I comme inspiration chez Lali

lali608

Je ne suis pas dupe. Elle fait semblant de lire. Elle ne tourne pas les pages. Elle a ce sourire niais comme chaque fois que cet autre est là. Je l’ai à l’œil, celui-là.

Je ne l’aime pas. Je n’aime pas ce machin qu’il installe au milieu de la pièce, à gauche de la fenêtre. Ma place préférée, quand il y a du soleil.

Je n’aime pas tous ces trucs qu’il sort de son sac, ces tubes, ces pinceaux. Ça pue.

Je n’aime pas qu’il reste là des heures à la regarder faire semblant de lire avec ce sourire bête vissé sur son visage. Ça va mal finir, cette histoire.

Je darde sur lui le feu jaune de mon œil unique. Je sais qu’il a peur de moi.

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tableau et consignes chez Lali, que je remercie.

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H comme horreur du vide

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Dans le silence très relatif de la nuit chilienne, elle a senti avec terreur la terre gronder et trembler pendant de longues minutes, ne parvenant à se décider s’il valait mieux sortir de la chambre ou attendre tranquillement que ça passe.

Dans le silence très relatif de la nature finlandaise, en fond sonore parmi d’autres bruits et cris divers, le ‘zonzon’ de milliers de moustiques l’a finalement décidée à retourner se coucher à l’abri d’une maison et de sa moustiquaire.

Et là, devant le spectacle grandiose de l’infinité de l’océan, elle se demande quel idiot a été effrayé par « le silence éternel des espaces infinis ».

Le fracas assourdissant des vagues sur les rochers, les grondements de l’orage, voilà ce qui l’effraie et l’attire en même temps.

Bien campée sur ses deux jambes, les mains dans les poches de sa grosse vareuse au col relevé, elle admire le spectacle et se dit qu’il n’y a pas de meilleur endroit que cette bonne vieille terre.

Pour le silence éternel des espaces infinis, elle préfère passer son tour…

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Tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie. Il fallait utiliser cette citation de Blaise Pascal: « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »

Pour ceux qui veulent tout savoir sur Pascal et sur la nature qui n’a pas du tout horreur du vide…

Et pour ce qui est du silence sur Mars, voir ici 🙂

//fave.api.cnn.io/v1/fav/?video=us/2018/12/08/mars-sounds-win-orig-st.cnn&customer=cnn&edition=international&env=prod

 

B comme bête

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L’adolescence, c’est l’âge bête, déclare la mère. 

Alors, comme pour le prouver, l’enfant se referme complètement, les épaules tombantes, le dos rond, le regard absent.

L’adolescence, c’est l’âge bougon. Regardez-la, ajoute la mère. Et têtue, avec ça! têtue comme une mule! exactement comme son père!

L’enfant retourne dans son monde, ses rêves, ses pensées. Là où personne ne peut la blesser. Là où elle s’échafaude des romans et est entourée d’amour.

Jo m’a donné cette rose blanche, pense l’enfant. Dans sept ans, je l’épouse et nous partons à l’autre bout de la terre, tous les deux. Pour toujours.

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Tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie. La lettre i était interdite.

V comme vacarme

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C’est quand le vacarme a cessé depuis trop longtemps que Romane s’inquiète.

Pourquoi n’entend-on plus rien, derrière la porte? Devrait-elle ouvrir et aller voir?

Elle reste là un long moment, la main sur la hanche, à essayer d’entendre ce qui se passe de l’autre côté.

Va-t-elle prendre la clé? Attendre encore? Appeler?

Elle colle son oreille à la porte. Rien. Absolument rien. C’est tout à fait étrange. Tout à fait inhabituel.

Que s’est-il passé, cette fois?

D’habitude, la petite crie et pleure un peu, puis se résigne et mange sa soupe.

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source du tableau et consignes chez Lakévio, que je remercie.

Le mot ‘vacarme’ a une étymologie assez surprenante, il vient du moyen néerlandais – « wacharme », correspondant à l' »ocharme » encore employé en Flandre aujourd’hui – qui exprime apitoiement et compassion.

