour se comprendre au travers du masque, surtout à un cours de langue étrangère, ça reste à voir.

Mais tout le monde a été bien content de se retrouver. Les cours en ligne, ça va un moment, et là le trop-plein commençait à être atteint.

On leur souhaite bon courage et bonne santé!

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Où l’on peut voir que le slogan se retrouve sur toutes sortes de vêtements 🙂 https://www.spreadshirt.be/nl/mannen+kot

L comme lettre

Dans une lettre du 30 janvier 1803 à sa sœur Pauline, Stendhal écrit entre autres ceci:

Je puis te donner comme des vérités générales :

I° Que toutes nos idées nous viennent par nos sens ;

2° Que la finesse plus ou moins grande des cinq sens ne donne ni plus ni moins d’es­prit. Homère, Milton étaient aveugles ; Mon­tesquieu, Buffon avaient la vue très basse ;

3° Que l’éducation seule fait les grands hommes; par conséquent, qu’on n’a qu’à le vouloir pour devenir grand génie. Il faut s’appliquer à une science et la méditer sans cesse. Je te conseille de lire et de mé­diter Plutarque : il t’apprendra en même temps l’histoire, et à connaître les hommes.

Pour acquérir beaucoup d’esprit, il faut beaucoup comparer, c’est-à-dire ob­server, alternativement et avec attention, l’impression différente que font sur toi des objets quelconques.

(http://fr.wikisource.org/wiki/Stendhal_-_Correspondance_-_Tome_I)

Où l’on peut voir que Stendhal est du côté de Leibniz: « L’éducation peut tout: elle fait danser les ours. »

Madame, par contre, est du côté de Voltaire: « L’éducation développe les facultés, mais ne les crée pas. » Et de Henri Michaux: « L’enseignement de l’araignée n’est pas pour la mouche. »

Ceci étant dit, il y aurait bien d’autres commentaires à faire sur cette correspondance entre un jeune homme de 20 ans et sa sœur qui n’en a que trois de moins 🙂

***

Portrait de Pauline Beyle (1786-1857) source ici.