O comme oubli

Madame de B*** l’aimait bien, sa « petite Cindy« , comme elle l’appelait.

Ses histoires de divorce, l’éducation de ses enfants, tout ce qui faisait sa vie de femme d’un milieu si différent du sien et qu’elle partageait avec elle, semaine après semaine.

– Vous trouvez ça si important? qu’il a dit l’avocat. Et bien oui, que je lui ai dit, pour moi c’est important, qu’ils se couchent à l’heure et ne mangent pas des crasses! Non mais! On voit bien qu’il n’a pas de gosses, lui!

Mme de B*** se persuadait que ces confidences avaient créé entre elles des liens solides et qu’en quelque sorte par sa présence bienveillante, son écoute attentive, elle accompagnait Cindy. Qu’elles faisaient un bout de chemin ensemble.

Je ne suis pas, se disait-elle, de celles qui cloisonnent leur existence, qui entretiennent soigneusement les barrières, les distances, les frontières entre leur monde bourgeois et un prétendu monde extérieur, objet de mépris.

Elle ne voyait pas ce qui pourrait rompre ce bel équilibre et souriait en observant avec quelle maîtrise Cindy faisait la grande baie vitrée d’un mouvement ample, sans laisser la moindre trace sur la vitre.

– A propos, fit Cindy, qui affectionnait cette expression, il faudra acheter du Destop. J’ai l’impression que les canalisations sont bouchées, surtout à la cuisine. Je le note quelque part?

– Non, non, ça va, j’y penserai, j’ai encore toute ma tête, vous savez! fit Mme de B***.

– Bon. Alors j’y vais. Faut que je file. A mardi prochain!

– A mardi prochain, bonne semaine, ma petite Cindy!

Et dès que la porte s’était refermée, Mme de B*** sortit son épais agenda et y consigna scrupuleusement tout ce qui avait été dit entre elles ce jour-là.

***

Texte écrit en réponse à la question 12 du jeu d’Annick SB: Vous trouvez cela important? et avec les mots imposés par Émilie:
accompagner – divorcer – cloisonner – maîtrise – milieu – enfant – oubli – rivière – barrière – canalisation – distance – lien – rompre – sourire – partager – frontière – filer – femme.

Merci à ces dames!

G comme gâcher sa vie

« Je dois faire les vitres, cette semaine? »

C’était la troisième fois que Cindy lui posait la même question mais Mme de B*** ne réagissait pas.

Assise dans son fauteuil habituel, elle regardait passer les petits nuages dans le ciel de ce matin de printemps.

Probablement sans même les voir, se dit Cindy, qui finit par se planter devant elle et lui asséner un vibrant:

– Vous pensez à quoi, là, Mme de B***? ça n’a pas l’air d’aller très fort, ou je me trompe? Vous avez un souci? Sans vouloir être indiscrète, bien sûr!

Mme de B*** soupira, se redressa:

– Vous avez raison de me rappeler à l’ordre, ma petite Cindy. J’étais en train de me dire qu’on est parfois bien bête, quand on est jeune, quand il y a des décisions à prendre et qu’on agit impulsivement, au lieu de réfléchir…

Elle vit se rembrunir le fin visage de Cindy.

– Oh! je suis désolée! désolée! Je pensais à mon petit-fils Guillaume mais évidemment, vous, vous avez vécu des choses… comment dire… des choses beaucoup plus graves. Pardon de vous les rappeler si brutalement!

Mme de B*** se traitait intérieurement de tous les noms. Comment avait-elle pu se montrer si peu prévenante! Fallait-il que cette histoire de quai et de trains et de rendez-vous brusquement avortés la turlupine depuis la veille au soir!

ça va, ça va, fit Cindy. Je sais bien que vous n’êtes pas méchante.

Il n’y avait pas longtemps qu’elle avait confié, bribe par bribe, quelques pans de son triste roman, comment à dix-huit ans elle avait renoncé à faire les études supérieures qui la tentaient, pour se mettre en ménage avec son amoureux « Je-gagne-assez-pour-deux« , qui l’avait abandonnée cinq ou six ans plus tard, avec ses deux petits garçons.

Alors elle faisait des ménages.

– Je dois faire les vitres, cette semaine? répéta-t-elle.

***

Texte écrit pour le jeu d’Annick SB en réponse à la question 11: Vous pensez à quoi?

Photo d’un tableau de Magritte, prise il y a… euh… longtemps 😉

Première confidence

De retour sur la grand-route à l’entrée du domaine, chacun avait regagné sa voiture et Jeanne avait retrouvé sa bicyclette.

