V comme vieux

Photo de suntorn somtong sur Pexels.com

– A l’école ils disent que je parle comme un vieux, fait petit Léon, qui n’avait pas très envie d’apprendre les définitions de la bissectrice et de la médiatrice, vendredi soir.

– Ah bon?

– Mais je ne vais quand même pas dire « Yo! » comme eux.
Moi je vais continuer à dire « Bonjour! »

U comme un jeudi

L’automne très clément permet d’organiser la table de lecture au jardin de l’association quart-monde.

Pour des raisons que nous ne nous expliquons pas, nous ne sommes plus que trois ou quatre à venir depuis que l’activité a repris, au bout de tant de mois de pandémie.

Annie est en dépression, Maxim en train de devenir une vedette de la télé ;-), Marleen prise ailleurs, etc.

Agnès propose l’histoire Kleine koning December, pour la simple raison que c’est à cette page-là que le livre s’ouvre.

ça ne fait que deux pages, dit Nadine, n’est-ce pas trop peu?

Mais nous décidons que nous en profiterons pour bavarder. Agnès a apporté des cookies aux pépites de chocolat et Nathalie une thermos de café.

Après la lecture, Agnès est déçue:

– C’est une histoire pour les petits enfants! fait-elle.

Pourtant, même s’il y a des éléments de conte, ça ne manque pas de sujets de réflexion sur la vie, son début et sa fin, et tout l’apprentissage nécessaire entre les deux.

Mais ça n’intéresse pas Agnès, qui a 78 ans et commence à se sentir physiquement moins forte qu’autrefois. Elle l’a senti le matin même, en étendant son linge, précise-t-elle 😉

– Lis le poème, ordonne-t-elle à Nadine.

Et celui-là, elle l’a bien aimé. L’Adrienne aussi.

ça me fait très fort penser à ma grand-mère, dit-elle.

Ce qui n’étonne sans doute personne autour de la table, vu qu’elle évoque sa grand-mère à peu près chaque fois 😉

Le poème, le voici, pour ceux qui comprennent le néerlandais 😉

Thuiskomst

Zo gaat het al jaren

Zij aan de tafel
met de armen gekruist
als wil ze iets wiegen
dat zich niet troosten laat

en een klein meisje op een stoel
dat lacht en limonade drinkt
maar benen heeft
tot aan de grond

Zij is nog steeds mijn oma
terwijl ik overal vrouw ben moeten worden
– behalve hier bedoel ik dus –

Dan verklapt ze
dat ze oud is geworden
vraagt wanneer dat was

of ik beter heb opgelet

Caroline Wuyts, in Ik heb jouw zee van tijd, éd. DiVers, 2000

Thuiskomst peut se traduire par ‘le retour à la maison, rentrer chez soi’.

C’est ainsi depuis des années

Elle, à table,
les bras croisés,
comme pour bercer quelque chose
qui ne se laisse pas consoler

et une petite fille sur une chaise
qui rit et boit de la limonade
mais a des jambes
jusqu’à terre

Elle est toujours ma grand-mère
alors que partout j’ai dû devenir femme
– sauf ici, je veux dire –

Puis elle confie
qu’elle a vieilli
demande quand c’est arrivé

et si j’ai fait plus attention

Caroline Wuyts, in Ik heb jouw zee van tijd, éd. DiVers, 2000 – traduction de l’Adrienne.

I comme irréductible

6802

Le petit enfant de Flandre joue aux cartes sur les genoux de son arrière-grand-père, inlassablement, pendant des heures, « broek af ». Aucune difficulté, on dépose ses cartes, une à une, la plus élevée l’emporte jusqu’à ce que l’un des deux joueurs n’ait plus rien en main. Pas besoin de stratégies, seul le hasard détermine qui l’emportera. Le petit enfant n’a que cinq ans et ne se rend pas tout de suite compte que tous ses efforts ne serviront à rien : parfois il gagnera, parfois il perdra.

Le grand-père est le roi de la manille mais jamais l’enfant n’a eu l’idée de lui demander comment ça se joue.

Grand-mère fait des « patiences » et ça semble bien plus amusant, même si parfois elle grommelle que « c’est mal parti » ou que « ça ne sent pas bon ».

Le père refuse de jouer aux cartes : il connaît toutes les règles mais préfère regarder jouer les autres. Il leur donne des points mentalement. Il sait qui est fort, qui a commis des erreurs, « de beste stuurlui staan aan wal », c’est depuis le rivage qu’on voit le mieux les écueils sur la route des bateaux.

L’enfant devenu grand a décidé de faire comme le père : inutile de le prier ou de le supplier de faire le quatrième, non ! les cartes, il n’y touche pas !

***

écrit pour le défi du samedi 680 où Walrus – merci à lui – proposait le mot whist.

