Y comme Yvan

« Jadis, nous avions, même les plus modestes d’entre nous, des tirelires. […] Nous apprenions ainsi l’attente, la patience, la réflexion, la prise de conscience et le sens du rituel au moment de casser la tirelire, le discernement quant à l’achat visé et, de là, la capacité d’attention vouée à cet achat […]. La tirelire a disparu, et les vertus citées ci-dessus sont emportées dans le maelström de la consommation effrénée […]. »

Yvan Pommaux, Lire est le propre de l’homme, L’école des loisirs, 2011, p.87

X c’est l’inconnu

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Être un petit enfant, c’est avoir une vie pleine d’injonctions.

Va chercher le pain. Ne mets pas tes coudes sur la table. Tiens-toi droite. Ne cours pas comme ça, tu vas tomber. Mange ta soupe. Ne perds pas la monnaie. On ne chante pas à table. Tais-toi quand les grandes personnes parlent. Finis ton assiette. Occupe-toi de ton petit frère. Dis bonjour à la dame.

Être un petit enfant, c’est avoir une vie pleine d’injonctions.

Et rire quand même.

***

« Mais qu’a donc vu ce gamin qui le fait courir si joyeux ? » demande Monsieur le Goût pour son 50e devoir de Lakevio du Goût. « J’ai bien une idée… Mais vous ? Que vous inspire ou vous rappelle cette photo de Willy Ronis ? »

B comme bol breton

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Chaque année début septembre les parents prenaient une semaine de vacances dans une région française, laissant mini-Adrienne et le petit frère aux bons soins de leur grand-mère.

L’année où ils sont allés en Bretagne, ils en ont rapporté quatre bols bretons pour que chacun ait le sien, orné de son prénom.

C’était extrêmement rare qu’on les sorte de l’armoire.
Ils étaient là.

Depuis le déménagement de sa mère il y a quatre semaines, l’Adrienne dispose donc de son bol breton.
Qu’elle a posé sur la plus haute étagère.
Le sortira-t-elle?
Sans doute peu.
Mais il est là 😉

U comme une vie

C’est toute une vie qui a quitté l’appartement maternel samedi aux alentours de midi.

Dans de grands sacs poubelle de plastique noir, le brocanteur avait entassé pêle-mêle ce qui ne l’intéressait pas: petits pots avec couvercle, verre gradué, le pot dans lequel l’Adrienne adolescente préparait le milk-shake à la banane pour son goûter et celui du petit frère…

Un moment elle a hésité, allait-elle fouiller dans ces sacs pour en extraire encore une tranche de vie passée ou tout laisser partir?

Sur le dessus, il y avait la thermos rouge et blanc qui ne servait qu’en vacances. Celle dans laquelle le café avait un goût si infect.

Heureusement, le bouchon était introuvable 😉 Sinon, qui sait? l’Adrienne l’aurait « sauvée »…

***

placardée à la porte du living, une affichette prévient l’Adrienne qu’elle n’a le droit de ne rien emporter: « alles is verkocht« , tout est vendu…

Premier téléphone

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Souvent l’Adrienne repense à ce temps béni où le seul téléphone dans la rue était celui des voisins, Albert et Julia, chez qui chacun se rendait quand il fallait appeler un médecin d’urgence.

C’est à peu près la seule raison d’utiliser un téléphone, dans la rue de mini-Adrienne, vers 1968: pas question de faire du blabla, de discuter longuement – c’est cher, le téléphone, lui explique-t-on – d’y exercer son bagou de baratineur, d’y déverser des flots de paroles ou d’y tenir de grands plaidoyers.

Pour tout cela, on a le contact en face à face.

Qui permet la mimique, la gestuelle, les circonlocutions…

Et pour ceux qui habitent loin, demanderez-vous?

Même pour ceux-là, pas besoin du téléphone. Grand-mère Adrienne sait qu’elle les verra sans prendre rendez-vous.

Ils viendront le premier de l’an lui porter leurs vœux.

Ils viendront le dimanche de la Trinité, jour de la fête de la ville, voir le cortège (et manger des tartes).

Et le dimanche de la kermesse d’hiver.

Ils trouveront chaque fois porte ouverte et table bien garnie 🙂

***

écrit pour les Plumes d’Emilie – merci Emilie! – avec les mots imposés sur le thème ‘bla-bla’: CIRCONLOCUTION – BARATINEUR – TÉLÉPHONE – DISCUTER – BAGOU – PLAIDOYER – PAROLE – PIROUETTE.

L’illustration a déjà servi pour le jeu de Lakévio

Z comme Zou! Zou!

Mon frère et moi : souvenirs d'enfance et de jeunesse / par Ernest ...

