Question existentielle

Knack Weekend KW 2018 36

Que pensez-vous de cette photo et de ce titre? a demandé Madame. Est-ce que ce jeune vous représente?

Ce n’est pas mon style, a répondu un quart de la classe, il ne me représente pas, a dit un autre quart. Un seul garçon est enthousiaste et voudrait lui ressembler, vêtements, chaussures, coupe de cheveux, tout lui plaît.

Les trois quarts affirment qu’ils ne s’intéressent pas à la mode. Pourtant, plusieurs garçons n’ont aucun mal à reconnaître la marque et le modèle des chaussures: ce sont des Nike Air de Sean Wotherspoon, apprennent-ils à Madame. Une petite recherche lui permet de constater qu’elles coûtent plus cher que des chaussures italiennes faites sur mesure par un bon artisan… Pourtant un des garçons trouve que c’est un look « de pauvre »…

Chacun ses goûts, je respecte les choix de chacun, disent les trois quarts de la classe. D’autres insistent sur le droit à la différence ou préfèrent « qu’on ne se ressemblent pas tous ».  

Par contre, la photo n’obtient aucun suffrage: ils n’apprécient pas qu’on ait placé le garçon dans ce décor de rue, sur ces armoires de l’électricité, avec ce graffiti sur le mur. On veut le faire passer pour un « bad boy », disent-ils, et cette image ne leur plaît pas du tout.

Quelques-uns prennent le garçon en pitié et espèrent qu’à 15 ou 16 ans, il ne sera pas propulsé d’un coup dans le mannequinat.

C’est une erreur de la part du magazine, conclut une des filles, de l’appeler ‘une icône de la mode’, il faudrait au contraire encourager les jeunes « à trouver leur style unique » au lieu de les pousser à imiter des modèles.

Bref, ils ont dit plein de choses intelligentes et Madame est bien contente d’eux 🙂

L’article est ici et la photo vient du site du photographe Jef Boes.

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Y comme Yeva

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Parfois Madame se demande si les parents voyageurs se rendent bien compte de ce qu’ils demandent de leur enfant. Qui, lui, ne voit sans doute aucun intérêt à un changement de pays, de langue, d’entourage. Quitter ses copains, quitter toute une vie.

Ainsi, Madame se demande pourquoi la maman de Yeva a décidé de quitter son Ukraine natale avec sa fille de 15 ans. 

Laquelle a dû abandonner ses études d’art pour apprendre le néerlandais pendant un an.

Puis intégrer une école d’art belge. Où elle n’a pas réussi.

Enfin, arriver cette année dans l’école de Madame…

Résumons: en Belgique néerlandophone depuis deux ans, Yeva, qui maîtrise déjà l’ukrainien, le russe et l’anglais, doit donc suivre un enseignement en néerlandais. 

Et maintenant apprendre en plus le français.

Commencer au niveau zéro quand les autres en sont à leur septième année.

Oui, parfois Madame se demande si les parents voyageurs se rendent bien compte de ce qu’ils demandent de leur enfant.

W comme Web pédagogique

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Chaque matin, Madame va faire un tour chez les collègues du Web pédagogique où justement hier un de ses chroniqueurs préférés parlait du look des profs.

Madame y a reçu confirmation de ce qu’elle savait déjà, par exemple en ce qui concerne son choix de sandales plates en simili-plastique, « qui sont si pratiques sur les sentiers rupestres transalpins », dit l’article, mais qui n’auront droit qu’à des regards de commisération ou de dédain.

C’est vrai, Madame le sait depuis le premier jour où elle s’est trouvée face à une classe – et pourtant à l’époque il s’agissait d’une vingtaine de garçons pour seulement trois filles – le look est évalué et commenté. Définitivement. Pas de session de rattrapage.

D’ailleurs Madame elle-même et ses copines n’étaient pas différentes des ados d’aujourd’hui: le jeune prof venu faire un remplacement de latin et de grec a vite été surnommé « Floerie » à cause de son costume en velours côtelé et le prof d’allemand était « den Bruinen » parce qu’il ne portait que du brun. Celle au look terne et triste était jugée terne et triste. Celle qui portait chaque jour des tenues achetées bien cher en boutique de luxe était jugée superficielle et dépensière.

Voilà 🙂

Alors Madame met ce qui lui plaît, ce qui fait conclure à ses élèves que sa couleur, c’est le rouge 🙂

source de la photo et article ici

 

U comme un sport pour tous…

… et tous pour le sport!

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Chaque année, l’école organise un cross au mois de septembre. 

