I comme Isère, misère!

Béline a gardé la doudoune et le duvet. Elle a horreur d’avoir froid et ce matin, avec le temps qu’il fait, elle aurait préféré rester près du feu.

Et elle a dû quitter la maison si tôt qu’elle a à peine eu le temps de déjeuner, alors évidemment elle a des vertiges et en route elle a dix fois frôlé la catastrophe. Elle espère qu’elle ne devra pas prendre ces risques chaque matin, dorénavant!

Mais voilà son copain Panurge qui arrive dans la cour! Elle s’empresse d’aller froufrouter de son côté, du sirop plein la voix en s’adressant à lui, comme dans un film d’amour qu’elle a vu l’autre soir.

Et lui, le pauvre, dans un vieux réflexe machiste, se dit « J’emballe, j’emballe sec! Cette nana, elle est à moi, je le sens, ça va marcher comme sur des roulettes! »

***

Ecrit pour Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie avec les mots imposés suivants: DUVETHORREUR – AIMER – TEMPS – FEU – FROUFROUTER – VERTIGE – SIROP – FROID – FRÔLER – FILM – ROULETTE – RISQUE – RÉFLEXE

Emilie a rajouté six mots à la collecte.  On pouvait laisser de côté les trois derniers (ci-dessus en italiques). Mais j’ai fait la totale 🙂 

***

On a parlé de l’Isère dans nos quotidiens de Flandre, pour cette affaire du plus haut comique…

Voir les articles en français ici et ici, deux exemples parmi des tas d’autres.

J’ai surtout aimé les prénoms des élèves à quatre pattes, j’espère qu’il y avait parmi eux une Béline, en hommage à Molière 🙂

E comme espérance

DSCI7279

Depuis que le papier de refus est arrivé, chaque cahot sur la route les fait sursauter: ils s’attendent à recevoir un contrôle de police d’un jour à l’autre.

– C’est tout de même trop fort! grogne Marie en remuant à grands coups de fourche bêche la terre encore froide du potager. Qu’est-ce qu’il leur faut de plus, c’est une évidence que sa vie était en danger! Un œil amoché, un traumatisme crânien, ça ne leur suffit pas? Et les cicatrices dans le dos, on voit bien que ce sont de petites brûlures!

L’argile gras et luisant se décompacte difficilement. C’est une terre excellente, fertile, mais qui demande de l’huile de bras, comme disait son grand-père. Les jours fériés de mai y sont consacrés en priorité.

Le potager, Muanza, ce n’est pas son truc. La fois où il avait voulu aider, il avait laissé les ‘mauvaises herbes’ et arraché les futurs légumes.  Depuis, sa présence au jardin est purement affaire de solidarité masculine. Pierre et lui causent gentiment pendant que Marie s’échine sur les mottes récalcitrantes.

– Qu’est-ce qu’il leur faut? recommence-t-elle avec hargne. Des phlegmons purulents? Il faut sans doute mourir d’abord, pour prouver qu’on est véritablement en danger?

– Tiens, dit Pierre, je t’ai cueilli un peu de muguet, va le mettre dans un vase, tu es en train de te casser le dos, va te reposer…

Ecrit pour Olivia Billington avec les mots récoltés: excellent – férié – présence – solidarité – argile – muguet – cahot – espérance – phlegmon – évidence

V comme voyager avec Villejean

2019-01-04 (1)

Sapristi! s’écrie-t-elle, pensant jurer comme un charretier.

Elle loge chez l’habitant. Trois barbus la regardent. Elle n’avait jamais vu trois barbus aussi blonds ni aussi baraqués. 

En route! Explorons le coin avant la tombée de la nuit.

Elle oublie qu’en cette saison, le soleil ne se couche quasiment pas. 

En chemin, elle croise un type qui se promène avec un sac à dos en forme de globe terrestre. Chaque continent est une poche. Il est en baskets et en chemisette. Bleue.

La chasse aux guillemots, j’espère que c’est interdit! dit-elle tout haut.

Elle se souvient de Maupassant en voyant trois oiseaux au bec noir souligné de blanc, là-haut sur un rocher, la tête tournée vers la gauche, sans bouger. Des guillemots, peut-être? Impossible de le demander aux autochtones.

Un avion vrombit dans le ciel. Il vole à si basse altitude qu’elle a envie de saluer les passagers d’un grand coup de mouchoir blanc. Par bonheur, elle n’en a pas.

Un crayon, un calepin, une boussole… énumère-t-elle en les remettant en poche. Aurait-elle oublié quelque chose d’essentiel?

« Six slips chic. Six slips chic. Six slips chic. » Elle le répète à chaque pas, de plus en plus vite, jusqu’à ce que sa langue fourche.

Alors elle rit toute seule.

Tant pis pour ce que peuvent penser les trois barbus blonds 🙂

***

Consignes chez Joe Krapov, que je remercie:

On écrit la première phrase du roman qu’on aimerait lire enfin.
Dans un guide de voyage on choisit sept images. Pour chacune d’entre elle on écrit un début de phrase.
On liste sept titres possibles à ce roman.
On repart de la première phrase et on poursuit le texte en intégrant tous les titres et tous les débuts de phrases qu’on a écrits.

finlande

J’ai utilisé mon vieux Routard Finlande-Islande donc faute d’illustrations – à part quelques publicités – j’ai dû me limiter à cinq images et cinq titres 🙂

La photo en tête du billet a été prise début janvier, lors du retour d’Islande.

