T comme téléphonez-mi

Mini-Adrienne était en visite avec le petit frère et les parents chez des amis de ceux-ci qui avaient un fils de son âge.
Pas encore dix ans à l’époque.

Un fils que les parents aimaient mettre en valeur de toutes sortes de façons, ce qui étonnait toujours beaucoup la petite.

– Vous voyez, disait la mère du petit Christian, il ne réussit pas à dire correctement le mot ‘décalcomanie’ mais il vous dit la formule de Mary Poppins d’une seule traite.

Et en effet, il en a tout de suite fait la démonstration.
Jusqu’à trois fois: Supercalifragilisticexpidélilicieux!

Il savait aussi chanter et a choqué mini-Adrienne en lui chantant « J’aime les filles« .
Qu’elle ne connaissait évidemment pas, et il faut croire qu’à pas-dix-ans elle avait déjà des idées bien arrêtées sur l’exclusivité en amour 😉

Bref, c’est au petit Christian et à son refrain « téléphonez-moi/téléphonez-mi » qu’elle a pensé en voyant l’arrière d’une fourgonnette anglaise sur laquelle on pouvait lire la question suivante: « How is my driving? » accompagnée d’un numéro de téléphone pour les plaintes et/ou les félicitations.

***

Et pour boucler la boucle: ce « how is my driving? » est… une décalcomanie.
Mais on peut supposer qu’aujourd’hui le petit Christian réussit à mieux dire ce mot-là que supercalifragilimachin 🙂

D comme Dames

– On fait une partie de dames? demande Philippe du haut de ses neuf ans.

Mini-Adrienne ne connaît pas ce jeu – elle a deux ans de moins – mais pas grave, il va lui expliquer les règles et elle comprendra en jouant.

Sur les cases colorées il étale les pions, montre qu’on les déplace en diagonale et que le but du jeu est d’arriver à la dernière ligne d’en face pour obtenir une dame et rafler tous les pions de l’adversaire.

– Tu peux commencer, offre-t-il d’un geste cavalier.

Alors mini-Adrienne pousse un premier pion vers le centre du damier.
C’est l’engrenage fatal: il attaque, contre-attaque, la petite perd, évidemment, se sent un peu nulle mais veut bien une revanche.

Quand finalement la partie tourne à l’avantage de la petite, il utilise un nouveau coup: il avait omis de lui dire qu’on pouvait déplacer les pions dans les deux sens.
Ou qu’une fois le pion touché, si on le lâchait, ça équivalait à avoir joué.

Au moment où elle croit maîtriser toutes les règles, en voilà une autre:

– Quoi? on peut faire ça aussi?

Bien sûr qu’on peut, mais uniquement quand c’est lui qui joue, comme elle le constatera quand ce sera son tour.

Bref, la petite a fini par comprendre que jamais elle n’arriverait à égalité, que c’était temps perdu, et qu’il fallait vraiment être folle pour vouloir se mesurer à un garçon.

Il lui en est resté une profonde aversion pour tous les damiers et échiquiers du monde 🙂

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Merci à Joe Krapov pour sa consigne: Jeu d’échecs

Piochez dans le vocabulaire ci-dessous ainsi que dans la revue Europe-échecs (ou dans les articles de son site web) pour :
– écrire un conte, un rêve ou une fiction à partir des pièces ou termes de ce jeu ;
– ou raconter votre rapport à cet univers (amour-haine-indifférence) ;
ou intégrer six de ces mots dans un texte qui ne parle pas du jeu d’échecs. (il y en a 16)

abandon – aile – aller à dame – attaquer – blitz – case – case de fuite – centre – chaîne de pions – clouage – contre-attaque – contrôler une case – coup – couvrir un échec – diagonale – échange – échec – échec à la découverte – échec perpétuel – échiquier – égalité – enfilade – fianchetto – finale – fourchette – gambit – adouber – ligne – mat – mat étouffé – milieu de partie – miniature – nulle – ouverture – partie à avantage – partie simultanée – pat – pendule – pion bloqué – pion doublé – pion isolé – pion passé – prise en passant – promotion – roque (petit et grand) – sacrifice – temps – tournoi – tours doublées – Roi – dametourfoucavalierpion

T comme Tour de France

La liste des départements, en dernière page du guide rouge Michelin, était encore parfaitement alphabétique: le 59, c’était le Nord.

