M comme mule

« Ach! » disait-il, « Ach! allège ton almanach, les concerts sont annulés.
Tu ferais chanteur ambulant? Mime sur le bitume?
Tu vas finir au bloc! Partir en bombe!

Je sais que la scène te botte, que tu es arrivé en bout de ligne, que tu n’as plus de quoi payer ta boulangère, ton camembert…

Tu veux arrêter à toi tout seul le char de l’État?
Ton royaume pour un cheval?
Tu es à un cheveu de prendre la culotte (*)?
Tu en as marre des combines?
Tu veux de nouveau donner des coups de collier, vivre des coups de feu? Tu veux que cesse cette descente aux enfers?

Que veux-tu que je te dise?

Reviens en septembre… »

(*) ne pas pouvoir faire face à une situation difficile.

***

Merci à Joe Krapov qui propose d’insérer au moins dix mots de la liste ci-dessous dans un texte qui parlera de la poste, des timbres, des lettres, des facteurs, des cartes postales, du courrier électronique ou de tout autre chose.

Ach  – Allégé  – Almanach  – Ambulant  – Arête de poisson  – Babillarde,  – Bafouille  – Bidou  – Bitume  – Blanchir une batterie  – Bloc  – Boite à cocus  – Bombe (partir en)  – Botte  – Boulangère  – Boulisterie  – Bout de ligne  – Brêmard  – Brigades  – Burelage  – Cabine  – Cage à poules  – Califs  – Camembert  – CharCheval  – Chevalet  – Cheveu  – Cocotte  – Collier et étiquette  – Combine  – Contrerembour  – Côté  – Coupage-piquage  – Coup de collier  – Coup de feu  – Courir la poste  – Culotte  – Dentelure  – Dépêches  – Dépêche close ou directe  – Dépiautage  – Descente

et là je me suis arrêtée parce que ça faisait déjà 18 mais il y a encore

Distri  – Double toile  – Écluser  – Embrigadé  – Entier postal  – Être au pair  – Être descendu  – Faire gare  – Fausse  – Feuille 12  – Filante  – Gogneuse  – Haut le pied  – Jésus  – Lanterneau  – Liasse  – Libourne  – Maximaphilie  – Mignonnette  – Mondaine  – Mougeotte  – Mule  – Nénette  – Odontomètre  – Ordre de service  – Pacha  – Passe  – Peau de lapin  – Petit bleu  – Philatélie  – Piéton  – Pneu  – Pochée  – Ponton  – Postier  – Poulain  – Pyjama  – Rayon de distribution  – Rebuts  – Rembour  – Remonte  – Restes  – Rouge  – Route  – Sauterelle  – Sédentaire  – Surnuméraire  – Tilbury  – Timbre à date  – Tirer la toile  – Trempolino  – Trousse-couilles  – Tubiste  – Tuer le courrier  – Valise  – Voyage  – Zinc 

G comme gâcher sa vie

« Je dois faire les vitres, cette semaine? »

C’était la troisième fois que Cindy lui posait la même question mais Mme de B*** ne réagissait pas.

Assise dans son fauteuil habituel, elle regardait passer les petits nuages dans le ciel de ce matin de printemps.

Probablement sans même les voir, se dit Cindy, qui finit par se planter devant elle et lui asséner un vibrant:

– Vous pensez à quoi, là, Mme de B***? ça n’a pas l’air d’aller très fort, ou je me trompe? Vous avez un souci? Sans vouloir être indiscrète, bien sûr!

Mme de B*** soupira, se redressa:

– Vous avez raison de me rappeler à l’ordre, ma petite Cindy. J’étais en train de me dire qu’on est parfois bien bête, quand on est jeune, quand il y a des décisions à prendre et qu’on agit impulsivement, au lieu de réfléchir…

Elle vit se rembrunir le fin visage de Cindy.

– Oh! je suis désolée! désolée! Je pensais à mon petit-fils Guillaume mais évidemment, vous, vous avez vécu des choses… comment dire… des choses beaucoup plus graves. Pardon de vous les rappeler si brutalement!

