X c’est l’inconnu

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Mini-Adrienne a une Tantine qu’elle aime beaucoup ainsi qu’un tout nouveau Tonton qui ne parle pas le français mais qui est gentil quand même.

C’est avec le sérieux qu’on lui connaît qu’elle a porté les deux anneaux d’or, noués sur un coussinet blanc, de la maison jusqu’à l’église et pendant toute la cérémonie, jusqu’au moment où il a fallu les confier au prêtre pour la bénédiction. Elle n’a d’ailleurs lâché le coussinet qu’après avoir reçu l’accord formel de sa Tantine.

Mini-Adrienne a été heureuse et soulagée de voir enfin briller les précieux anneaux au doigt des mariés, qui avaient l’air très heureux aussi.

Puis il y a eu la fête et bien d’autres émotions dont il ne sera pas question aujourd’hui.

Quinze jours plus tard, Tantine est revenue de son voyage de noces. Elle avait un cadeau pour mini-Adrienne.

– Ça vient d’Espagne, lui dit-elle, mais la petite n’avait que cinq ans et aucune notion de géographie.

Dans la boîte, il y avait deux machins noirs d’une forme bizarre, noués par une cordelette. Tous les adultes présents ont voulu faire une démonstration sur la façon de bien les tenir en main pour les faire claquer. Aucun n’y est vraiment parvenu.

Mini-Adrienne était impatiente de pouvoir essayer, elle aussi, mais elle a dû attendre que parents, grands-parents, oncles et tantes les aient eus entre les mains.

Elle a même eu peur qu’on ne les lui abîme, tant la tension et l’émulation allaient grandissantes.

– Les grandes personnes sont décidément très bizarres, s’est dit mini-Adrienne, chose que lui a confirmée sa lecture du petit Prince, six ans plus tard.

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Sur la photo ci-dessus, on repère aisément la Tantine 🙂 le nouveau Tonton est le jeune homme du deuxième rang, qui donne le bras à sa mère. On n’est encore qu’à l’hôtel de ville – le mariage civil doit légalement avoir lieu avant le mariage religieux – mais mini-Adrienne porte déjà le fameux coussinet 🙂

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Consignes de Walrus au Défi du samedi: Pour vous proposer ces sujets que vous appréciez certainement à leur juste valeur, j’ai pris l’avance et établi une liste qui couvre encore une cinquantaine de propositions à venir.

Régulièrement bien sûr, au moment de poster le sujet, je change d’avis et en choisis un autre, on ne se refait pas.

Ce sera le cas aujourd’hui encore jugez-en plutôt : la liste stipulait « Cathèdre ». Comme je ne veux pas foutre le feu au blog, je vous laisse choisir :

Castagne ou castagnettes

Et si vous pouvez associer les deux, ce sera encore mieux.

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7 un jeu?

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Tous les hommes désirent naturellement savoir si une femme porte des bas ou des collants, dit Anna Gavalda. En amour comme en affaires, tous espèrent rencontrer l’occasion unique, la chance de leur vie.

Mais la femme à la fenêtre a d’autres préoccupations: elle est au cœur de la vraie vie. Elle n’a jamais été la reine du bal. Elle n’a jamais pensé non plus à la révolte.

Depuis toujours le monde est partagé entre maîtres et esclaves.

Comment pourrait-elle s’échapper de sa vitrine?

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jeu proposé par Joe Krapov dont j’ai pris 7 titres pour écrire mon texte:

