G comme graffeur

Mais non, on n’est plus dans l’underground!
Graffeur, c’est un vrai métier.
Artistique.
Avec ses célébrités et les prix et la reconnaissance, tout ça, oui oui, qui l’eut cru, n’est-ce pas!

Aujourd’hui nous sommes respectables.
Et respectés.
J’aime dire qu’on maquille les murs, tu avoueras que c’est mieux que de maquiller des voitures volées!
Je dis qu’on les maquille parce que je trouve le mot plus joli que ‘faire du trompe l’œil‘.
On ne trompe pas l’œil, on lui offre du beau.
La preuve, même les musées nous passent des commandes!

Tu as vu mon book? Hein? Qu’est-ce que tu en dis?
Il y a tout, là-dedans, absolument tout!
Outdoor ou indoor, le prénom de ton enfant, ta BD préférée, un paysage entier, tous les tarifs, pour tous les budgets.
C’est illimité!

Tiens, on fait même ta déco de Noël, si tu veux.
Sapin classique ou arc-en-ciel, tu n’as qu’à demander!
On fait tout, tout, je te dis!

Quoi, après la fête?
Eh bien, tu repeins par-dessus!
C’est pas plus compliqué!

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Écrit pour l’Agenda ironique de décembre tenu cette fois par Photonanie – merci à elle – qui demandait d’écrire sur le thème de Noël et du sapin, d’utiliser le mot ‘graffeur’ et l’expression ‘être maquillé(e) comme une voiture volée’.

Ci-dessous encore une fois Matthias Schoenaerts mais en français (sa mère était prof de FLE héhé)

E comme esprit fort

– Qu’est-ce que tu regardes comme ça? les chiens en peluche?

Évidemment, ça devait arriver, vu que tous les jours il vient se planter devant cette vitrine, oui ça devait fatalement arriver que ce moqueur de Jean le voie et le tourne en ridicule.

Mais c’est plus fort que lui, et d’ailleurs c’est comme fait exprès, c’est sur le chemin entre l’école et la maison, donc deux fois par jour il passe devant, et le soir il s’y arrête plus longuement.

Cartable à terre et mains dans les poches, le nez rougi par le froid.

– Non, répond-il, je regarde les petits soldats. Il y en a même un qui est écossais, avec un béret à pompon…
– Pfff! tu crois encore au père Noël, toi!

Il rit bien fort en s’éloignant.

D’un rire qui sonne faux.

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Écrit pour le jeu 83 de Filigrane – merci à elle! – photo et consignes ici.

D comme dédicace

Il devait se dépêcher de dire ce qu’il avait à dire, Irène ne resterait pas longtemps dehors à contempler la mer en fumant une cigarette.

Marion, il le sentait bien, se doutait de quelque chose et l’observait tout en buvant son café à petites gorgées.
Le sien refroidissait dans sa tasse.
Appuyé sur ses deux coudes, il fixait la feuille étalée devant lui sur la table.

C’était le moment ou jamais.

– Cette chanson, finit-il par dire, c’est pour toi que je l’ai écrite.

Et pendant cette interminable seconde où il guettait sa réponse, il vit passer mentalement toute la gamme des réactions possibles, doutant de plus en plus qu’elle soit positive.

Avec Marion, depuis toujours, il arrivait trop tôt ou trop tard.

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Écrit pour le devoir 145 de Monsieur le Goût – merci à lui!

X c’est l’inconnu

Le 2 décembre approchait.

On allait fêter son anniversaire, même s’il préférait laisser passer cette journée comme les autres.

– Je n’ai besoin de rien, affirmait-il haut et fort chaque année avant de se replonger dans son journal.

Un beau paravent, ces grandes feuilles de papier qu’il prétendait lire d’un bout à l’autre.

– Tu vois bien que je lis, disait-il quand on lui adressait la parole, mais au moment même où on croyait ne pas être entendus, on constatait à une de ses petites remarques qu’il avait suivi toute la conversation.

Une sorte d’absence au monde, comme tentative de déjouer son épaisseur et son étrangeté, son côté purement absurde.
Naître, grandir, et devoir tout de suite affronter tous les malheurs possibles: un jour sans doute le « pourquoi » s’élève et tout commence dans cette lassitude teintée d’étonnement.

Plus de quatre-vingts ans que le temps le porte.
Ou plutôt que lui porte le temps.
Parfois, il parcourt la courbe de sa vie, la courbe du temps, et il est saisi par l’horreur de constater que le temps est son pire ennemi.

N’était-ce pas absurde, jour après jour, de souhaiter être à demain.