Notre grand’mère était morte plusieurs années avant ma naissance; mais j’ai entendu assez souvent parler d’elle pour affirmer que ce n’était point une âme ordinaire. Plébéienne au sang chaud, royaliste convaincue, trempée dans les rudes épreuves de la Terreur, elle rappelait par sa beauté, ses formes sculpturales, ses yeux largement fendus, quelques-uns des portraits du peintre David.

Lorsque Antoine Reynaud la connut, elle avait vingt ans; elle était veuve d’un premier mari, mort fusillé dans l’une de ces échauffourées de la Lozère contre lesquelles la Convention envoya un de ses membres, Châteauneuf-Randon.

De ce mariage, un fils lui restait. Elle avait couru avec lui les plus effroyables périls. Décrétée d’accusation en même temps que son mari, elle s’était réfugiée à Nîmes, où résidait une partie de sa famille, tandis que lui-même fuyait d’un autre côté. Là, elle vivait obscure et cachée, attendant la fin des mauvais jours. Un matin, elle commit l’imprudence de sortir, son enfant dans les bras. La fatalité la plaça sur le passage de la déesse Raison, qu’on promenait processionnellement dans les rues, et voulut que la citoyenne à qui était échue cette haute et passagère dignité connût notre grand’mère. Du plus loin qu’elle l’aperçut, elle l’interpella, en criant:

—Françoise! à genoux!

Ma grand’mère avait à peine dix-sept ans, la repartie prompte et l’ironie facile. Elle répondit à cet ordre par un geste de gamin. La foule se précipita sur elle: «Zou! zou!» Elle prit sa course à travers la ville, pressant son enfant contre son sein, atteignit un faubourg et put rentrer chez elle par le jardin, en passant sur l’étroite margelle d’un puits, au risque de s’y laisser choir. Elle disait plus tard:

—Un chat n’aurait pas fait ce que j’ai fait ce jour-là.

Elle était sauvée momentanément; mais trop de périls menaçaient sa sûreté pour qu’il lui fût possible de rester à Nîmes. Elle partit le même soir pour le Vivarais.

Elle dut faire une partie de la route à pied, voyageant à petites journées, logeant à la fin de ses longues marches dans une ferme ou chez des curés constitutionnels à qui de bonnes âmes l’avaient recommandée. Ce fut pendant ce voyage, traversé par les plus cruelles angoisses, qu’elle apprit la mort de son mari.

Elle était arrivée la veille dans un pauvre village nommé Les Mages. Logée au presbytère, elle fut douloureusement impressionnée en entrant dans la chambre qui lui était destinée. Le cimetière s’étendait sous ses croisées; la lune dessinait dans la nuit les croix des tombes. Il lui fut impossible de s’endormir.

Puis, ce fut l’enfant qu’elle allaitait qui parut à son tour saisi de terreur. Rouge et les yeux hagards, le pauvre petit être cria et pleura toute la nuit, se débattant dans les bras de sa mère qui s’efforçait en vain de l’apaiser.

Quelques heures plus tard, ma grand’mère apprenait que son mari était mort, non loin de là, fusillé, au petit jour. Elle ne cessa jamais de croire que son fils avait eu durant cette affreuse nuit la vision du supplice de son père.

Extrait du chapitre III de Mon frère et moi, souvenirs d’enfance et de jeunesse par Ernest Daudet, éd. Plon, 1882, lisible dans son intégralité ici.

I comme Il était temps!

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Il était temps que quelqu’un vienne en visite, se dit l’Adrienne en sortant l’échelle pour atteindre le haut des armoires.

Depuis le confinement, plus personne n’avait mis les pieds chez elle.
Sauf dehors, sur la mini-terrasse.
Sauf Estevan.
Ou le petit Léon.
Ou l’ami Philippe.
Mais avec eux on ne courait pas grand risque qu’ils voient la poussière sur les boîtes de rangement.

L’Adrienne, quand il s’agit de ménage, agit souvent comme ces élèves qui prétendent étudier plus efficacement dans la précipitation de l’urgence, en dernière minute. Qu’alors ils réussissent en un éclair à faire ce qui leur prend normalement des heures. Qu’alors rien ne vient ralentir leur rythme de travail.

Bref, jeudi l’Adrienne a fait le ménage à fond et avec diligence parce qu’une ancienne élève s’annonçait pour le lendemain.

Et tout comme à la lointaine époque où elle « faisait les poussières » dans la maison de son enfance et que sa mère contrôlait le travail d’un doigt avisé – le mal est sans remède – cette fois elle avait oublié de passer le chiffon sur les pédales du piano.

***

écrit pour Les Plumes d’Emilie – merci Emilie! – avec les douze mots imposés suivants: précipitation – pied – éclair – boîte – courir – pédale – temps – diligence – minute – risquer – ralentir – remède.