A son image – Balles perdues – Capitaine – Ca raconte Sarah – Carnaval noir – Chien-Loup – Cirque mort – Dans les angles morts – Dix-sept ans – Einstein, le sexe et moi – En nous beaucoup d’hommes respirent – Entre deux mondes – Evasion – Fais de moi la colère – Helena – Isidore et les autres – (2) La chance de leur vie – La disparition de Stéphanie Mailer – (3) La femme à la fenêtre – L’Ame des horloges – La papeterie Tsubaki – (5) La reine du bal(6) La révolte – La rose de Saragosse – La somme de nos folies – La tresse – (4) La vraie vie – Le cœur perdu des automates – Le guetteur – Le prince à la petite tasse – Les dix vœux d’Alfred – Les frères Lehman – Les prénoms épicènes – L’été des quatre rois – L’étoile russe – Leurs enfants après eux – L’hiver du mécontentement – L’or du diable – Loup et les hommes – Ma dévotion – (7) Maîtres et esclaves – Millésime 54 – Miss Sarajevo – Modèle vivant – Mourir n’est pas de mise – My absolute darling – Nulle autre voix – Oublier mon père – Quand Dieu boxait en amateur – Rien d’autre sur Terre – Sales gosses – Station : la Chute – Tenir jusqu’à l’aube – (1) Tous les hommes désirent naturellement savoir – Trancher – Une ombre au tableau – Un funambule – Un manoir en Cornouailles – Un monde à portée de main.

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source de la photo ici, un article de 2013 sur la traite des femmes pour la prostitution espagnole – 12 000 victimes qui rapportent aux criminels environ 5 millions d’euro.

Par jour.

Les derniers

sinforosa y martin

Avant-hier, un magazine flamand parlait de ce village espagnol déserté depuis une trentaine d’années et où un couple d’octogénaires continue d’habiter, avec 25 chats, 3 chiens, quelques poules pondeuses, quelques lapins.

On peut voir une série de photos ici.

Apparemment, ces braves gens reçoivent la visite de journalistes et de photographes au moins une fois tous les deux ans: la photo ci-dessus vient d’un article qui a paru en 2014, et celui-ci a paru en 2016.

On y raconte qu’ils vivent sans eau courante – Sinforosa va laver à la fontaine comme autrefois – sans électricité, sans tout ce qui fait le confort moderne. Depuis quelques années, un panneau solaire leur permet d’alimenter quelques ampoules pour un éclairage électrique. Ils ont un téléphone portable mais s’ils veulent l’utiliser, ils doivent d’abord monter jusqu’au point culminant du village.

Ils sont heureux, disent-ils, de jouir d’une bonne santé et espèrent pouvoir rester « le plus longtemps possible » dans leur village. Ils n’ont d’autre montre que le cadran solaire, ils vont se coucher quand ils sont fatigués, dit Sinforosa, mangent quand ils ont faim – et ce qu’ils veulent, ajoute-t-elle finement 😉

Je suppose que ces divers articles de presse leur font en même temps une publicité et leur amènent des curieux et des touristes, comme cette dame qui écrit en commentaire (sous l’article de 2014 donné en lien ci-dessus) qu’elle a été bien reçue et qu’il faut vraiment y aller:

Hemos estado en el pueblo 3 o cuatro veces. Es precioso. El pueblo con mas gatos que personas. Nos hablo de el un amigo de Vistabella y la primera vez hemos cogido el camino entre las montañas que une Vistabella de Estrella. La mitad lo hicimos andando al lado del coche que tocaba todos los baches del camino. Sinforosa nos abrio amable la iglesia y nos enseño un pedrusco debajo del que guardaba las llaves. Por si volveremos algun dia y no hay nadie… No nos conocia de nada !! Todo parecia perdido en el tiempo… La vuelta nos enseñaron el otro camino hacia Mosqueruela. Era incomparable mejor. Hemos vuelto despues de unos años y todo seguia igual. Salvo que Sinforosa tenia una pierna escayolada en Vilafranca y Martin estaba solo. Algunas casas estaban ya reformadas… Es precioso ! Teneis que verlo !

Nous sommes allés trois ou quatre fois dans ce village. C’est magnifique. Un village avec plus de chats que de gens. C’est un ami de Vistabella qui nous en a parlé et la première fois nous avons pris le chemin de montagne qui relie Vistabella à Estrella. On a parcouru la moitié en marchant à côté de la voiture, à cause des nids-de-poule. Sinforosa nous a gentiment ouvert l’église et nous a indiqué la grosse pierre sous laquelle elle gardait les clés. Pour le jour où on viendrait et qu’il n’y ait personne. Alors qu’elle ne nous connaissait ni d’Eve ni d’Adam! Tout paraissait perdu dans le temps… Au retour ils nous ont indiqué un autre chemin vers Mosqueruela. Il était incomparablement meilleur. Nous y sommes retournés après quelques années et tout était pareil. Sauf que Sinforosa avait une jambe dans le plâtre, à Vilafranca, et que Martin était seul. Quelques maisons avaient déjà été restaurées. C’est merveilleux! Il faut y aller!

