U comme une mère

Une mère pète un câble.

Au deuxième jour de « confinement ».

Elle n’en peut déjà plus.

Quatre enfants et deux ordi, chaque enfant reçoit des tas de tâches de la part des profs et elle n’en peut plus, dit-elle.

Pour moi le problème ce n’est pas les deux ordi pour quatre enfants – qui en plus ont chacun leur GSM sur lequel ils passent la journée, dit-elle.
Apparemment pas à travailler pour l’école.

Le problème n’est pas non plus que le prof de sa fille fasse sa vidéo-conférence à huit heures du matin: qu’est-ce qui l’empêche d’exiger de sa fille de se lever aux heures habituelles? Puisqu’on nous conseille de garder une bonne hygiène de vie et de continuer à bien structurer nos journées. Au lieu de passer la journée à manger, comme font ses enfants. A ce qu’elle dit 😉

Pour moi, la phrase-clé de sa frustration est celle-ci: « Now our children will find out how dumb we are« .

Or, aucun prof ne veut que les parents fassent le travail à sa place.
Aucun.
Au contraire même.

Si l’élève a des questions, c’est au prof qu’il doit les poser.
S’il a besoin d’aide, c’est au prof qu’il doit s’adresser.

Le prof a absolument besoin de ce feed-back pour faire du bon travail.

Ceci étant dit, la vidéo est hilarante 🙂

Et je ne peux m’empêcher de me demander quel coup de gueule elle pousserait si les profs n’essayaient pas, par tous les moyens, de continuer leur enseignement!

 

22 rencontres (8 ter)

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Il y a un avant et un après. Avant, c’était le mois dernier, quand Abdel était fier d’annoncer qu’il avait réussi tous ses examens avec le jury central et qu’il a entamé le deuxième semestre dans une école supérieure.
Pour devenir agent immobilier 🙂

Après, c’est ce moi-ci, quand Rania annonce qu’elle va faire ‘deux années en une’, grâce à ce même jury central, pour en finir plus vite avec l’école secondaire et commencer ses études supérieures dès l’année scolaire prochaine.
Pour faire un travail administratif ou du secrétariat.

Avant, c’était en face à face, on se serrait les mains, on se faisait l’accolade ou même un gros câlin.

Après, c’est par écran interposé.

Mais ça n’enlève rien à la fierté de Madame 🙂

22 rencontres (7 ter)

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– Madame! je suis en psychiatrie! écrit-il comme s’il s’agissait d’une vraie bonne nouvelle.

Alors, comme Madame suppose qu’il s’y ennuie ferme, elle lui demande s’il a le droit d’avoir des visites et rendez-vous est pris pour le lendemain.

Bien sûr, le renseignement qu’il lui a donné est tout faux, les visites ne sont admises qu’à partir de 17.00 h. et pas 16.00 h. Mais on laisse tout de même entrer Madame:

– Allez-y, dit l’infirmière bien à l’abri dans son cagibi, allez-y, puisqu’il est là.

Evidemment qu’il est là, se dit Madame, où serait-il d’autre?

Ce sont de joyeuses retrouvailles et de longues confidences jusqu’à ce qu’on apporte le repas du soir. Alors on se quitte avec la promesse de se tenir au courant des évolutions.

Mais quand Madame veut quitter l’aile psychiatrique, la personne de garde à l’entrée lui demande:

– Comment l’avez-vous trouvé?

Et ça, ça embête beaucoup Madame, qui ne veut pas avoir l’air de trahir la confiance qu’on a mise en elle.

– Rassurez-vous, dit le psychiatre, vous ne pouvez rien faire de mal, en donnant votre réponse, que ce soit un oui ou un non, c’est juste pour savoir s’il est toujours comme ça ou si vous l’avez trouvé changé, différent de ce qu’il est d’habitude…

Quinze jours exactement ont passé depuis et elle est encore « puzzled » par cette question.

T comme tourner la page

– Ça m’a beaucoup aidée, cette citation que vous m’avez envoyée, dit-elle avec gentillesse. Je l’ai peinte sur une frise qui fait le tour de ma chambre.

Madame sourit en s’imaginant la scène.

M*** est une créative, une assidue des cours d’art plastique à l’académie. Une des rares à apprécier qu’on lui enseigne toutes sortes de techniques, même les plus ardues, comme le marouflage ou la gravure au burin, alors que la plupart préfèrent cheminer sur la seule piste du crayon ou du pinceau.

– Tu me la feras voir en photo, ta frise, demande Madame, ça m’intéresse.