Première fois

Photo de suntorn somtong sur Pexels.com

En vue d’un spectacle donné par deux clowns acrobates, cinquante balançoires avaient été accrochées aux poutres sur le terrain derrière l’académie de musique.

Inviter petit Léon à aller les voir, c’était de l’ordre de l’impossible, il avait déjà clairement fait comprendre, lors de la visite d’un cirque dans la ville, cet été, ce qu’il en pensait: « Moi, je déteste les clowns! » et chaque fois qu’il passait à côté de l’affiche, il donnait un grand coup de poing au clown Auguste sur la photo.

« Ils me font trop peur, les clowns, je les déteste! »

Bref, l’Adrienne n’a pas posé de questions, elle s’est juste dit que cette hargne devait être une conséquence des nombreux films-qui-font-peur qu’il regarde tard le soir avec sa maman. Ou avec son grand frère.

Vendredi, après avoir déposé et repris un livre à la bibliothèque, tous les deux, l’Adrienne lui dit:

– Et maintenant, on va passer par l’académie, voir si les balançoires sont encore là!
– Des balançoires? Moi je ne vais pas sur les balançoires! ça me fait trop peur!
– J’adore les balançoires, répond l’Adrienne, et il y a si longtemps que je n’ai plus pu en faire!

C’est vrai, les terrains de jeux pour enfants sont devenus tellement sécurisés, que les balançoires ont souvent dû céder la place à des choses qu’on ne risque pas d’attraper contre la tête.

– Je ne vais pas aller sur une balançoire! répète petit Léon.
– Tu feras comme tu voudras, mais moi, si elles sont encore là, j’y vais, c’est sûr!

Ô joie! elles y étaient encore, l’Adrienne s’est précipitée sur la première de la rangée, avec bonheur.

Un bonheur si contagieux que petit Léon a daigné s’y essayer, lui aussi.

Timidement, mais c’est un premier pas, n’est-ce pas.

W comme Watts

Aucune description de photo disponible.

Quand le grand-père voyait un chanteur maltraiter son micro et hurler dedans, il soupirait que de son temps, « ils avaient de la voix et pas besoin de tout ça ».

– Sauf Tino Rossi, relevait mini-Adrienne, lui qu’elle entendait régulièrement susurrer et dont elle savait que le grand-père avait toujours été un peu jaloux, parce que grand-mère l’admirait tant 😉

– Sauf Tino Rossi, c’est vrai, disait-il.
– Oui, mais il chantait bien! réaffirmait grand-mère.

Quand les chanteurs montaient sur scène en T-shirts ou maillots de corps, le grand-père s’énervait que « de son temps, on avait plus de respect pour le public » et « qu’on prenait la peine de s’habiller ».

Alors depuis toujours, quand l’Adrienne voit un chanteur, elle se demande ce qu’aurait dit son grand-père 🙂

***

(excellent) dessin de Hugues Hausman sur son compte fb.

Question existentielle

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Assis côte à côte sur le canapé, l’Adrienne et petit Léon lisent un livre dont le narrateur est un gamin de son âge, qui se demande comment, à l’issue du triste été qu’il est en train de passer, il trouvera quoi dire aux profs qui, à la rentrée toute proche, ne manqueront pas de lui demander de raconter ses vacances.

– C’est vrai, ça! interrompt-il sa lectrice, chaque année les profs ils demandent de raconter les vacances!

L’Adrienne soupire – hélas elle ne le sait que trop bien – et elle connaît l’avis de petit Léon sur la question: ne rien divulguer de sa « vie privée ».

– Mais si c’est pour des points… ajoute-t-il…

Et on sent son hésitation.
Il a tellement envie de bien faire, dès septembre!

– Et bien, dit l’Adrienne, tu pourrais raconter que cet été, tu t’es enfin inscrit à la bibliothèque et que tu as lu quelques livres, et parler de tes lectures? Ce n’est pas ta vie privée et en plus ça devrait plaire à ton prof, ce genre de chose!

Petit Léon réfléchit. Est-ce que ce sera suffisant?

– On trouvera, dit l’Adrienne. L’essentiel, c’est que tu y seras préparé, à cette question.

Préparé, c’est sûr qu’il le sera, dimanche on reprend les devoirs de vacances 😉

J comme Jonathan Coe

Billy Wilder! Quand l’Adrienne a vu ce nom, en plus de celui de l’auteur dont elle a déjà apprécié deux autres livres, elle n’a pas hésité: comme Jonathan Coe sur son site perso, elle pourrait commencer ce billet par cette phrase: « I discovered Billy Wilder’s films in the late 1970s, when I was a teenager.« , j’ai découvert les films de Billy Wilder vers la fin des années 1970, à l’adolescence.