R comme rester ou retourner

DSCI7234

Souvent Muanza est pensif.

– J’ai trente ans, dit-il. J’ai une femme, un fils. Ils sont là-bas, je suis ici. Comment savoir ce qui est le mieux pour nous? Se refaire une vie ici, attendre de pouvoir retourner là-bas…

Pierre et Marie comprennent ce combat intérieur et se gardent bien de donner des conseils. D’abord parce que c’est impossible – eux aussi connaissent la fragilité des projets humains – mais surtout parce qu’il est essentiel que Muanza prenne ses propres décisions.

– Je ne veux pas être un homme brisé. Je ne veux pas continuer à vivre de la générosité des autres. Je veux travailler, me refaire un foyer…

Il contemple le jardin, les arbres qui reverdissent à grande vitesse en ce joli printemps. Il découvre les saisons. Il a eu froid tout l’hiver. Les arbres tout noirs l’ont étonné. La neige l’a surpris et enchanté… un moment. Puis il est retourné devant les flammes du poêle.

– Est-ce que vous pourriez m’aider à faire venir Rosemund ici? dit-il finalement.

***

écrit pour Désir d’histoires d’Olivia Billington avec les mots imposés suivants:

flammebriserfragilité contemplercombatessentielgénérosité 

Photo prise sur le RaVel en ce mois d’avril 2019.

M comme moment montmartrois

john-salminen10

Il rentrait chez lui quand son regard fut attiré par la silhouette de la jeune femme qui descendait les marches. Manteau rose, cheveux noirs flottant sur les épaules, grand sac avec son matériel d’aquarelliste, fugitive beauté

– Je l’aborde! se dit-il. C’est tout trouvé, je lui poserai une question sur son art, je citerai Baudelaire, car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais… puis je lui offrirai un café, ça va marcher.

Il était presque à sa hauteur et allait ouvrir la bouche quand ce sont les vannes célestes qui se sont ouvertes, une forte giboulée accompagnée de gros grêlons. Elle s’est réfugiée sous son parapluie en serrant bien son précieux sac contre elle et a dévalé les marches sans un regard pour lui.

La prochaine fois, se dit-il, ça va sûrement marcher.

***

Tableau de John Salminen et consignes chez Lakévio, que je remercie: C’est de « l’espace de l’instant » que je voudrais que vous me parliez. Histoire inattendue, éphémère, dès lundi !

K comme Kayıp Zamanın İzinde

verdure

Il avait réussi à se faire inviter pour le café et savourait cette victoire: depuis qu’elle avait épousé le prince, il l’avait un peu perdue de vue… et il en avait perdu le sommeil. Mais ses nuits d’insomnie à chercher par quelle combinaison renouer le contact avaient fini par porter leur fruit. Il aurait dû le savoir que tôt ou tard elle ferait appel à ses connaissances en matière d’art.

– J’ai là une verdure aux oiseaux, lui avait-elle dit, dont je me demande si elle vaut la peine que je la fasse restaurer. Elle est restée longtemps dans une pièce sans rideaux, elle a fort déteint au soleil… Vous pourriez y jeter un œil de connaisseur?

Il jubilait! Il savourait ce moment de sa grande rentrée en fanfare: elle avait de nouveau besoin de lui.

Il jouait sur du velours…

Tout a très vite été réglé, la visite du château et de ses trésors, petits et grands, l’inspection de la verdure et un renouveau de papotage mondain, comme s’il ne s’était pas écoulé deux ou trois années depuis leur dernière rencontre, mais seulement deux ou trois semaines.

Il sortit de là en se vissant le monocle à l’œil droit, après un respectueux baise-main à la princesse.

Ce n’est que le lendemain qu’elle sursauta en trouvant sur la commode Louis XVI un bristol signé Arsène Lupin.

***

écrit pour Les petits cahiers d’Emilie avec les mots imposés suivants:

OISEAU – FANFARE – SOLEIL – RIDEAU – COMBINAISON – VERDURE – CAFÉ – INSOMNIE – RENOUVEAU – VELOURS – SOMMEIL – SURSAUTER – SORTIR – SAVOURER

Le titre est la traduction turque de la Recherche du temps perdu, je n’ai pu résister à la tentation de faire se rencontrer Arsène Lupin et Madame Verdurin, une fois qu’elle est devenue princesse de Guermantes: il me semble que ça s’imposait 🙂

source de l’illustration, verdure d’Audenarde, ici

I comme inspiration chez Lali

NOVOSSADIOUK (Sviatoslav)

Cher Journal,

Tu verrais comme je suis mal installée, ici, chez l’oncle Bertrand!

Tout dans cette maison est mal arrangé.

A commencer par le secrétaire sur lequel je t’écris et qui est placé de telle sorte que ma main fait de l’ombre sur le papier.

Tout, absolument tout ici est agencé pour des gauchers.

Ma pauvre chère maman avait bien raison: c’est la maison du diable.

Ta Blandine

***

Tableau de Sviatoslav Novossadiouk et consignes en vos mots chez Lali, que je remercie.