Z comme zou! on jette!

farinade

M. et Mme L ont un hôtel-restaurant sur la place du marché dans une petite ville du Midi, juste devant le jeu de boules sous les platanes et à côté du bar des Sports.
Mme L est une fille du Sud à l’accent charmant, toujours frileuse, toujours son petit cardigan. Dès qu’elle n’a plus ses 27°, elle accueille la famille en disant « Il fait frisquet, aujourd’hui, hein! ».
M. L est aux fourneaux et ne se montre jamais en salle. Lui est Auvergnat, alors il présente parfois une spécialité de sa région d’origine, comme la farinade. 
Le père s’est pris d’amitié pour eux, qui sont pourtant à l’opposé de tout ce qu’encensent à l’époque ses chers Gault et Millau. 
Le chef est aux antipodes de la « nouvelle cuisine », la sienne est certes faite de bons produits du terroir, mais généreuse et sans fioritures. Madame n’a rien de ces « charmantes patronnes » qui ne sont que façade et faux sourires; elle a son franc-parler et sourit rarement. 
D’ailleurs justement, elle n’a pas envie de rire: ces messieurs du Gault&Millau ont écrit sur son établissement. Et de quoi ont-ils parlé? Ni de son charmant accueil, ni de la bonne cuisine de son mari: ils ont déploré qu’il y ait « des hordes d’enfants » dans son restaurant. Et – ô horreur! – des touristes hollandais.
Vous vous rendez-compte? dit-elle au père. Mais qu’est-ce que je dois faire, moi? Interdire les enfants? Interdire les Hollandais?
Alors le père s’est dit que finalement, le Gault&Millau, ce n’était pas une bible non plus.

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texte écrit pour le marathon d’écriture 2019
source de la photo et recette de la farinade ici.

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Y comme y a pas photo!

Cioccolata-calda

La petite famille est partie de la maison à quatre heures du matin.
Vers sept heures, premier arrêt: Reims.
Vers neuf heures, deuxième arrêt: Chaumont. Il faut prendre de l’essence.
Après vient ce que le père appelle ‘la traversée du désert’: la Bourgogne en plein midi, dans une voiture surchauffée. Le père désormais ne s’arrête plus. Le thermos de café est vide. La bouteille d’eau est vide. Vous boirez quand on sera arrivés, dit-il. Leur seule chance de salut, leur seul espoir, c’est que peut-être il aura lui aussi une petite envie de faire pipi. Traverser Lyon est un cauchemar et le père est très tendu. Les enfants se taisent. La mère dort.
Enfin! voilà la Drôme et l’hôtel aux murs de crépi blanc. La salle est sombre et fraîche. Le repas fort quelconque. Le père se sent trahi par son Michelin et désormais il ne fonctionnera plus qu’au Gault&Millau, sa nouvelle bible.
– Du bortsch? ronchonne-t-il. Ils vont nous servir du bortsch? Je ne viens pas en France pour manger du bortsch!
Grâce à Fernand Raynaud, son « Fromage de Hollande » et son « pourquoi pas du couscous canadien, tant que vous y êtes? », il arrivera à en rire.
– Comme dessert, dit le garçon, nous avons une spécialité, c’est la crème Mont-Blanc.
– C’est quoi, la crème Mont-Blanc, demande mini-Adrienne, qui s’imagine des félicités chocolatées.
Hélas, c’était une purée de marrons.

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texte écrit pour le marathon d’écriture 2019
la photo est celle de la cioccolata calda qui a déjà servi à illustrer un autre billet 🙂

W comme wagon de train pour l’enfance

artemare
Pour mini-Adrienne, le souvenir le plus ancien concerne madame B, une gentille vieille dame qui avait un hôtel dans le département de l’Ain. 
C’est là que mini-Adrienne, alors âgée de trois ans, a reçu un jour comme dessert des framboises avec de la crème fouettée.
De la crème fouettée, s’est étonnée mini-Adrienne, qui croyait que ce sort était réservé aux méchants dans les contes.
La mère n’était pas trop d’accord que la petite se fasse une orgie de framboises à la crème: 
– C’est gras! répétait-elle au père d’un air de blâme. Et c’est beaucoup trop! Elle va être malade! 
Mais le père a dû voir que mini-Adrienne était au septième ciel de la béatitude gastronomique et ne lâcherait pas son bol… On le lui a laissé et là, sur la terrasse couverte de l’hôtel de madame B, elle a dégusté ses premières framboises et sa première crème fouettée. Ça ne s’oublie pas, voyez Amélie Nothomb, née à deux ans et demi par la grâce du chocolat belge 🙂
Ah! chère madame B! quelle merveilleuse idée elle avait eue là! Reconnaissance éternelle!
Plus jamais mini-Adrienne n’a mangé de framboises sans avoir une pensée émue pour madame B: elles ont cette saveur mythique du souvenir d’enfance et de l’interdit maternel.
photo: carte postale ancienne en vente sur e-bay
texte écrit pour le marathon d’écriture 2019

V comme vent!