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Merci à monsieur le Goût pour son 144e devoir.

Et merci à Albert Camus d’avoir écrit Le mythe de Sisyphe 🙂

U comme un-sept-huit-quatre-un-neuf

Le professeur – pourtant émérite – sentait de plus en plus la sueur couler dans son dos, ses mains moites et son cœur qui faisait de tels bonds qu’il lui semblait que son cerveau s’en disjonctait.
Mais peut-être était-ce normal d’éprouver cette sorte de vertige, il en était déjà à la question 178419:

– On vous propose de vous asseoir aux portes du paradis pour observer les gens qui s’y présentent, y sont admis ou exclus.

Introduction, problématique, développement, conclusion, il aurait dû être à l’aise avec tout ça mais à chaque question lui venait la hantise du hors-sujet.

Comme pour la 165714:

– Il ne faut pas juger Dieu sur ce monde-ci. C’est une étude de lui qui est mal venue.

Avait-il le droit d’adopter un point de vue athée?

Il s’était mis à douter de tout. Et à avoir peur de tomber dans les clichés, surtout avec le sujet 184737:

– Les jeunes imbéciles ne font jamais avec le temps que des vieux cons.

Et s’il prenait le 102401, finalement?

– Il est plus facile de changer la nature du plutonium que l’esprit du mal chez les hommes.

Mais avait-il vraiment envie de disserter sur le mal?
Non! Trop de risques d’enfoncer des portes ouvertes!
Il lui fallait trouver mieux, un sujet qui lui permettrait de montrer des références philosophiques plus profondes et plus positives!

– T’as pas fini de gémir et de gigoter comme ça, a fait tout à coup la voix de sa femme à côté de lui. Tu as encore tiré toutes les couvertures à toi! Ne me dis pas que tu étais ENCORE en train de rêver que tu passais le bac! A ton âge! C’est d’un ridicule!

Et en se repelotonnant dans son lit, elle se dit que Dumas fils avait raison, les chaînes du mariage sont si lourdes qu’il faut être deux pour les porter, parfois trois.

***

Écrit d’après la consigne de Joe Krapov – merci à lui – et avec les citations ci-dessous:

S’asseoir aux portes du paradis pour observer les gens qui s’y présentent, y sont admis ou y sont exclus.
Nathaniel Hawthorne
Les chaînes du mariage sont si lourdes qu’il faut être deux pour les porter, parfois trois.
Alexandre Dumas fils
Il ne faut pas juger Dieu sur ce monde ci. C’est une étude de lui qui est mal venue.
Vincent Van Gogh
Les jeunes imbéciles ne font jamais avec le temps que des vieux cons.
Aragon
Il est plus facile de changer la nature du plutonium que l’esprit du mal chez les hommes.
Albert Einstein

R comme rue

Mariska aime la neige.

Elle n’attend pas la fin de l’averse pour se précipiter dehors avec son balai ou sa pelle, le plaisir est trop grand.

Le manque, aussi.

– Comme ça doit manquer aux enfants d’ici, dit-elle au moins trois fois par hiver à ses collègues et amis parisiens. Moi j’ai des souvenirs si merveilleux dans la neige!

Les amis et les collègues haussent les épaules et ne répondent même plus. La neige, c’est sale, ça mouille, c’est froid, ça s’insinue dans le cou malgré l’écharpe et le col du manteau, et ça risque de te faire tomber.

Alors c’est toujours Mariska qui se charge de dégager le trottoir devant le magasin.

Même pas besoin de manteau, d’écharpe ou de bonnet.
Pas besoin de collants thermolactyl ni de bottines fourrées.

Mariska aime la neige.

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Écrit pour le devoir 143 de Monsieur le Goût – merci à lui – qui propose ce tableau de John Salminen, Winter in Paris.

K comme krapoverie

Ah! la Belle Époque où on purgeait bébé, où on faisait commerce des pots de chambre en porcelaine, où on allait à l’opéra comme aujourd’hui on va à l’apéro!

Ah! la belle rigolade scatologique, les envolées lyriques sur les mérites du laxatif et un Toto déjà enfant-roi.

Ah! la folle cavalcade entre les portes qui claquent, les femmes sémillantes, les maris trompés et la bonne un peu bête mais pas dupe.

C’était le crépuscule des dieux mais ils ne le savaient pas.

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Écrit en l’honneur de la création mondiale à la Monnaie d’On purge bébé et d’après les consignes de Joe Krapov – merci à lui! – avec les mots suivants: La Belle Époque – apéro – cavalcade – création – crépuscule – envolée – rigolade – sémillante.

