22 rencontres (4.3)

C’était un de ces événements où Madame ne pensait pas retourner un jour mais les messieurs du « service club » avaient fait appel à elle pour un témoignage.

Sous forme d’interview, ce qui est un peu moins spontané que ce qu’on croirait: ils avaient voulu savoir à l’avance ce que Madame raconterait.

Bref, c’était ce genre de réunion mondaine où elle se tient légèrement à l’écart en attendant de monter sur le podium et fait une des choses qu’elle aime beaucoup: observer le genre humain.

Et là, il y avait de quoi 😉

A sa grande joie, il y avait ce soir-là deux nouveaux membres dans la foule, Pieter et Pieter, deux anciens élèves – le grand brun déjà marié et papa d’une petite fille – deux anciens gamins qui aujourd’hui font apparemment partie d’une certaine élite financière locale.

Ce qui ne les a pas empêchés, pendant toute la conversation après la partie officielle, de parler principalement du temps où ils avaient dix-sept ans et n’étaient pas sérieux.

Toujours pareils à eux-mêmes, le grand brun, beau gosse, sûr de lui, la tête en arrière, le dos droit, et le petit blond, à l’élocution et à la gestuelle agitées. Aujourd’hui, il est pharmacien.

– Vous savez, dit-il, que plusieurs profs ont prévenu mes parents contre Pieter, disant que cette amitié aurait une mauvaise influence sur moi?

Le grand brun rit. Il a toujours été fier de sa « mauvaise réputation ».

– Moi, dit-il, je n’ai vraiment commencé à travailler qu’à l’université. Là je me suis dit: bon, maintenant c’est ton choix, c’est toi qui as voulu être là, maintenant tu bosses.

22 rencontres (4.2)

Le week-end dernier, un tas d’activités « nature » étaient organisées et bien sûr l’Adrienne s’était inscrite pour une promenade guidée par les « trage wegen« , comme on les appelle ici, ces chemins de traverse et autres sentiers qui ont souvent disparu et qu’on essaie de remettre à l’honneur.

– Tiens, se dit-elle en voyant l’homme qui devait les guider, sa tête me dit quelque chose…

Ce n’est que deux ou trois kilomètres plus tard qu’elle s’est souvenue: le papa de Hannelore!

Madame vous a déjà parlé d’elle à l’occasion d’un devoir de lakévio du Goût: à seize ans, Hannelore était complètement gothic et très mal dans sa peau. Aujourd’hui elle va bien et vit sa vie rêvée, au Cap-Vert.

Après la promenade, en allant remercier le guide, elle s’est tout de même décidée à se faire connaître et a conclu d’un:

– Je vais tout de suite lui envoyer un petit message pour lui raconter que j’ai passé l’après-midi avec son papa 🙂
– Ah! fait-il, on est un peu en froid en ce moment, elle et moi…
– Oui je sais, fait Madame (elle ne les a jamais connus autrement qu' »en froid » ;-))
– Elle est tellement extrême, ajoute-t-il, comme pour s’excuser.
– Oui je sais, répète Madame.

Le soir elle a eu une longue conversation avec Hannelore, aucune des deux n’a parlé de tensions avec le papa.

Par contre il a beaucoup été question du Cap-Vert et de son nouveau projet: y ouvrir un petit hôtel!

P comme panique à bord!

101ème devoir de Lakevio du Goût.

devoir de Lakevio du Goût_101.jpg

Ce fut un chagrin désordonné mêlé d’un fort sentiment d’impuissance qui la poussa à se rendre chez la mère de l’enfant.

Comment pouvait-elle croire qu’un gamin levé chaque jour à cinq heures pour faire une heure de bus et ne rentrer que vers dix-huit heures trouvait encore le temps et l’énergie nécessaires pour faire ses devoirs, étudier ses leçons?

Son cœur se brisait lorsqu’elle y pensait, ce qui était souvent, et même tout le temps.

– Vous êtes fière de moi, Madame? avait-il demandé la veille en levant ses yeux bleus sur elle.

Il faisait tant d’efforts! Il menait un combat quotidien et risquait de perdre espoir et aussi le peu de confiance en lui qu’elle avait réussi à lui insuffler.

