G comme gagnants, gagnante

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Au fil des corrections, Madame envoie des petits messages du genre « Bravo, tu es le gagnant/la gagnante du test d’écoute! ».

Ou de la compréhension écrite. Ou de la question sur la phrase interrogative. Et cetera.

Mais en lisant certaines phrases, elle se demande si la plus grande gagnante, ce n’est pas elle 🙂

Jugez donc de la sagesse de cette moisson de décembre 2018 et décidez du gagnant:

Est-ce Leo: « Il faut savoir pardonner »,

Casper: « Je n’ai pas besoin d’avoir un portable »,

Lara: « Il n’est pas nécessaire de connaître l’avenir »

ou ceux qui inconsciemment consolent Madame d’avoir dû quitter son vert paradis et sa belle demeure: « Pour être heureux, on n’a pas du tout besoin d’une grande maison » ou de devoir vivre sans ses chats: « On peut très bien se passer d’animaux domestiques ».

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7 questions

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Est-ce qu’on doit connaître par cœur le nom de ceux qui ont écrit les textes? et l’époque? Est-ce qu’on doit venir en costume? Est-ce qu’on peut choisir sur quel texte on sera interrogé? Est-ce que je peux passer vers dix heures, c’est plus facile pour mon bus. Est-ce que je peux passer vers deux heures et demie, comme ça j’ai le temps de manger à l’aise. Est-ce qu’il faut connaître tout le vocabulaire? Sur combien de points sera la grammaire?

Aujourd’hui, les élèves de Madame ont leur examen de français langue étrangère.

L’écrit et l’oral.

L’avant-veille, ils avaient un tas de questions dont certaines sont tout à fait inédites 🙂

T comme trajet

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L’école est à un peu plus de deux kilomètres de la maison. La petite ne commence à respirer librement que dans la dernière moitié du trajet. Alors seulement elle ose lâcher la main du petit frère et enfin changer son cartable de main. Il est lourd, le cartable, et capricieux, le petit frère. Il sait qu’il peut lui faire bondir le cœur en essayant de lâcher sa main et de faire mine d’aller sur la chaussée. Il n’aime pas marcher. Il faut le traîner. La route grimpe. Il n’a que trois ans.

Trois ans plus tard, la petite rentre seule. Pour le petit frère, la mère a trouvé une gentille voisine et sa 4L. Alors, en chemin, elle peut changer le cartable de main autant qu’elle veut. Heureusement, parce qu’il est encore plus lourd. Il lui arrive de le poser à terre, pour cueillir des primevères, observer des fourmis ou ramasser des faines. Il y a mille choses intéressantes dans la deuxième partie du trajet. Puis passe la voisine avec sa 4L qui klaxonne joyeusement. La petite sourit, agite la main et reprend son cartable. 

consigne d’écriture: s’inspirer de l’extrait ci-dessous d’Isabelle Desesquelles, Je voudrais que la nuit me prenne, Belfond, 2018

L’école est à trois kilomètres de notre maison, on y va par un chemin que nous étions les seuls à prendre ; nos marches tous les deux, matin et soir, parfois l’un derrière l’autre dans les sentes les plus étroites, elles sont au-delà de la mémoire, parce que c’est arrivé, un père et sa fille, chacun avec son cartable et nos mains qui se cherchaient, se retenaient, la pression de la sienne enserrant la mienne, comme nous y puisions une douceur. Que se passe-t-il dans la tête d’un enfant quand il soupçonne que le meilleur ne va pas durer, qu’il n’est pas garanti, le bonheur ? Grâce à ses parents, à leur offrande d’amour, l’enfant ne voudra pas le croire, il balaiera son soupçon dans un câlin de sa mère, un rire de son père, et l’enchantement permanent de l’enfance, il le croira résolument. La protection de ses parents lui donnera le sentiment de l’invincible bonheur. Et on s’y arrime.

22 rencontres (14 bis)

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Surprise de Madame en voyant Joris planté dans le couloir.

– Tu viens pour un stage? lui demande-t-elle toute joyeuse. Mais alors, tu as le droit d’entrer dans la salle des profs!

Joris, visiblement, n’a rien perdu de sa timidité. Alors Madame l’accompagne, lui dit où s’asseoir, lui propose un café, lui fait un brin de causette.

Joris, c’est celui dont sa maman disait, il y a trois ans, que contrairement à elle il était bon en français. Comme il est aussi très bon musicien, il a choisi de devenir prof de musique et de FLE (niveau collège).