C’est le premier que mini-Adrienne ait su et il a été le déclencheur pour avoir envie de connaître tous les autres.

Le 59, dans les années septante :-), n’était pas une destination de vacances: des amis des grands-parents leur avaient vanté l’énoooorme grand magasin Auchan, son assortiment et ses prix imbattables.
Grand-père et grand-mère ont donc décidé d’y aller voir par eux-mêmes.
En effet, c’était grand, mini-Adrienne s’y est perdue encore plus facilement que sur la plage de Middelkerke.

En route pour le repas d’anniversaire du grand-père dans le sud du pays, on traversait Givet, 08, Ardennes.
Une incongruité dans le tracé de la frontière dont bien sûr les Français avaient profité pour y coller leur centrale nucléaire 😉

Pour les vacances, le père ne connaissait qu’un pays qui vaille: la France.
Ce qui fait que mini-Adrienne y a connu un tas de premières fois.

Première syncope vers quatre ans à Éguilles (13).
Oui, elle s’en souvient encore.

Premier bol de framboises à la crème, probablement la même année, à Artemare, dans l’Ain (01).
Inoubliable!

Première crème de marrons dans la Drôme (26) à Die.
Première et dernière fois, d’ailleurs 😉

Deux fois frôlé la noyade, la première fois à huit ans dans la baie du Mont-Saint-Michel (50) – la marée remonte au galop et la plage est immense – la deuxième fois quelques années plus tard, dans l’Atlantique (Landes, 40) – il y a de vicieux tourbillons en certains endroits et il ne faut jamais surestimer ses capacités de nageuse.

Première fois une escalade dans les Pyrénées, grâce à monsieur Ferranet, qui était basque (64).

Première fois du camping sous la tente, en Ardèche (07).

Et la première fois que mini-Adrienne a vu Paris – à condition de ne pas compter ce jour où dans le smog au-dessus de la ville, elle a aperçu au loin, depuis le périphérique, la pointe de la tour Eiffel – la première fois sur du pavé de Paris, c’était un retour de vacances où le père avait pris une mauvaise bifurcation et s’était retrouvé dans le centre (75).

Vous imaginez probablement l’ambiance qu’il y avait dans la voiture à ce moment-là 😉

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Merci à Joe Krapov pour l’illustration et les consignes:

1)
Listez dix villes de France de dix départements différents, qui apparaissent ou non sur la carte ci-dessous, et dans lesquelles vous êtes déjà allé·e. Dites quand c’était, ce que vous y avez fait d’original ou racontez une courte anecdote, pas plus d’une phrase, à leur sujet.

2) [facultatif]
Ensuite passez la feuille à votre voisin·e. Qui devra romancer ces éléments de votre vie ou dresser un portrait de vous, de manière fictionnelle, à partir d’eux. Ou faire ce qu’il ou elle veut à partir de ça !

Le défi du 20

Dans son jardinet de ville, l’Adrienne est bien heureuse de voir des familles de moineaux.
Ils vivent en groupe dans une haie ou un trou de mur sous une corniche.

Au début, il y avait un couple de pies dans le jardin de la petite école d’en face. Mais les nichées n’ont pas résisté à la voracité des corneilles, ces véritables rats des villes.

Quelques maisons plus loin, un homme élève des pigeons.
On n’a jamais réussi à savoir s’ils les mettait dans un panier en direction du nord de la France avec ces « convoyeurs » qui attendaient dans les flash-info à la radio de l’enfance chez les grands-parents.

Et puis il y a l’étang près de la bibliothèque, où dès les débuts du printemps, on compte et recompte les canetons qui s’agitent autour des mamans canes.

Et on prend bien sûr chaque fois une photo.

Avec attendrissement 🙂

Merci à Passiflore pour ses excellents Défis du 20 – ce mois-ci: cinq oiseaux.

V comme Vivaldi

C’est tout à fait dans l’esprit de l’Ospedale della Pietà mais c’est en Afrique du Sud. Une école primaire où on pratique l’enseignement de la musique à l’aide d’instruments locaux comme le marimba, qui de fait est un xylophone africain.