Mme de B*** se traitait intérieurement de tous les noms. Comment avait-elle pu se montrer si peu prévenante! Fallait-il que cette histoire de quai et de trains et de rendez-vous brusquement avortés la turlupine depuis la veille au soir!

ça va, ça va, fit Cindy. Je sais bien que vous n’êtes pas méchante.

Il n’y avait pas longtemps qu’elle avait confié, bribe par bribe, quelques pans de son triste roman, comment à dix-huit ans elle avait renoncé à faire les études supérieures qui la tentaient, pour se mettre en ménage avec son amoureux « Je-gagne-assez-pour-deux« , qui l’avait abandonnée cinq ou six ans plus tard, avec ses deux petits garçons.

Alors elle faisait des ménages.

– Je dois faire les vitres, cette semaine? répéta-t-elle.

***

Texte écrit pour le jeu d’Annick SB en réponse à la question 11: Vous pensez à quoi?

Photo d’un tableau de Magritte, prise il y a… euh… longtemps 😉

Première confidence

De retour sur la grand-route à l’entrée du domaine, chacun avait regagné sa voiture et Jeanne avait retrouvé sa bicyclette.

– Quelqu’un vient vous prendre? demanda-t-elle à Mme de B***, qui ne montrait aucun signe d’inquiétude ni d’impatience.

– Ah! oui, au fait, il faut que j’appelle ma voisine!

Et elle sortit son portable pour rappeler la dame qui l’avait amenée là quelques heures plus tôt.

– Tout va bien, dit-elle, elle sera là dans quelques minutes. Mais ma chère Jeanne, ne vous croyez pas obligée de l’attendre avec moi, vous avez sûrement mille choses à faire et des gens à retrouver…

C’est à ce moment-là que Jeanne se décida enfin à faire une confidence qui lui brûlait les lèvres depuis le début:

– Vous savez que pendant plusieurs mois j’ai fait la route avec votre petit-fils, chaque samedi?
– Comment? Lequel? Racontez-moi ça!

Le visage de Mme de B*** en était tout réjoui.

– Oh! il y a plus de quatre ans, c’est quand j’étais en première année à l’université. Je ne rentrais que le samedi midi et un jour par hasard je me suis retrouvée sur le quai avec Guillaume. Alors, à partir de ce samedi-là, on a continué comme ça pendant quelques mois, à rentrer par le même train…

Comme elle s’arrêtait, Mme de B*** fit un « Et alors? » impatient.

– Et alors… un samedi il était en compagnie d’un ami et j’ai eu l’impression qu’il ne voulait pas me voir. Je les ai laissés tous les deux. Et on n’a plus jamais fait la route ensemble.

– Vous avez eu l’impression? Mais ma pauvre Jeanne, qu’avez-vous décidé sur base d’une impression? De ne plus jamais vous voir? Sans laisser à Guillaume l’occasion de s’expliquer? Et si vraiment il ne vous avait pas vue?

– Je sais, c’est très bête. Mais à l’époque j’étais tellement intimidée par lui. Quatre ans de plus, premier doctorat en médecine et moi qui n’avais encore rien « prouvé ». C’était vers Pâques, les examens s’annonçaient, je suppose que lui comme moi n’a plus pensé à rien d’autre.

– Non mais tout de même! fit Mme de B***, que cette histoire semblait énerver. Tout de même! Est-ce possible d’être aussi…

Elle retint le mot ‘gourde’ qu’elle allait sortir: sa voisine était arrivée et lui ouvrait la portière.

– En tout cas, fit-elle, nous n’allons pas en rester là. Je veux bien croire que vous n’aviez pas échangé vos numéros de téléphone, mais voici le mien, faites-moi le plaisir de m’envoyer un message, que nous puissions poursuivre cette conversation!

– Promis! fit Jeanne en glissant le petit carton dans sa poche.