– Quelqu’un vient vous prendre? demanda-t-elle à Mme de B***, qui ne montrait aucun signe d’inquiétude ni d’impatience.

– Ah! oui, au fait, il faut que j’appelle ma voisine!

Et elle sortit son portable pour rappeler la dame qui l’avait amenée là quelques heures plus tôt.

– Tout va bien, dit-elle, elle sera là dans quelques minutes. Mais ma chère Jeanne, ne vous croyez pas obligée de l’attendre avec moi, vous avez sûrement mille choses à faire et des gens à retrouver…

C’est à ce moment-là que Jeanne se décida enfin à faire une confidence qui lui brûlait les lèvres depuis le début:

– Vous savez que pendant plusieurs mois j’ai fait la route avec votre petit-fils, chaque samedi?
– Comment? Lequel? Racontez-moi ça!

Le visage de Mme de B*** en était tout réjoui.

– Oh! il y a plus de quatre ans, c’est quand j’étais en première année à l’université. Je ne rentrais que le samedi midi et un jour par hasard je me suis retrouvée sur le quai avec Guillaume. Alors, à partir de ce samedi-là, on a continué comme ça pendant quelques mois, à rentrer par le même train…

Comme elle s’arrêtait, Mme de B*** fit un « Et alors? » impatient.

– Et alors… un samedi il était en compagnie d’un ami et j’ai eu l’impression qu’il ne voulait pas me voir. Je les ai laissés tous les deux. Et on n’a plus jamais fait la route ensemble.

– Vous avez eu l’impression? Mais ma pauvre Jeanne, qu’avez-vous décidé sur base d’une impression? De ne plus jamais vous voir? Sans laisser à Guillaume l’occasion de s’expliquer? Et si vraiment il ne vous avait pas vue?

– Je sais, c’est très bête. Mais à l’époque j’étais tellement intimidée par lui. Quatre ans de plus, premier doctorat en médecine et moi qui n’avais encore rien « prouvé ». C’était vers Pâques, les examens s’annonçaient, je suppose que lui comme moi n’a plus pensé à rien d’autre.

– Non mais tout de même! fit Mme de B***, que cette histoire semblait énerver. Tout de même! Est-ce possible d’être aussi…

Elle retint le mot ‘gourde’ qu’elle allait sortir: sa voisine était arrivée et lui ouvrait la portière.

– En tout cas, fit-elle, nous n’allons pas en rester là. Je veux bien croire que vous n’aviez pas échangé vos numéros de téléphone, mais voici le mien, faites-moi le plaisir de m’envoyer un message, que nous puissions poursuivre cette conversation!

– Promis! fit Jeanne en glissant le petit carton dans sa poche.

***

écrit pour L’atelier en questions d’Annick SB en réponse à la question 10: Qu’avez-vous décidé?

Photo d’étudiants prise à Bruxelles.

U comme un secret

Ils étaient nombreux dans le petit groupe à commencer à montrer des signes de fatigue.
Un couple de quinquagénaires avait même écourté la visite.
Mais pas Madame de B***.

Pas même essoufflée et bien droite sur ses deux béquilles, les chaussures en daim gris complètement crottées, elle continuait à faire la conversation avec Jeanne.

Plusieurs fois déjà Jeanne avait eu envie de lui poser la question idiote de tout journaliste à tout centenaire, « mais quel est votre secret? ».

Elle s’était retenue, se disant que Madame de B*** n’était pas le genre de femme à répondre « un petit verre de porto et une cigarette ».

***

écrit pour le jeu d’Annick SB en réponse à la question 9: Quel est votre secret?

Question nature

source de la photo ici

Jeanne et Mme de B*** avaient pris un peu de retard sur le reste du groupe, de sorte qu’elles avaient raté le début de la discussion.

Celle-ci prenait un tour de plus en plus virulent et on pouvait même craindre que les deux messieurs en bottes Aigle n’en viennent aux mains.

– Elle est bientôt terminée cette partie d’échec et mat au bon sens? Vous trouvez peut-être qu’on en a trop, des arbres, en Flandre? Non mais regardez-moi ce désastre!

La cause de leur différend, c’était cette partie du domaine où on pouvait voir sous le soleil couchant une sorte de clairière: tous les hêtres avaient été coupés, abattus, et une végétation basse commençait à apparaître. Principalement des ronces et des chardons.