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Par contre dans sa classe Madame faisait le ménage matin et soir 😉

Dernière fois!

Boutique Plonk & Replonk Suisse

Panneau indiquant le léger virage à effectuer vers la gauche pour porter la cuillère dans l’assiette de soupe. 

Pour cela il faut évidemment tenir la cuillère à soupe dans la main droite.

D’où l’utilité d’un policeman.

CQFD 

***

Consigne 1920-32 de Joe Krapov, que je remercie: Carnet de route avec Plonk et Replonk

Consigne empruntée à Faly Stachak (« Ecrire, un plaisir à la portée de tous » p.210-214 – Editions Eyrolles, 2004) Chacun des quarante mots énumérés ci-dessous est une proposition, évocatrice de moments généralement forts, liés à votre enfance. C’est votre carnet de route, là où vous notez votre découverte du monde. Ecrivez un ou plusieurs textes, le thème choisi servant de titre, et, si possible, illustrez chacun d’eux avec une image-collage de Plonk et Replonk. Ou prenez la consigne à l’envers : choisissez une carte de Plonk et Replonk et essayez de la tirer (histoire ou description) vers le thème proposé par Faly Stachak https://www.google.com/search?q=plonk+et+replonk&rlz=1C1AVSA_enFR440FR440&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=2ahUKEwjO2sKWndLpAhVMyxoKHTHNCXAQ_AUoAXoECBMQAw&cshid=1590520254261851&biw=1280&bih=543#imgrc=wYx3pXj0NHn7pM
La soupe – Dans le noir – Le retard – La maison vide – Le monstre – Nu·e – Du sang – Les gros mots – Mon frère (ou ma sœur) – L’ennui – La cachette – La triche – La cour de récréation – Le voisin (ou la voisine) – La honte – Ma poupée – L’école – Insectes – La punition – Ma maîtresse (mon maître) – Mon prof – Les hauts talons – Le revolver – Dieu – Le loup – La mer – Mon animal – Injustice – Jeux interdits – Un cadeau – La combine – La cave – Mon ami – Voyage – Ma collection – Odeurs – Le mensonge – La mort – L’Univers, Les étoiles – Mon héros

Stupeur et tremblements

Ce n’est que tout récemment que l’Adrienne a reçu le choc de cette info: à l’époque où elle était petite fille, on opérait les bébés et les jeunes enfants sans anesthésie.

Oui, rétrospectivement elle en a éprouvé un réel choc.

Il lui a même fallu quelques jours pour s’en remettre 😉

Après avoir vérifié l’info, bien sûr, qui semble être une chose connue et révélée au grand public depuis plusieurs années, comme en attestent ce reportage sur Arte et cet article de Sciences et avenir. Ainsi que beaucoup d’autres.

Depuis, l’Adrienne a bien réfléchi.

Et elle croit mieux comprendre ce que voulait dire le chirurgien, quand juste avant de lui taillader le ventre, alors qu’elle n’était âgée que de trois semaines, il s’est tourné vers sa mère et lui a déclaré: « J’aimerais mieux couper dans votre ventre à vous! »

I comme instantané

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Ils allaient du côté de la prairie, là où le vent de la mer garde le paysage libre des fumées des manufactures.

Non pas qu’ils aient conscience de la relative pureté de l’air ni de son importance pour la santé. Mais ils y étaient à l’aise, relativement seuls.

Les mères n’aimaient pas trop qu’ils traînent de ce côté-là, à cause de la falaise.

Il y avait déjà eu des accidents, des glissades fatales, des chutes malencontreuses qu’on se racontait dans les familles pour en avertir les petits enfants.

« Un malheur est si vite arrivé », disait la mère de Tom, et elle savait de quoi elle parlait.

Mais Tom s’en inquiétait fort peu, d’être la prochaine victime d’un coup du sort pour les siens, et c’est toujours lui qui tournait le dos au précipice, se tenait au bord du bord, faisait fi du danger.

En bas, la mer roulait ses vagues, sur le sentier, George roulait sa bille entre ses doigts sans se décider à la lancer. Puis il gronda:

– Enlève-toi de là, Tom! Tu te tiens trop près des billes!

***

Texte écrit pour le 38e devoir de Lakevio du Goût. Merci!

En cherchant chez Harold Harvey une œuvre qui au moins m’inspirerait pour le « devoir de Lakevio du Goût », j’ai vu celle-ci. Elle a immédiatement attiré mon attention car elle est liée à un souvenir qui aujourd’hui me fait sourire mais qui m’a terriblement mortifié et frustré quand est survenu l’évènement. Je suppose que vous aussi aurez quelque histoire à raconter à propos d’enfants, de jeu de billes ou simplement de campagne…