Vendredi dernier, Madame le revoit, assis tout seul dans la salle des profs, devant un tas de copies. Il a dû donner sa toute première interro! sur l’accord de l’adjectif…

– Tu permets que j’y jette un œil? demande Madame.

– Je n’ai pas fait une interro très difficile, dit-il.

Et alors, alors seulement, et après l’y avoir copieusement encouragé, il ose dire ce qu’il a sur le cœur depuis trois ans:

– Chez vous, c’était difficile!

H comme heureux!

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Le débat qui fait un tabac du tonnerre de Brest, chaque fois que Madame l’organise avec ses « seize ans », c’est quand elle leur demande pourquoi ils sont contents d’être un mec ou une fille.

La première chose que disent les garçons – et franchement ça ne rate jamais, c’est leur top 1 d’année en année – c’est qu’ils sont bien contents qu’ils ne devront jamais accoucher.

Et devinez quelle est la première chose que disent les filles? Quel bonheur ce doit être d’avoir un bébé dans le ventre, de donner la vie, d’être mère!

Similitude d’autant plus frappante qu’ils ne peuvent s’influencer mutuellement: la préparation du débat se fait en classe, par écrit et en silence.

Frappantes aussi les conclusions de part et d’autre: en 2018, disent les mecs, il n’y a plus vraiment de différences entre les garçons et les filles dans notre société. Et les filles écrivent: il faut l’égalité – c’est grave qu’il y ait encore de si grandes différences dans notre société.

Avec une logique qui leur est propre, les garçons ont comme deuxième conclusion que la vie d’un homme « est plus facile sur de nombreux points ». Chez les filles on peut lire: c’est grave qu’on doive s’inquiéter pour notre sécurité, surtout le soir, la nuit.

D’ailleurs c’est bien vrai, puisque ce sont les garçons qui le disent: je suis content d’être un mec, je risque beaucoup moins de me faire violer.

photo: le bonheur d’être enceinte, sauf que la future mère n’est pas la dame de la photo, mais le koala de Planckendael – voir le billet de l’époque 🙂

U comme us et coutumes

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Abonnée depuis de très nombreuses années aux Notules dominicales de Philippe Didion, je les lis chaque dimanche midi avec grand plaisir.

Le passage ci-dessous m’a beaucoup fait rire, alors que j’aurais tout aussi bien pu le classer dans ma rubrique ‘Stupeur et tremblements’, tellement c’est éloigné de nos propres pratiques. 

Mais jugez vous-même 🙂

« J’inaugure aujourd’hui une pratique qui sévit déjà depuis un moment, et pas seulement dans ma profession, la formation à distance. Il est fini le temps où l’on partait en stage à droite ou à gauche, heureux à l’idée de découvrir de nouveaux horizons et de retrouver des figures perdues de vue. Une lointaine notule (n° 38, 9 décembre 2001) évoquait ces pratiques révolues :

En général, on était convoqués à 9 heures, à 9 heures 45 tous les stagiaires étaient là, la formatrice arrivait parfois avant 10 heures, un tour de table pour se présenter, arrivée de la gestionnaire pour savoir qui mange à la cantine à midi, bon, on fait une pause pour boire un café, bon, déjà 11 heures 30, on va constituer les groupes pour cet après-midi, allez, on se retrouve à 13 heures 30 pour finir à 16 heures 30 plutôt qu’à 17 heures, hein, il y en a qui on des enfants, on sait ce que c’est, à 14 heures 15 on reprenait, bataillait une demi-heure pour trouver un couillon qui accepte d’être le rapporteur du groupe, à 15 heures 30 on commençait à entendre des raclements de chaises et des claquements de cartables, vous comprenez, mes enfants à l’école, j’habite loin, j’ai un conseil de classe, allez, à demain, c’était très enrichissant. Moi, je m’en fichais, je m’inscrivais à tous les stages qui se déroulaient à Nancy pour pouvoir aller coucher à Liverdun chez Y. et J., les enfants étaient contents de me voir et de me céder une chambre, on faisait de la musique, on se couchait tard et ça me changeait de ma solitude. 