Verwijderen van boomopslag? hurlait-il de plus belle, c’est comme ça que vous appelez l’abattage d’arbres centenaires? Et tout ça pour quoi? Pour un hypothétique retour à une situation précédente? Espérer qu’après plus d’un siècle la bruyère réapparaisse spontanément? Vous croyez que c’est de ça qu’on a besoin, ici? De bruyère?

Il allait ajouter un godverdomme bien senti quand il vit le regard impérieux de Mme de B*** fixé sur lui.

– J’en ai assez vu! fit-il. Je m’en vais.

***

écrit en réponse à la question 8 de l’atelier d’Annick SB: Elle est bientôt terminée cette partie?

N comme nature

Photo de Francesco Ungaro sur Pexels.com

Après avoir pataugé dans la partie basse et marécageuse, le petit groupe grimpait vers le soleil couchant, le guide marchant en tête avec les deux hommes en tenue de combattant des forêts, Jeanne et Mme de B*** en queue de peloton.

Ses petites chaussures en daim gris avaient bien souffert mais Jeanne n’osait pas lui en faire la remarque.
D’ailleurs, Mme de B*** était clairement très au-dessus de ces contingences et bavardait gaiement.

ça me revient tout à coup, s’exclama-t-elle, mercredi dernier j’ai vu votre papa qui sortait de la justice de paix!
– Ah! oui! ce sera encore pour cette histoire avec les voisins…

Comme Jeanne n’en disait pas plus, Mme de B*** s’arrêta au prétexte de reprendre son souffle dans la montée:

– Dites-moi… c’est grave?
– Grave ou pas, c’est un point de vue. Les voisins sont en train de construire une grande extension à leur villa alors qu’ils n’ont qu’un permis de bâtir un garage.
– Je vois! fit Mme de B***, qui ne voyait rien du tout, en réalité, puisqu’elle savait à peine où habitaient les parents de Jeanne.

***

écrit pour la question 7 de l’atelier aux questions d’Annick SB: Dites-moi, c’est grave ou pas?

Les 6 épisodes précédents: suivre le tag feuilleton.

X c’est l’inconnu

Le petit groupe se dirigeait vers la partie la plus basse du domaine, là où deux ruisseaux n’en formaient plus qu’un. Un vaste étang constituait un biotope de choix pour les dernières salamandres de la région.

Madame de B*** et la jeune femme blonde fermaient la marche.

– Mais dites-moi, ma chère petite Jeanne, votre sœur est toujours par monts et par vaux?
– Oh! vous vous souvenez de ça? Vous êtes vraiment formidable!
– Bien sûr que je m’en souviens! Où est-elle, en ce moment?
– En Colombie. Enfin, je pense! ajouta-t-elle en riant. Avec Inès, on ne sait jamais, les plans peuvent changer d’un jour à l’autre. La dernière fois qu’on l’a entendue, elle partait faire un trekking avec un ami rencontré là-bas…

Madame de B*** laissa planer un petit silence, l’air soucieux, et finit par demander:

– Cela fait longtemps qu’elle ne vous donne plus de nouvelles?
– Six semaines, si je compte bien. Mais ce n’est pas la première fois, vous savez!

Puis elle ajouta:

– Maman a pris un billet d’avion pour Cali. Elle y va mercredi.

***

texte écrit en réponse à la question 6 d’Annick SB: « Cela fait longtemps qu’elle ne vous donne plus de nouvelles?« 

R comme reine

– Ici?
– Un sanatorium, vous êtes sûre?
– Pourquoi avoir choisi cet endroit?
– Moi je pensais que ça n’existait qu’en Suisse!

Madame de B*** tenait son auditoire comme une conférencière de talent, qui sait distiller l’information, la proposer par petites touches en ménageant des effets de surprise.

Elle avait déjà mentionné son enfance passée dans le domaine, son père médecin, la belle villa dans le parc, à l’entrée, où la famille avait habité.

Même les deux hommes en bottes Aigle, tenue waterproof multipoches, jumelles et guide de la faune et de la flore – qu’ils connaissaient pourtant par cœur – n’en perdaient pas une miette, tout en ayant l’air d’admirer les arbres et de suivre les vols d’oiseaux.

– Mais certainement! Certainement qu’il y avait un sanatorium ici! Inauguré en 1924… Tout comme pour la Suisse, on pensait que le grand air, la nature, permettraient la guérison des malades.