C’était cela, peut-être, qui l’avait déterminée à aller dire deux mots aux parents: il y avait cette confiance et cet espoir à préserver.

Alors son combat changea d’âme.

Parce que, comme le disait Victor Hugo, « le centre du combat », ce n’était pas ce bilan de maths qu’il avait le lendemain, et pour lequel il n’était pas prêt, non!
Ce « point obscur où tressaille la mêlée », c’était là qu’il se trouvait, derrière cette porte où elle avait enfin sonné, une « effroyable et vivante broussaille » d’où jamais, jamais ne pourrait sortir un gagnant.

***

Merci à Monsieur Le Goût pour sa 101e consigne, même si sur ce coup-ci il s’est montré un brin sadique 😉

Je pense que vous en avez assez des œuvres de John Salminen mais que voulez-vous, elles me posent toutes des questions auxquelles j’essaie de répondre. Si vous m’aidiez, vous aussi à y répondre, ce serait gentil. Mais ce serait trop simple. Il faut d’abord trouver quelles questions posent l’œuvre, et je sais qu’elle ne pose pas les mêmes à chaque observateur. Puis, quand vous avez enfin une question qui vient, il reste à y répondre… J’aimerais que vous commenciez votre devoir par « Ce fut un chagrin désordonné », comme écrit Maupassant dans « Un cœur simple ». Ce serait chouette aussi que vous le terminassiez sur « Le centre du combat, point obscur où tressaille la mêlée, effroyable et vivante broussaille, » comme disait Victor Hugo dans « L’expiation » J’eusse aimé que vous y casassiez aussi le célèbre « L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme. » (Je ricane car Adrienne va devoir éviter la trop grande concision qui est sa marque de fabrique… Hi hi hi…)

H comme hello!

Voor elk kind een Fluohesje

– Hello! Hello! crient les petits enfants massés à l’entrée de la bibliothèque, avant de retourner en classe chargés de livres et tous avec leur veste fluo largement et ostensiblement sponsorisée.

Puis quelques-uns ajoutent:

– Bonjour! Bonjour!

Avec le R qui roule comme les galets d’un torrent.

– Hello! Bonjour! répond l’Adrienne en les saluant de la main.

Voilà, se dit-elle, ils n’ont que sept ans mais ont déjà bien intégré qu’il y a des francophones dans leur ville.

Ce qui lui a rappelé une conversation à Alden-Biesen, le mois dernier.

Comme toujours, il faut répondre aux questions d’usage, dont une, apparemment très importante, concerne « d’où on est« .

Et l’Adrienne sait à l’avance quels clichés il lui faudra entendre dès qu’elle aura dit le nom de sa ville.

– Il y a beaucoup de francophones, là, non? Combien il y en a?
– Je ne sais pas, impossible de le savoir puisque les recensements linguistiques sont interdits par la loi. Depuis 1961.

A-t-elle répondu au monsieur – peut-être un peu sèchement malgré son sourire – pour couper court à l’inévitable suite:

– Et beaucoup de migrants, non?

Parce que là vous allez réussir à vraiment la fâcher.

Madame s’est toujours sentie très proche de ses élèves d’origines diverses, comme eux elle se trouve toujours entre deux chaises, deux cultures, et obligée à choisir son camp.

***

illustration empruntée à une école primaire de Gistel

K comme kanariepietje

Le prof, c’est celui qui est tellement accro au café qu’il a pris sa tasse sur le trottoir. Il le regrette à présent: la maman de la petite Marie le trouve visiblement si à son goût qu’il est obligé de tourner légèrement la tête pour ne pas prendre ses postillons en pleine figure.

Repérez la maman trop contente de se débarrasser de ses enfants après deux longs mois de vacances: d’une main elle pousse sa fille, qui ne fait plus un pas, de l’autre elle tire son fils, qui garde la tête baissée. Mais elle, même de dos on devine qu’elle fait un grand sourire à la maîtresse.