Traduction de l’Adrienne 

 

Z comme Zina et Zeit

vénus k g

L’Adrienne a appris à ses dépens qu’il ne fallait pas se fier aux quatrièmes de couverture. C’est pourtant ce qu’elle a fait en lisant ce qu’il y avait au dos de ce livre-ci:

Le photographe ne voyait que la mère qui lavait ses cheveux rouges puis les nattait sous l’œil de verre qui suivait ses bras nus levés haut pour fixer la masse de tresses au sommet du crâne. Clic clac malgré les regards désapprobateurs des voisins. Ne voyait qu’elle et ses cheveux mélangés à l’argile rouge. La boîte noire retombée sur la poitrine de l’homme, la mère n’aurait pas dû sourire mais rentrer chez elle, refermer sa porte, dérouler sa natte. 

Après le passage d’un photographe occidental, la femme aux cheveux rouges disparaît brutalement de la palmeraie où elle vivait, laissant derrière elle ses deux enfants bouleversés. Le mari et les enfants suivront les traces de la mère de ville en ville, et la retrouveront des mois plus tard sur les murs de Séville, devenue top model célèbre grâce au photographe. Ascension rapide suivie d’une chute brutale : l’engouement de l’Occident pour l’étrangère est de courte durée ; les mannequins noirs ne sont plus à la mode, remplacés par les Slaves éthérées… Misère et maladie rattrapent la reine d’hier. 
Avec son incroyable talent de romancière, Vénus Khoury-Ghata nous entraîne dans les rues et les faubourgs de Séville, et livre un roman tragique et drôle sur l’exil, la famille et la condition des migrants.

Le deuxième élément qui a été décisif, c’est la lecture de l’incipit: les prénoms des jumeaux, Zina et Zeit, ont tout de suite fait sourire l’Adrienne, qui ne pouvait que penser à ses deux derniers chatons qu’elle avait nommés Zêta et Jones, sans se préoccuper de savoir s’ils étaient fille ou garçon.

Leur mère ayant suivi l’homme aux cheveux jaunes de l’autre côté du désert, Zina et Zeit se sont installés dans le figuier. Elle sur la plus haute branche, lui sur la plus basse.

Les figues arrachées aux oiseaux, seule nourriture pour ceux qui regardent d’en haut les maisons basses comme des tombes, les visages impassibles comme les nuages qui refusent de pleuvoir ; les tatouages qui enferment la parole derrière les lèvres des femmes.

« Rentrez les jumeaux, crie soir et matin la grand-mère. L’odeur du figuier rend aveugle et tarit le lait dans le sein des mères. Rentrez à la maison. La honte sur nous. Le village vous regarde. »

Ce que la grand-mère appelle maison est un cube de boue séchée percé de trois trous : deux lucarnes et une porte.

Ce qu’elle appelle village n’est que du sable sur du sable. Des murs qui s’effritent au soleil, un ruisseau qui apparaît, disparaît quand bon lui semble et un figuier sur un sol voué au palmier.

Un vrai figuier qui ne doit rien à personne avec des fruits si âpres, même les sauterelles n’en veulent pas.

Village construit sur les épaules d’un village englouti qui remonte au déluge, disent ceux qui n’ont rien à dire et qui profitent du khamsin qui fait migrer le sable pour faire ressortir un toit, un mur, parfois deux, jamais plus de deux.

Vénus Khoury-Ghata, L’adieu à la femme rouge, Mercure de France, 2017, p.9-10 (incipit)

Bref, un bon moment de lecture, des problèmes d’une actualité brûlante racontés avec acuité et humour, en termes choisis, sans manichéisme, d’une grande humanité. A recommander 🙂

Info et photo sur le site de l’éditeur et lecture des premières pages – le livre est à paraître en Folio pour octobre 2018.

Z comme Zóbel

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Voilà pourquoi il faut aller voir des expos: vous y découvrez des merveilles inconnues, qui de plus ne se trouvent dans aucun musée. 