Elle se dit que ça lui apprendra sûrement encore des choses sur M***, ne serait-ce que par le choix des couleurs et du lettrage. Pour les vêtements, par contre, M*** n’a qu’une préférence: le noir.

– En ce qui concerne ta mère, reprend Madame, promets-moi de tourner la page…

M*** a un geste fataliste:

– J’en ai déjà tant tourné, que je suis arrivée au bout du livre! 

***

texte écrit pour Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants: créative – tour – promettre – geste – cheminer – citation – gentillesse – choix – pinceau – page – maroufle – préférence

22 rencontres (6 ter)

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– Bonjour, Madame! dit un grand gars aux jambes largement étalées devant lui.

– Oh! bonjour! répond joyeusement Madame, tout en cherchant follement son prénom, son nom, quelque chose où raccrocher sa défaillante mémoire.

Il n’y a pas six mois qu’elle l’avait encore en classe, pourtant. Et qu’il était précisément celui qui lui donnait le plus de fil à retordre. Dyslexique et réfractaire au français 😉 Et voilà qu’ils se retrouvent tous les deux à bavarder dans la salle d’attente du médecin, comme de vieilles connaissances. Heureusement pour les épanchements, ils avaient le lieu pour eux seuls.

Mais ne croyez pas, amis lecteurs, qu’une rencontre en cet endroit soit la plus désagréable.
Il y a plus fort.
Il y a l’infirmière du service de radiologie, par exemple.
La plus gentille et la plus jolie des Julie, à qui vous devez confier votre corps.

Vous avez même déjà dû le confier à un médecin, un spécialiste, la plus charmante et la plus intelligente des Annelien (prononcer anneline), dont vous savez encore exactement à quel banc, dans quelle rangée, elle était assise. 

C’est là qu’on se dit qu’on peut comprendre les collègues qui préfèrent continuer à habiter à quinze, trente ou quarante kilomètres de l’école.
Aucun élève ne voit leur caddie.
Aucun ne voit les secrets de leur corps.

Mais ils ratent tellement de belles rencontres 🙂

O comme Olivia

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– Il n’a pas connu la tendresse d’un foyer, dit l’une.

– Ce qu’il a vécu dans sa famille l’a complètement déstabilisé, dit l’autre.

– L’attrait de l’interdit est irrésistible, dit un troisième.

– Ça fait une éternité que je vous prédis que ça arriverait, dit un autre.

– Bon, qu’est-ce que vous proposez ? demande le directeur.

Assis dans le couloir, le principal intéressé s’ennuie. D’un doigt distrait, il agrandit peu à peu le trou par lequel s’échappe déjà un peu du rembourrage de son siège.

Il ne voit pas le givre sur les trois platanes de la cour.

Il ne voit pas le merle sur la plus haute branche.

– Bonjour ! dit Madame en passant à côté de lui.

Il lève sur elle un regard vide.

Il n’a pas treize ans.

***

Écrit pour Olivia Billington, que je remercie, avec les mots imposés suivants : proposer – rembourrage – givre – irrésistible – déstabiliser – foyer – tendresse – éternité

22 rencontres (5 ter)

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– Madame! dit Y***, j’ai fait une découverte importante!

– Ah bon! je t’écoute…

– Je crois que j’ai la même chose que vous!

La même chose que moi, se dit Madame avec un brin de panique, mais de quoi il parle? qu’est-ce que ça pourrait bien être?

– Je suis autiste!

Il en semble tout joyeux.

Madame par contre se demande comment et pourquoi il a pu comprendre un jour, au fil de leurs nombreuses conversations ces trois dernières années, qu’elle serait autiste.

– Et comment tu en es arrivé à cette conclusion? demande-t-elle prudemment.

S’en suit une longue explication qui prouve bien qu’il n’a qu’une vague idée de ce qu’est l’autisme, d’ailleurs il hésite encore, peut-être souffre-t-il du syndrome d’Asperger?

– Je ne crois pas, dit Madame, qui lui conseille d’aller en parler avec son successeur, à l’école. Et lui donne quelques liens où trouver les bonnes infos.

Bref, deux ou trois conversations plus tard, il conclut:

– Peut-être que le psychologue a raison et que j’ai l’ADHD (TDAH, en France), tout simplement…

Pauvre cher, très cher Y***, Madame l’adopterait tout de suite, s’il se trouvait sans père et mère.

Chaque fois qu’elle le rencontre, elle le serre sur son cœur.

Si elle ou lui étaient autistes, ils ne le feraient sans doute pas 😉