mère poulard

Le premier voyage dont le petit frère se souvienne, c’est dans la baie du Mont-Saint-Michel. Il se souvient qu’il était si petit que sa mère lui donnait son bain quotidien dans le bidet. Il venait d’avoir trois ans.
Mini-Adrienne, qui a cinq ans de plus, a évidemment un tas d’autres souvenirs de ce voyage. De la plage immense où la marée peut être si brusque et imprévisible qu’elle engloutirait facilement deux petits enfants. Du Mont qu’on n’a pas visité parce que le père a dit qu’on irait le voir un jour qu’il fait mauvais, et qu’il a fait beau tout le temps. De la grande chienne noire Gita qui l’accompagnait spontanément en promenade. C’est parce que tu n’arrêtes pas de la caresser, dit le père. De la voix de monsieur R, l’hôtelier, qui est montée en volume quand le père a prononcé le nom de la mère Poulard. Mini-Adrienne ne savait pas qui était cette dame mais elle a clairement entendu monsieur R s’exclamer et répéter plusieurs fois: « La mère Poulard! c’est du vent! c’est du vent! je vais vous en faire, moi, de la mère Poulard! »
C’est ce soir-là que la famille a soupé (1) d’une omette qu’il a fallu trouver mirifique 🙂

Texte écrit pour le marathon d’écriture 2019

(1) j’ai décidé de faire dans la couleur locale pour ce marathon et de dire septante pour soixante-dix ou souper pour dîner 🙂

source de la photo ici (site de la Mère Poulard)

P comme pilier

 » […] le plus magique, le plus touchant, le plus juste car il rassemble ce que j’ai déjà dit considérer comme les trois piliers de la littérature : l’enfance, la géographie et le dialogue avec les morts. » écrit Philippe Didion dans ses Notules dominicales du 13 janvier dernier. 

Ce « il », ce n’est pas le blog de l’Adrienne 😉 et peut-être aimerez-vous deviner ou compléter pour vous-même de quel roman il s’agit… 

N comme nature

 

2019-01-03 (12)

C’est la nature qui a le dernier mot, disent tous les Islandais à qui on parle, qu’il s’agisse d’éruptions volcaniques ou d’aurores boréales.

Bien sûr, c’est évident.

Mais il est dans la nature de l’homme de suivre la sienne 😉

Ainsi, après avoir été maintes fois avertis du danger de la puissance des vagues de l’Atlantique à Reynisfjara, certains tiennent quand même à se faire peur ou à défier les éléments, et reviennent mouillés de leur promenade en bord de mer. Encore heureux qu’ils en reviennent, riant et s’ébrouant. D’autres ont été emportés.

Ainsi, nombreux sont ceux qui, où que l’on soit, ne voient le pays qu’au travers de leur smartphone. Leur temps se passe à prendre des photos, les regarder, les trier, en jeter, en envoyer sur les réseaux sociaux. La jeune fille à côté de moi dans le bus y a passé toute sa journée.

Ainsi, deux petits enfants sur cette plage de sable noir, font ce que font tous les enfants en vacances à la plage, ils construisent un château et tracent des fossés, des routes. En n’utilisant que leurs deux mains qu’ils finissent par sortir de leurs moufles – blanches, à l’origine 😉  – malgré le froid. 

T comme théâtre

DSCI6779

Je me souviens de la première fois, c’était dans ma ville, en plein air, avec comme décor une maison du 17e siècle (photo) et on jouait Poil de Carotte. Ce jour-là j’ai failli dire à mon père « Poil de Carotte, c’est moi » mais je me suis tue. Ça me semblait si évident que je pensais qu’il l’aurait compris tout seul…

Je me souviens d’une autre première fois, j’étais sur la scène avec quelques copines de classe, nous avions sept ans, c’était la fête de l’école, j’étais une des fleurs que le papillon devait butiner pendant que d’autres chantaient la venue du printemps et mes parents ont trouvé que j’avais une certaine raideur.

Je me souviens d’une troisième première fois, j’avais dix-neuf ans et j’étais en deuxième année à l’université, j’étais Colombine dans une pièce de Ghelderode qu’on avait pu monter avec un « vrai » metteur en scène, une expérience formidable, mes parents ne se sont pas déplacés pour venir me voir. 

Je me souviens de ma première fois à l’opéra, mais j’y ai déjà consacré un ou deux billets 🙂

Je me souviens de l’enchantement de ma première fois à la Monnaie. Nous avions cassé notre tirelire et nous nous étions offert un verre de champagne ruineux parce que le moment le valait bien et tant qu’à faire une folie, faisons-la jusqu’au bout.

***

Consigne de Joe Krapov, que je remercie (comme tu vois, je suis tout de même arrivée à cind ‘je me souviens’ ;-))

En vous inspirant (ou pas) des illustrations d’Hélène Builly, écrivez, à la manière de Georges Perec, des phrases qui commencent par « Je me souviens » et qui sont relatives au théâtre ou à l’opéra.

Vous pouvez si vous le souhaitez séparer vos écrits en deux pages : sur la première vous vous souvenez de pièces, d’opéras, d’acteurs, d’actrices ou de faits que tout le monde connait. Sur la seconde, vous relatez des souvenirs plus personnels.