Après ont débarqué les Castafiore du Powerpoint qui lisaient fidèlement ce qui était inscrit sur leurs diapositives, on roupillait paisiblement après une croûte trop copieuse, quel beau métier. Il était temps de mettre le holà, de couper court à ces pratiques du monde d’hier. Aujourd’hui, je reste donc at home. J’ai réussi, en recopiant des liens interminables et en repêchant des identifiants oubliés depuis lurette, à me connecter sans trop de difficultés. Je me méfie du micro et de la caméra intégrées à l’ordinateur : et si l’on pouvait me voir ou m’entendre ? Donc je reste coi, j’ai mis une chemise propre, mais j’ai gardé mes chaussons, hors champ. Je constate avec soulagement qu’une chose reste immuable : les premiers mots de l’inspectrice en chef sont pour dire que le bazar, censé débuter à 9 heures, commencera à 9 heures 30. En attendant, on peut lire les messages des stagiaires qui disent poliment bonjour au fur et à mesure de leur arrivée sur le site. Une dame : “Bonjour, je suis connectée”. On est bien heureux de l’apprendre et de savoir à qui l’on confie nos enfants. D’après l’intitulé du bazar, il s’agit d’“Accompagner la mise en œuvre des ajustements des programmes de français collège”. Des programmes qui datent d’un an et qui sont déjà modifiés, j’ai bien fait de ne pas les étudier en profondeur. J’écoute religieusement l’inspectrice en chef dérouler son laïus, admirant son implication et sa conscience à l’heure où son esprit doit être occupé pas le sort qui sera le sien quand le nouveau découpage des rectorats suivra celui des régions et qu’elle recevra ses ordres de Strasbourg. C’est vite ennuyeux (je m’occupe, je classe des photos, je notule) mais parfois drôle : quand le son est coupé, trente personnes envoient un message (il y a un cadre “chat”) pour dire que le son est coupé. Quand il revient au bout de vingt secondes, ils sont cinquante à dire que le son est rétabli. Fin des hostilités à midi, j’ai appris des choses, j’en ai noté, sans pouvoir m’empêcher d’être déprimé par le fossé qui existe entre ces belles paroles prononcées depuis la forteresse rectorale et la réalité que je vis. Les hyperactifs interactifs disent merci, le flagorneur de service, qui vient de franchir dans le bon sens le seuil de pauvreté, ajoute même “c’était très enrichissant”. La “classe virtuelle”, c’était le nom du bazar, est enregistrée et peut être rediffusée. Ça peut aider ceux qui ont du mal à trouver le sommeil. En attendant, j’éteins l’ordinateur, retourne à l’époque où je vis et allume le transistor pour écouter Le Jeu des mille francs. »

Philippe Didion, Notules dominicales, 14 octobre 2018, notule 810.

Merci d’avoir donné l’autorisation pour le publier ici!

Photo prise à la gare de Péruwelz, rue des Français 🙂

Question existentielle

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Que pensez-vous de cette photo et de ce titre? a demandé Madame. Est-ce que ce jeune vous représente?

Ce n’est pas mon style, a répondu un quart de la classe, il ne me représente pas, a dit un autre quart. Un seul garçon est enthousiaste et voudrait lui ressembler, vêtements, chaussures, coupe de cheveux, tout lui plaît.

Les trois quarts affirment qu’ils ne s’intéressent pas à la mode. Pourtant, plusieurs garçons n’ont aucun mal à reconnaître la marque et le modèle des chaussures: ce sont des Nike Air de Sean Wotherspoon, apprennent-ils à Madame. Une petite recherche lui permet de constater qu’elles coûtent plus cher que des chaussures italiennes faites sur mesure par un bon artisan… Pourtant un des garçons trouve que c’est un look « de pauvre »…

Chacun ses goûts, je respecte les choix de chacun, disent les trois quarts de la classe. D’autres insistent sur le droit à la différence ou préfèrent « qu’on ne se ressemblent pas tous ».  

Par contre, la photo n’obtient aucun suffrage: ils n’apprécient pas qu’on ait placé le garçon dans ce décor de rue, sur ces armoires de l’électricité, avec ce graffiti sur le mur. On veut le faire passer pour un « bad boy », disent-ils, et cette image ne leur plaît pas du tout.

Quelques-uns prennent le garçon en pitié et espèrent qu’à 15 ou 16 ans, il ne sera pas propulsé d’un coup dans le mannequinat.

C’est une erreur de la part du magazine, conclut une des filles, de l’appeler ‘une icône de la mode’, il faudrait au contraire encourager les jeunes « à trouver leur style unique » au lieu de les pousser à imiter des modèles.

Bref, ils ont dit plein de choses intelligentes et Madame est bien contente d’eux 🙂

L’article est ici et la photo vient du site du photographe Jef Boes.