Ce qui n’empêche pas de jouer de la musique en provenance de partout dans le monde, comme le prouvent ces petites filles avec un joyeux Vivaldi.

Ce sont de beaux projets éducatifs (par la musique) dans divers townships autour de Johannesburg, et celui de la vidéo porte bien son nom, Goede Hoop, Bonne Espérance, comme le cap de nos leçons de géographie en 4e primaire 😉

« The only reason why I play the marimba is because music lifts me up » dit une petite fille d’un autre township: la musique me réconforte, me remonte le moral, me tire vers le haut…

Beaucoup de traductions possibles pour « lift up » mais vous avez compris l’idée 🙂

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pour ceux que ça intéresse, tout sur les Marimba Hubs ici.

L comme langue

Photo de suntorn somtong sur Pexels.com

Une petite fille déjà obèse se tenait au milieu du trottoir, refusant de bouger.
Cris, pleurs, dans sa jupette en tulle rose et son T-shirt I am a little Princess.
Rose aussi, évidemment.

Deux ou trois mètres plus loin, la maman avec la poussette du petit frère attendait que l’orage passe.

Pourquoi pleure-t-on avec une telle conviction rageuse, quand on a cinq ans et qu’on est en pleine rue? se demandait l’Adrienne, qui avait comme d’habitude très envie d’intervenir.
Un sourire, un « bonjour, Princesse! » font parfois des miracles.

La maman exhortait la petite dans une langue que l’Adrienne n’a pas réussi à « classer », ce n’était ni une langue germanique, ni romane, ni slave, ni de l’arabe…
Le temps d’analyser la situation pour évaluer si on avait plus de chances d’être comprise avec un « Dag, Prinses! » ou un « Bonjour, Princesse! », l’Adrienne était passée, avec ses deux sacs de courses aux épaules, et la Little Princess hurlait toujours.

Cette langue-là est universelle.

J comme jubé

Dans la grande pièce où on fait attendre l’Adrienne – comme d’habitude arrivée au rendez-vous avant l’heure – il y a une sorte de jubé tout en bois.

Jubé au sens où ce mot s’emploie en Belgique, où il peut aussi désigner une sorte de tribune où se trouve l’orgue.

C’est ainsi que le père de l’Adrienne désignait ce balcon de pierre derrière lequel lui et ses copains s’amusaient beaucoup avec leur chorale, à la messe de neuf heures et demie.

– Je parie, disait la mère, que vous n’avez même pas entendu le prêche!
– Si, si! répliquait-il.

Et mini-Adrienne savait bien qu’il était possible de bavarder et d’avoir tout suivi quand même: c’est ce qu’elle faisait au cours de néerlandais. Mais elle se gardait bien d’intervenir dans la discussion.

Personne, au service social, ne semblait intéressé par l’architecture des lieux, aussi l’Adrienne est-elle restée avec ses questions: que fait cette sorte de jubé dans cette salle, alors qu’on n’est ni dans une église, ni dans une chapelle, ni dans un château?

Mais elle est reconnaissante à la dame qui avait besoin d’une interprète: ça lui a permis d’accéder à des lieux que sans ça, elle n’aurait jamais vus!

T comme têtard

J’ai quitté ma chambre au premier étage côté rue.
J’ai fait bien attention de ne pas glisser sur les marches de marbre rose, trop bien cirées.
Je n’ai rien emporté : pas une tartine pour la faim qui viendrait, pas un peu d’eau pour la soif, pas de petite laine, pas de montre.

– Je vais jusqu’à mon arbre, ai-je dit à ma mère qui n’a pas levé les yeux de son magazine.
Mais elle m’a entendue parce qu’elle a fait « oui, oui » et il y avait quelque chose dans sa voix entre lassitude et résignation.
Tous les travaux du jour avaient été faits, les poussières et les mauvaises herbes, les vaisselles et les rangements.
On attendait le soir et le père qui rentre du travail.

J’ai traversé le champ d’en face en courant, aveuglée par le soleil déclinant et comme le blé avait juste été moissonné, je me suis tailladé la peau des chevilles à chaque pas.
Il était trop tard pour revenir en arrière.
Le sang coulait, de toute façon, et j’ai poursuivi ma course.