J comme j’étais bignole

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Sur ma porte, j’ai vissé la plaque ‘PORTINAIA’ comme ça c’est bien clair pour tout le monde: ici est la concierge, c’est ici qu’il faut s’adresser si on veut un renseignement ou faire monter le courrier.

C’est aussi chez moi qu’on vient frapper quand une ampoule est grillée dans un couloir ou quand les enfants du 403 jouent avec l’ascenseur.

Mais généralement, je n’ai pas besoin qu’on vienne me le dire: c’est moi la première qui remarque que la dame du 702 n’est pas sortie pour la promenade du chien ou que les volets de monsieur Cordaro n’ont pas été ouverts. Alors je vais voir s’il y a un problème.

Je connais mon métier et on me respecte. Je surveille les poubelles, je réprimande les contrevenants, je porte les médicaments à la vieille dame qui ne se déplace plus, je préviens les familles en cas de besoin…

La plaque, je sais bien qu’elle ne devrait pas être là.

Soi-disant qu’on n’a pas besoin de concierge, dans ces blocs d’appartements.

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Mon vieux petit Robert ne connaît pas le mot bignole, qui aurait dû se trouver à la page 165 entre bigleux et bignone mais je fais confiance à Lakévio que je remercie pour le tableau et les consignes:

Quand j’étais bignole: à l’image de l’extraordinaire Renée du roman L’élégance du hérisson, faites le portrait, à la première personne, d’une concierge étonnante.

 

D comme diamant

lakévio118

Quand Edmond a pour elle ce regard-là, même au bout de soixante ans de mariage, Anna détourne encore légèrement la tête, émue, rougissante, troublée comme la jeune fille d’autrefois, quand il l’avait abordée ce dimanche de juillet 1929 en lui disant:

– Vous avez un bien joli chapeau, mademoiselle.

C’est qu’ils sont rares, les moments où ses yeux se sont adoucis pour la regarder, où ses lèvres ont souri et formulé des mots tendres. Elle se demande s’il faudrait les deux mains pour les compter, ces précieux moments, ou si une seule suffirait.

Pudeur ou éducation? Sans doute les deux à la fois. Il est comme ça, son Edmond, elle en a pris son parti. Même si elle a toujours tout fait pour mériter un peu de douceur de sa part.

Comme cette fête pour leurs noces de diamants, par exemple. Elle était absolument contre. Ça va nous porter malheur, répétait-elle. Elle a cette sorte de superstition qui lui fait croire qu’il faut vivre caché pour vivre heureux. Ne pas se rappeler au souvenir de ceux qui là-haut décident de couper le fil de l’existence. Mais c’était compter sans Edmond, qui avait eu le dernier mot, évidemment.

Celui-là, se dit-elle tout attendrie, du moment qu’il peut se faire beau, il est de la partie. Voyez comme il a savamment ramené ses cheveux sur son front. Comme il a emprisonné la peau de son cou dans un col dur. Comme il porte fièrement le haut-de-forme et la canne au pommeau sculpté…

Elle en est là de ses réflexions quand il se penche légèrement vers elle et lui glisse à l’oreille – la bonne, celle qui entend encore bien – pour lui signifier que soixante ans plus tard, il est prêt à refaire avec elle le même trajet:

– Vous avez un bien joli chapeau, madame.

tableau de Norman Rockwell et consignes chez Lakévio, que je remercie: 

Les sourires peuvent cacher bien des choses ou révéler d’heureux ou surprenants moments… A quoi (à qui) pense donc Anna ? A qui  (à quoi) pense donc Edmond ?

Première fois

bricabook

Une heure. Une heure entière, qu’il peine, sue, s’énerve, le menton tremblant, le souffle court.

– Ça suffit comme ça, se dit-il. Je vais voir si Patrick peut me donner un coup de main.

Accoudé au comptoir chez Patrick Tierney à Suttonsrath, il laisse tiédir son fond de Guiness. Les sourcils froncés au-dessus de ses épaisses lunettes, il continue d’étudier ce maudit papier.

Il hésite encore à demander de l’aide. Il a sa fierté, tout de même. Jusqu’à présent, ce sont toujours les autres qui ont fait appel à lui.

– C’est bien la première et la dernière fois, se dit-il encore, que j’achète un truc chez ikea!

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source de la photo ici