La petite fille modèle, c’est Camille, évidemment: son sac est parfaitement rangé et équilibré, sur le bras sa veste bien pliée, assortie à sa tenue sobre… elle a hâte de passer la porte et dépasse Olivia et Emma, qui ont engagé dès la rentrée un véritable concours de fashionistas: sandalettes argentées et robe en soierie fleurie pour l’une, veste blanche et pantalon large en plissé soleil de couleur bouton d’or pour l’autre.

Et puis voyez le petit Léon: son T-shirt, son jogging informe et son sac à dos trop grand, trop lourd, aux bretelles mal ajustées, qui lui démolit la colonne vertébrale. Il attend. Il rentrera le dernier, il ne connaît personne.

***

source de l’illustration ici – Toi aussi, dit un prof à son collègue, tu es passé à une méthode ancienne et fiable pour mesurer la qualité de l’air?
Et sur le dessin on voit un canari dans sa cage, comme autrefois au fond de la mine…

96ème devoir de Lakevio du Goût

rentrée des classes.jpeg

Ce matin, j’ai été distrait par les piaillements des enfants qui entraient au collège en face de chez nous. Je les ai regardés. Des souvenirs sont revenus. Et vous?
Une rentrée des classes vous a-t-elle particulièrement marqué? J’espère qu’on en saura plus lundi.

22 rencontres (22 ter)

– Pour parler « métier », écrit Madame à Joris, qui fait ses premières armes dans l’enseignement, ce serait plus simple si tu venais chez moi, au lieu de tapoter chacun sur son ordi!

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
C’était le 2 juillet et ils y ont passé non seulement l’après-midi, mais aussi toute la soirée.

Aussi Madame a-t-elle été fort étonnée, hier matin, en rencontrant la maman de Joris, très mécontente de son fils:

– Alors il paraît que Joris est venu vous voir? Et il ne m’en a rien dit! Je ne l’ai su que dernièrement! Tout à fait par hasard!

Très remontée contre lui, parce qu’il « prend sa maison pour un hôtel », entre et sort sans dire où il va ni d’où il vient. Contrairement à son autre fils, qu’elle mentionne chaque fois, qui lui donne pleinement satisfaction, mais que Madame ne connaît pas:

– Vous ne connaissez pas Wouter? répète-t-elle à chacune de leurs conversations. Lui n’est pas du tout comme ça!

Puis elle conclut:

– J’aimerais mieux que Joris aille habiter tout seul!

Tout seul, à 21 ans, alors qu’il commence seulement à travailler?

Mais Madame s’est tue, bien sûr 🙂

***

ceci clôt la 3e série des « 22 rencontres »

Question existentielle

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Assis côte à côte sur le canapé, l’Adrienne et petit Léon lisent un livre dont le narrateur est un gamin de son âge, qui se demande comment, à l’issue du triste été qu’il est en train de passer, il trouvera quoi dire aux profs qui, à la rentrée toute proche, ne manqueront pas de lui demander de raconter ses vacances.

– C’est vrai, ça! interrompt-il sa lectrice, chaque année les profs ils demandent de raconter les vacances!

L’Adrienne soupire – hélas elle ne le sait que trop bien – et elle connaît l’avis de petit Léon sur la question: ne rien divulguer de sa « vie privée ».

– Mais si c’est pour des points… ajoute-t-il…

Et on sent son hésitation.
Il a tellement envie de bien faire, dès septembre!

– Et bien, dit l’Adrienne, tu pourrais raconter que cet été, tu t’es enfin inscrit à la bibliothèque et que tu as lu quelques livres, et parler de tes lectures? Ce n’est pas ta vie privée et en plus ça devrait plaire à ton prof, ce genre de chose!

Petit Léon réfléchit. Est-ce que ce sera suffisant?

– On trouvera, dit l’Adrienne. L’essentiel, c’est que tu y seras préparé, à cette question.

Préparé, c’est sûr qu’il le sera, dimanche on reprend les devoirs de vacances 😉

Y comme yeux

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Ilias était arrivé à l’école pour y faire ses deux dernières années: son père, excédé par sa paresse, avait espéré que le choc serait salutaire.