Dans le petit groupe autour d’elle, aucun n’était né ni avant ni pendant la guerre, aucun n’avait connu de tuberculeux ni de loin ni de près, sauf au cours d’histoire littéraire, quand ils avaient lu un texte de Paul Van Ostaijen, mort à 32 ans dans un sanatorium près de Dinant.

– Et là, là était le pavillon des enfants…

Alors, dans le beau faux silence de la forêt, au moment où chacun avait mille pensées se bousculant dans la tête – tuberculose? enfants? contagion? guérison? … – Madame de B*** posa une béquille contre un tronc, sortit de son sac un grand portefeuille de maroquin d’où elle extirpa une vieille photo en noir en blanc.

Elle la fit passer de main en main.

On pouvait y voir, installée sur une terrasse couverte, une jeune femme allongée sous une couverture rayée, un homme moustachu, debout à côté de la chaise longue, en blouse blanche, les mains derrière le dos, et une dame avec un bibi des années 1920, penchée vers la malade et conversant avec elle.

– Vous voyez? fit Madame de B*** et tous sentaient la fierté dans sa voix. L’homme en blanc, c’est mon père. Et la dame en visite, c’est la reine Elisabeth.

***

écrit en réponse à la question 5 d’Annick SB (merci à elle): Pourquoi avoir choisi cet endroit?

N comme nature et forêts

Photo de Francesco Ungaro sur Pexels.com

Comme l’événement était organisé par Nature et forêts, le guide les a d’abord entraînés vers une petite clairière où ils pourraient se mettre en cercle pour l’écouter expliquer les lois et décrets régionaux, nationaux et européens concernant la protection de la faune et de la flore.

Aucun des participants ne semblait être l’heureux propriétaire d’une parcelle boisée, les tenants et aboutissants de ces réglementations leur passaient complètement au-dessus de la tête, mais ils faisaient poliment semblant d’écouter, en se dandinant de plus en plus d’une jambe sur l’autre à mesure que les minutes s’écoulaient et que le guide tournait page après page d’un épais dossier plein de dates, de schémas, de listes, de statistiques et de diagrammes.

La seule qui ne se dandinait pas, c’était évidemment Madame de B***, bien campée sur ses deux jambes et sa paire de béquilles.

Au moment où le guide reprend son souffle et tourne une énième page, elle se tourne vers la jeune femme blonde et dit bien fort:

– Vous croyez qu’on va finir par la faire, cette promenade? Vous croyez que ça va être possible?

***

écrit pour la question 4 de l’atelier d’Annick SB: « Vous croyez que ça va être possible? » – Merci Annick SB.

7 fois

Photo de Francesco Ungaro sur Pexels.com

– Ma chère petite! Quel heureux hasard! s’écria Madame de B*** en serrant la jeune femme blonde contre elle, aussi fort que ses deux encombrantes béquilles le lui permettaient. Ah! vraiment! si je m’attendais!

Et ce ne fut plus qu’embrassades, questions et petits cris joyeux entre elles deux, Madame votre mère se porte bien? et Monsieur votre père, bientôt retiré des affaires, je suppose? non? pendant que le guide, agitant la liste d’inscriptions, essayait en pure perte d’attirer l’attention de la jeune femme:

– Mademoiselle? s’il vous plaît? je pourrais avoir votre nom?

Ce fut Madame de B*** qui finit par le remarquer:

– Il me semble que vous intéressez ce jeune homme, ma chère enfant. Vous verrez qu’il vous demandera votre numéro de téléphone!

– J’aimerais juste cocher son nom sur la liste, répondit-il un peu sèchement.

Il sentait qu’il rougissait et ça l’ennuyait beaucoup.

– Dites, ça ne vous ferait rien de vous dépêcher un peu, vous autres? ronchonna un des deux hommes en tenue de baroudeurs des forêts. On n’est pas venu pour ça, nous autres!

– Pourquoi tant d’impatience? rétorqua Madame de B***. La journée nous appartient! Et c’est tellement plus agréable entre gens de bonne compagnie…

– Justement, les journées sont fort courtes, en cette saison, alors chaque minute compte, surtout avec des gens comme vous dans le groupe…

Il ne put terminer sa phrase. Madame de B***, qui avait pourtant deux têtes de moins que lui, le toisait, petit menton tendu en avant, et lui dit en détachant bien les mots:

– Je vois que vous êtes d’une génération à laquelle on a omis de conseiller de tourner sept fois la langue dans la bouche avant de proférer un son… Mais il n’est jamais trop tard pour l’apprendre.

***

écrit pour le jeu d’Annick SB en réponse à la question 3: Pourquoi tant d’impatience?