Comme ce « Bodegón rosa » de Fernando Zóbel (1924-1984), d’un collectionneur particulier new-yorkais. Une nature morte en rose, peinte en 1968, que j’ai gardée pour la fin pour la délicatesse du dessin et des coloris. 

Une sorte de point final dans la tradition « Still life« , une évocation poétique de ce qui fait l’essence de la nature morte mais qui parle beaucoup plus de beauté et de simplicité que d’abondance et de finitude. 

Spéciale dédicace à Isaure Chassériau 

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I comme inventio ou imitatio?

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La hiérarchie des genres littéraires ou picturaux m’a toujours étonnée: pourquoi la grande fresque historique ou la tragédie seraient-elles des arts supérieurs? 

Et pourquoi la nature morte serait-elle un genre mineur? La considérer comme simple « imitation » est un peu… simpliste. C’est nier tous les autres aspects de cet art, qui est beaucoup plus que purement « décoratif » 

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Le tableau en tête du billet est un des premiers exemples de nature morte espagnole: vers 1602, Juan Sánchez Cotán (1560-1627) peint cette Nature morte avec fruits, légumes et plantes potagères (collection Abelló). Environ 450 ans plus tard, le collectif Equipo Crónica reprend divers éléments de l’histoire des natures mortes dans Le repas (1972), avec dans le coin supérieur gauche les fruits et légumes de Cotán suspendus à leur ficelle. 

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Miguel de Pret, vers 1630-1644, utilise encore les ficelles tongue-out

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Antonio de Pereda, spécialiste espagnol de la nature morte selon les modèles flamands et hollandais 

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Juan de Arellano, le peintre des fleurs, a introduit un miroir dans ce tableau, symbole de ‘vanitas’ 

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L’observation attentive permet toujours de trouver les détails qui symbolisent la finitude de toute cette beauté: une mouche, une tache sur le fruit, une chenille sur la feuille, une fleur qui perd ses pétales… et sur ce tableau de Tomàs Hiepes (1654), de nombreux escargots qui se promènent sur les magnifiques grappes de raisin. 

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Enfin, chez Joan Miró en 1937, la Nature morte avec vieille chaussure devient, comme le dit le mot explicatif affiché dans la salle, « une angoissante métaphore de l’horreur ». 

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Belle expo vue hier à Bozar où on peut l’admirer jusqu’au 27 mai 

 

Adrienne s’amuse avec François Bon

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A l’entrée du supermarché, une charmante hôtesse lui tend un boitier qui ressemble vaguement aux anciennes télécommandes, lourdes, épaisses. Elle veut lui expliquer à quoi ça lui servira mais il répond qu’il a compris, qu’il n’a pas de temps à perdre. Justement, ça vous en fera beaucoup gagner, lui sourit-elle, mais il est déjà parti en poussant son chariot du côté des plats préparés. 

Depuis qu’elle est revenue de Compostelle, elle ne se nourrit plus que de gazpacho, de manchego, de jamòn de Serrano, de pata negra et d’olives vertes d’Espagne. Elle trouve l’assortiment de son supermarché bien pauvre en produits ibériques, si on le compare à tous ces mètres de rayonnages italiens. Tendant le bras vers un chorizo, elle jette un regard de commisération à ce grand type qui semble sortir du film The Matrix et les sept pizzas à l’ananas qu’il se dépêche de rouler vers les caisses. 

Maintenant qu’elle passe aux caisses automatiques, elle se permet d’écrire encore en plus grand et en plus noir sur tous les billets de banque qui lui viennent en main : jusqu’à présent, jamais la machine ne les a refusés. Elle sait bien que depuis l’introduction de l’euro, elle a encore moins de chance qu’avant de revoir un de ceux-là, un jour, mais elle ne désespère pas, ça finira bien par arriver qu’une main ou une machine lui rende un billet marqué « L’argent c’est de la merde. » 

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La consigne numéro 2 proposait de reprendre trois des onze personnages de la consigne numéro 1, vous les aurez peut-être reconnus – ainsi que la photo – si vous êtes passé par ici le 17 août dernier: O comme onze