I comme Intrigue

Chère Madame

C’est sur votre conseil que je viens de réaliser une œuvre qui est, me semble-t-il, créée pour surprendre les esprits chagrins des sélections officielles.

J’y ai mis de manière spontanée toute ma créativité, en toute liberté : les idées me sont venues comme par magie.

Ce tableau concrétise vraiment le sens que je veux donner à mon art.

Vous êtes la bienvenue au Salon des XX où j’aurai la joie d’exposer douze de mes œuvres. Joie et angoisse, vous connaissez mon naturel anxieux et mon appréhension pour ce genre d’aventure : votre œuvre vous échappe et est soumise à la critique, qui est loin d’être aussi généreuse que vous.

Veuillez transmettre mes meilleures salutations à votre mari, je garde le meilleur souvenir de mon séjour chez vous à Anvers,

Votre ami pour la vie

James Ensor

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L’intrigue est le nom du tableau de James Ensor – Texte écrit pour la consigne de Joe Krapov – merci à lui – qui demandait d’écrire une lettre avec des mots de cette liste 1: aide – libertéréaliserbienvenueconseil souvenirgénéreuxnaturel – baie de Somme – idéesspontané – surprise – esprit – passionné – magie profiter – joie – bonne humeur – être – simplicité – amiaventurecréer – joyeux – sourire – vivre – créativitéconcrétiserséjour – week-end

Cher ami

Merci de m’écrire des mots si aimables, mais vous exagérez mon rôle : c’est vous, votre passion de la peinture, votre regard acéré sur vos contemporains et tout ce cœur que vous mettez à votre ouvrage, c’est tout cela qui fera de vous un jour, je le sais, un monument de la peinture.

Ne soyez pas triste si la foule qui se presse aux expositions, plus pour être vue que pour voir, n’accueille pas vos tableaux en fanfare. Ne pensez à rien : montrez, tout simplement, montrez au monde, et bouchez-vous les oreilles pour les fâcheux.

Votre dévouée

Emma Lambotte

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Texte écrit avec des mots de la liste 2: sabotage – insulaire – penser à rien – vide – monumentoreilles – Arles – fanfarefoule – fool – regard – marabout – ficelle – tristepassiondes mots – brouhaha – mirador – amoureux – cœur – cannibale

D comme Daudet

Facteur, c’est moi qui vous le dis, c’est un beau métier! Et je peux le savoir, je l’exerce depuis plus de quinze ans.

Bien sûr, je sais ce que vous allez me répondre, que parfois on apporte de mauvaises nouvelles! Mais est-ce que ça compte en regard de tout le reste?

Non, je vous le dis et le redis: il n’y a qu’à voir avec quel bonheur et quelle impatience on est reçu, partout où on va.

Les concierges nous aiment. Les retraités nous aiment. Et là ce joli paquet que je tiens à la main, c’est pour monsieur Maurice.

Il y a au moins une fois par mois une belle enveloppe à l’encre violette qui vient tout droit d’Eyguières et qui sent bon la Provence.

M’est avis que la Mamette de monsieur Maurice, elle y met quelques brins de lavande!

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Texte écrit pour le Jeu 81 de Filigrane – merci à elle! – sur le thème des Lettres de mon moulin, d’Alphonse Daudet.

V comme village

Le dimanche après-midi on s’offre un cruchon chez Firmin, tous les quatre, et Edmond apporte le journal.

Il est le seul à savoir lire alors on compte sur lui pour nous dire les nouvelles du monde.

On ne comprend pas tout, ça parle surtout de gens et de pays qu’on ne connaît pas, mais on écoute et on s’intéresse.
Et puis ça fait passer le temps.

On a bien senti dès le début que l’Émile était fort nerveux, même s’il prétendait que non, il n’arrêtait pas de se tortiller sur le banc pour voir la route, comme s’il guettait quelqu’un ou quelque chose…

Edmond s’est arrêté de lire et a doucement posé sa main sur son bras:

– C’est aujourd’hui que ta fille revient de Paris, peut-être? il lui a demandé, mais l’Émile a fait la sourde oreille.

Poings serrés.
Mâchoires serrées.

Sa fille a trouvé du travail à la capitale, il en était bien fier d’ailleurs, quand elle est partie, pourtant il n’aime pas qu’on en parle.

***

Merci à Monsieur le Goût pour son 183e devoir:

Cette toile d’Émile Friant m’a frappé car elle me dit quelque chose.
Mais quoi ? La discussion semble animée autour de ce pichet de vin.
Sur quoi peut-elle bien porter ?