Chaque année, Madame entend les mêmes plaintes de la part de beaucoup d’élèves. Surtout les filles. Oh Madame! c’est dur! Mais pourquoi on doit courir un cross! Oh Madame! J’ai-pas-enviiie!

Puis, quelques années plus tard, ces réfractaires à la course à pied « gazellent » sur un parcours de cinq ou même dix kilomètres, pour le cross organisé par la ville.

Le sourire aux lèvres.

Il a dû se passer quelque chose, entre-temps, qui les a drôlement fait changer d’avis 🙂

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Il a tourné le coin de la rue et a marché vers Madame. Il avait ce même sourire qu’autrefois, la même coupe de cheveux qu’à ses 16 ans, courtes bouclettes blondes, allure sportive, bien dans ses baskets.

Il tenait à la main une jeune fille aux longs cheveux bruns. Une de celles dont Madame a eu en classe le père, une tante, un oncle et qu’elle a en classe cette année.

Ils avaient l’air si heureux, tous les deux.

C’est là que Madame s’est réveillée, d’un seul coup, le cœur battant. Et qu’elle a tout de suite décidé de prendre sa plus jolie plume:

Chère Madame B

Cette nuit j’ai rêvé de François…

Je l’ai vu, parfaitement vu dans mon rêve, à l’âge qu’il avait quand il est devenu mon élève. 

Peut-être que ce rêve est dû à l’approche du 18 septembre.
Peut-être est-ce parce qu’au bout de seulement deux semaines de classe, j’ai déjà parlé de lui à deux élèves.
Peut-être est-ce parce que l’agencement du local 215 est de nouveau comme « en son temps ».

Quoi qu’il en soit, il est dans ma tête et dans mon cœur pour toujours, comme vous tous.

Je vous embrasse et j’espère que vous allez bien.

François, 19 ans depuis douze ans…

Question existentielle

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Le billet aurait tout aussi bien convenu sous la rubrique ‘stupeur et tremblements’ mais sans doute Madame n’a-t-elle pas voulu attendre jusqu’au 23 pour vous faire part de son dernier sujet de stupéfaction.

Vendredi dernier, les élèves sont priés de s’exprimer sur leurs points forts, sur ce qui les intéresse, sur ce qui a motivé leur choix d’études.

– Moi, dit l’unique latiniste de la classe, je n’aime pas le latin.

Madame ouvre de grands yeux:

– Tu as choisi de rester en latin mais tu n’aimes pas le latin?

Voilà, c’est ça, elle a bien compris. Le latin l’emmerde mais bon, autant faire ça qu’autre chose.

Du côté de ceux qui ont choisi les maths fortes combinées avec les sciences – le top du top des filières fortes en pays flamand – il y a un autre champion de la motivation:

– Moi, je n’aime rien.

– Rien? dit Madame, avec un reste d’espoir dans la voix. Tu as choisi les maths fortes et les sciences mais tu n’aimes ni les maths ni les sciences?

– C’est ça, dit-il.

– Mais en dehors de l’école, s’inquiète-t-elle, il y a des choses que tu aimes?

La réponse se fait attendre quelques secondes de trop au goût de Madame:

– Oui, le sport…

– Et…?

– Le sport et… (on sent qu’il cherche, qu’il cherche, qu’il se rend compte que ce serait bien s’il pouvait nommer une deuxième chose) … et le sport.

L comme lettre 6

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Mademoiselle S 

Votre réputation vous précédait: nous avions peur de vous des mois à l’avance. On nous disait que vous étiez sévère, exigeante, difficile. 

Et c’était vrai. Non seulement pour les dictées, les analyses de la phrase, les problèmes de robinets qui coulent dans des baignoires qui se vident, de trains qui se croisent, de prix de revient et de bénéfices réalisés sur la vente de pommes de terre. 

Justement, dans la classe il y avait deux filles d’agriculteurs. L’une n’avait plus de maman et était élevée par sa grand-mère. L’autre avait une très nombreuse fratrie et un frère aîné prénommé Emile qui était le véritable chef de la famille: c’est lui qui décidait que la petite sœur n’avait pas le temps de faire ses devoirs. Elle devait aider à trier les pommes de terre. A rentrer le foin. A soigner les vaches. A nourrir les cochons. Il y avait toujours des choses plus urgentes que les leçons. 

Mais ce n’était pas de sa faute: ce n’est pas cette pauvre petite qu’il fallait sermonner, elle était la première victime. 

Et cette autre petite malheureuse sans maman, qu’y pouvait-elle si elle avait les ongles noirs et si ses vêtements usés sentaient la ferme? 

Je vous ai détestée pour ces choses-là: c’étaient des injustices flagrantes. 

*** 

écrit pour le Marathon d’écriture 2018