Le samedi soir, à la séance télé chez les grands-parents, il y a eu des films mémorables, comme Ninotchka, Sabrina, Sunset Boulevard, Seven year itch ou Some like it hot.

Il y en a eu qu’elle n’a d’ailleurs pas entièrement compris, à l’époque, comme Irma la Douce.
Ou dont elle se demande si on les montrerait aujourd’hui à des enfants, comme The Apartment.

Bref, voilà un livre qui n’est pas une vraie biographie – tout en étant fidèle à la réalité biographique – et qui se lit d’une seule traite.

Merci, Jonathan 🙂

***

info sur le site de Gallimard pour la traduction française et lecture des premières pages ici.

L’illustration ci-dessus vient du site perso de l’auteur.

D comme désenchantement

Photo de Tarikul Raana sur Pexels.com

L’Adrienne était en route avec petit Léon.
Ils avaient décidé d’aller voir de plus près les graffeurs au travail dans leur ville, le week-end dernier.

Petit Léon avait comme toujours des tas de choses à raconter: des souvenirs d' »il y a longtemps » et des plus récents.
Petits accidents de la vie.
Petites mésaventures à l’école ou en famille.

Puis tout à coup il s’exclame:

– Avoir la dyscalculie et en plus porter des lunettes, ma vie ne vaut vraiment pas la peine d’être vécue!

O comme Oise et Orne

Aldeburgh-141

La présence quotidienne de Rémy sur cette plage déserte était un mystère pour mini-Adrienne.

Tout à coup il apparaissait ou disparaissait, elle ne savait rien de lui, sauf son prénom.
Où logeait-il ?
Où était sa famille ?
Il n’en était jamais question.

Chaque jour, les parents déployaient les draps de plage et s’installaient avec leurs magazines.
Mini-Adrienne et son petit frère commençaient leurs travaux en attendant la marée.
Chaque jour, ils rebâtissaient un fort au bord de l’eau, convaincus qu’ils finiraient par en réaliser un capable de résister aux vagues.
Même l’aide de Rémy n’y avait jamais suffi.

Parfois monsieur Beauciel passait faire la conversation aux parents.
Sa femme et lui étaient cette sorte de grands-parents sans petits-enfants.

Monsieur Beauciel aimait bien vérifier si Rémy savait toutes les choses qu’un enfant de dix ans doit savoir.
Comme la liste des départements, par exemple.
Avec leur chef-lieu.

Monsieur Beauciel semblait très étonné des lacunes dans les connaissances de Rémy et avait terminé son interrogatoire par un « il faudra apprendre tout ça, mon garçon, c’est indispensable ! » alors Rémy avait baissé la tête et n’avait rien répondu.
Mini-Adrienne en avait été mortifiée pour lui.

Mais ce n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde : quatre ans plus tard, quand les parents ont de nouveau pris la route des vacances en France, elle avait le gros Michelin rouge sur les genoux et apprenait par cœur les numéros et les noms des départements français.

Leur chef-lieu, malheureusement, ne s’y trouvait pas.

Par conséquent elle aussi a des lacunes dans ces connaissances indispensables 🙂

***

Écrit pour le défi du samedi n°672 où Walrus – merci à lui! – proposait cette photo d’Aldeburgh (Suffolk)

M comme Madame F***

Chaque 14 juillet, l’Adrienne a une pensée spéciale et émue pour Madame F*rr*n*t.

L’histoire se passe à Pau, chez Monsieur et Madame F***, qui ont invité la famille pour des vacances dans leur chalet à la montagne.

Ce chalet est la fierté de monsieur F***, Basque et dernier de sa famille à maîtriser cette langue.
Il regrette, dit-il, de ne pas l’avoir parlée à ses deux enfants et essaie d’apprendre une ou deux chansons basques à ses petits-enfants.

Quel est l’âge de mini-Adrienne et de son petit frère, cet été-là? Probablement dix et cinq ans.
Où sont les parents, en ce matin du 14 juillet, de sorte que les deux enfants sont confiés à la garde de Madame F***?
Impossible de s’en souvenir.

Et que fait Madame F*** pour les occuper?
Elle leur annonce avec une grande excitation qu’il pourront voir le défilé militaire à la télé.

Mini-Adrienne ne sait même pas ce que c’est et constate assez vite que ça n’a rien, mais alors vraiment rien d’intéressant.
Que ça dure.
Longtemps.
Qu’il ne s’y passe rien.

Imaginez son souci: comment réussira-t-elle à faire tenir tranquille le petit frère?
Où restent les parents, si longtemps?
Elle en a la boule au ventre, du début à la fin, pendant que Madame F*** s’affaire dans sa cuisine et passe de temps en temps une tête au salon pour dire – et on sent qu’elle le pense vraiment:

– C’est beau, hein!