Malheureusement, s’il y avait eu choc, ce n’était pas du côté d’Ilias, mais chez les filles de sa nouvelle classe.
Et même chez toutes celles d’autres classes, qui s’agglutinaient autour de lui à chaque récré.

Ilias faisait sensation avec son allure athlétique, sa peau bronzée et ses yeux clairs.

Et puis, comme pour le copain Geoffroy, dans le petit Nicolas, « celui qui a un papa très riche qui lui achète tout ce qu’il veut« , il était aussi celui qui avait la plus belle moto. Rouge.

Bref, Ilias s’est tout de suite beaucoup plu et n’a changé en rien son comportement.

– Vous n’allez pas vous aussi, dit le papa à Madame, lors de l’entretien parents-professeurs, me parler de ses beaux yeux, j’espère?

Car oui, même les profs étaient sous le charme 🙂

Aujourd’hui, Ilias a une femme, un fils de deux ans, un chien et un vrai travail: Madame espère que son papa est content.

22 rencontres (21 ter)

– Je ne voulais pas me faire remarquer, répond Hajar à la question de Madame.

Ne pas se faire remarquer, alors que son nom comme son foulard lui collent déjà au moins une ou deux étiquettes?

– Justement, lui dit Madame, ne vaudrait-il pas mieux qu’on te colle la bonne étiquette, celle d’une jeune fille née et scolarisée en Italie jusqu’à ses 14 ans et pour qui par conséquent le néerlandais est d’un apprentissage récent? Donc d’autant plus admirable le niveau que tu as atteint?

– Vous avez raison, dit-elle, la prochaine fois qu’on me pose la question, je le dirai.

Pour autant, se dit Madame, que la situation se représente et qu’un de ses profs de l’an prochain lui demande à son tour, d’un air entendu:

– Je suppose que tu ne parles pas le néerlandais à la maison?

J comme Juliet

89ème devoir de Lakevio du Goût

devoir de Lakevio du Goût_89.jpg

En se rendant au marché samedi matin, allez savoir pourquoi, Madame fredonnait Aux pays des merveilles de Juliet, lalalalalalalalala, en boucle, parce qu’elle ne connaît que le refrain.

Elle s’est dit que ça devait être à cause de la visite d’un ancien élève, quelques jours avant, comme ils avaient parlé du futur, du présent et du passé, et que dans ce passé il y avait eu une Juliette, que Madame un lundi matin n’avait pas reconnue tout de suite: Juliette était allée chez un coiffeur se faire lisser sa merveilleuse crinière blonde.

Sous le passage voûté menant au supermarché, elle était passée à un autre répertoire, cette fois à cause de l’aquarelle proposée par Monsieur le Goût pour le surlendemain: dans la discussion qui oppose le parti d’Apollinaire à celui de Maupassant, à propos de la Tour Eiffel, Madame a toujours été du côté de Maupassant, ce qui fait qu’elle chantait Sttellla, « La tour Eiffel, elle est pas belle » et que malheureusement le reste était aussi des lalalala parce que ça fait trop longtemps que cette chanson est introuvable sur internet et qu’il ne lui reste plus que des bribes de paroles en mémoire.

Les élèves n’appréciaient pas qu’on dise du mal de Paris avant même qu’ils y aient mis les pieds, donc Madame a cessé de leur faire écouter Sttellla avant le voyage et les accompagnait jusqu’au-dessous de la tour où elle entendait proférer les poncifs habituels: que c’est grand! que c’est impressionnant, vu comme ça!

Mais jamais jamais jamais elle n’a voulu y monter 🙂

***

Merci à monsieur le Goût pour l’aquarelle et les consignes:

Vous n’habitez pas forcément Paris, pas plus que vous n’en êtes autochtones. Néanmoins, je suis sûr que vous savez ce qu’est la Tour Eiffel. Peut-être même l’avez-vous gravie. À moins que l’ascenseur, plus dispendieux mais plus reposant, ne vous ait fait découvrir sans effort Paris vu d’en haut. J’en déduis que vous avez probablement quelque souvenir à raconter ou quelque opinion à nous faire partager. Votre imagination sera sûrement sollicitée par cette aquarelle de John Salminen…