Au coin de la prairie, près du bosquet de la colline, un grand arbre avait été épargné, sans doute parce qu’il marquait le territoire âprement disputé entre Hector, Oscar et Louis, qui ne se parlaient plus depuis deux générations.

C’était un frêne qui avait si souvent été étêté que si on y grimpait, on disposait de toute la place pour s’installer et on pouvait voir sans être vu.
D’ailleurs personne ne savait que c’était celui-là, « mon » arbre.

J’ai vu un couple de merles, une volée de moineaux.
J’ai entendu le pinson et le coucou. Des tourterelles. Le chien d’Hector. Le bêlement d’une de ses brebis. Une voiture au loin qui n’était pas celle de mon père.

Ça sentait bon l’herbe, le vent, la paille et la fin de l’été, la fin du jour.

Quand le soleil a disparu derrière la colline, j’ai eu un peu froid. Je me suis rendu compte que j’avais mal aux fesses et pour la énième fois j’ai pensé que « mon » arbre serait plus confortable avec un coussin et une couverture.

Je me suis dit que de l’autre côté de ce petit bois, à la fois très proche et très lointaine, il y avait la maison de ma grand-mère, et que c’est là que j’aurais voulu rentrer.

***

Merci à Joe Krapov pour sa consigne : Récit de voyage

Les voyages les plus beaux sont peut-être ceux que l’on s’invente. Votre récit comprendra 4 parties :

 1) J’ai quitté
Qu’avez-vous quitté ? Nommez simplement un lieu ou une personne.

 2) Avec
Dites avec quoi vous êtes parti·e : quel objet avez-vous emmené ?

 3) J’ai traversé
Dites en une phrase ce que vous avez traversé en partant.

 4) J’ai vu
De l’autre côté, qu’avez-vous vu ? Là, donnez toute la gomme ! Décrivez ce que vous découvrez et ce qui vous arrive dans ce lieu nouveau. Il n’est pas indispensable d’en revenir.

Consigne extraite de « 1001 conseils pour l’écrivain en herbe » de Myriam Mallié et Pascal Lemaître – Casterman, 2004

J comme Jeanne

Dès la première salle de l’expo à Talbot House, l’Adrienne a été scotchée par le témoignage filmé qui montrait une très vieille dame racontant ses souvenirs de petite fille de sept à huit ans pendant la première guerre mondiale, à Poperinge.

Elle s’appelle Jeanne Battheu et est née en 1910. Poperinge faisait partie de ce petit bout de Belgique qui a résisté à l’envahisseur. La famille de Jeanne était une des seules à ne pas avoir envoyé ses enfants en lieu sûr, de sorte qu’elle a tout vécu de près: les soldats anglais à Talbot House, les bombardements, l’ypérite…

« Je n’ai pas eu d’enfance », dit-elle au moment où elle raconte qu’on lui avait demandé de faire boire du lait à des soldats gazés et qu’elle en a vu mourir sous ses yeux dans d’horribles souffrances.

Source de la photo ici: on voit la petite Jeanne qui pousse une « chaise roulante » bricolée dans laquelle se trouve sa petite sœur: l’enfant a tout à coup cessé de savoir marcher, à l’âge de deux ans et demi, traumatisée par le bombardement de leur maison. Elle n’a plus vécu longtemps, décédée à cinq ans et elle « avait à ce moment-là les cheveux aussi blancs que les miens aujourd’hui », dit Jeanne (1910-2001).

Première fois

C’est bien la première fois depuis 1992 que l’Adrienne est (un tout petit peu) contente que sa bien-aimée grand-mère ne soit plus là.

Plus là pour voir et entendre les actualités du jour, elle qui était angoissée à chaque sursaut de guerre froide.
A chaque fois que des politiciens faisaient de ronflantes déclarations sur la paix dans le monde.

Ce pauvre Neville Chamberlain a eu droit aux sarcasmes du grand-père pendant exactement cinquante ans.

On peut être sûr que son nom tomberait aujourd’hui également, si les grands-parents étaient encore là.