***

écrit pour L’atelier en questions d’Annick SB en réponse à la question 10: Qu’avez-vous décidé?

Photo d’étudiants prise à Bruxelles.

Y comme y a pas moyen

74ème Devoir de Lakevio du Goût.

devoir de Lakevio du Goût_74 .jpg

« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue… »

Non, non ça ne va pas être possible!

Oh mon dieu seigneur, non et non et non!
J’en suis incapable!
Ah mon dieu seigneur mais pourquoi c’est tombé sur moi!

Ainsi se lamentait cette pauvre Suzanne, qui pouvait bien prier et allumer des cierges, ça ne changerait rien: c’est elle qui allait devoir jouer le rôle de Phèdre, pour la représentation de fin d’année scolaire, alors que ce qu’elle aurait voulu, c’est juste faire une toute petite récitation, un tout petit poème, tiens, celui de Verlaine, par exemple, juste quatorze petits vers faciles à retenir et pouvoir vite, vite quitter la scène sur un

« Et qu’il bruit avec un murmure charmant
Le premier « oui » qui sort de lèvres bien-aimées ! « 

***

Merci à Monsieur le Goût pour sa consigne 74:

Que peut donc être en train de faire cette jeune femme, assise à son bureau, peinte par Carl Larsson ? Le savez-vous ? Je le sais parce que je la connais.
Je sais même que ça devrait commencer par :
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ».
Et se terminer sur
« Et qu’il bruit avec un murmure charmant, le premier « oui » qui sort de lèvres bien-aimées. »

V comme valse

L’agent 212 était frappé du mal d’amour. Non pas d’une simple amourette : c’est un ange qu’il avait vu descendre de l’autocar, un ange qu’il aurait bien emmené au bal s’il était prince, ou au bar manger des frites chez Eugène.

C’était un sentiment neuf et bizarre qui lui donnait des idées de balades dans les bois à cueillir la bruyère. Des envies de maison en briques roses, avec un vieux buffet patiné et du canard aux navets qui mijote au coin du feu.

Pas un de ces buildings chagrins des chansons de Renaud, comme celui où il vivait… chouette chanson, triste cité.

***

Jamais l’agent 212 n’avait été client dans ce genre de commerce et c’est le cœur battant d’émotion qu’il y pénétra.

La fille derrière le comptoir était de celles à qui on propose un flirt dans un train couchette entre Nice et Paris ou des galipettes sur la douceur du gazon.

L’agent 212, qui ne savait pas faire la distinction entre une fleur de serre et celle des champs, se sentait comme une grenouille sur du gruyère au moment de dire ce qu’il était venu acheter.

Des roses rouges, fit-il au hasard, et la jeune fille leva les yeux au ciel – Ah ! Les hommes ! Quel manque d’imagination !

***

Je crois que l’agent 212 a un grain, avait dit Laverdure. En tout cas, il n’est pas dans ses manières habituelles !

En effet, le même jour et au même lieu du passage de l’autocar que la dernière fois, au coin du Jardin Botanique, parmi les touristes en promenade dans la ville et les mémés jetant des morceaux de pain aux oiseaux, chaque samedi donc on pouvait voir l’agent 212 habillé en costume trois pièces comme monsieur le sous-préfet à une distribution de prix, entre la statue d’un poète avec son luth et le buste du maire précédent.

Et sous les yeux ébahis de Laverdure, au moment où la nuit tombait et une belle pleine lune éclairait la scène, il esquissa une valse parmi les primevères.

***

écrit selon la consigne de Joe Krapov:

Ceci est la liste alphabétique des 58 substantifs utilisés dans un texte assez court et assez célèbre. Il vous est demandé de réécrire l’histoire ou plutôt une histoire en insérant 15 de ces mots ou plus dans votre texte. A vous de réinventer, avec verbes, adverbes et adjectifs, une syntaxe pour aller autour !

agent – amour – amourette – ange – autocars – bal – bars – bizarre – bois – bruyère – buffet – buildings – canards – chagrin – chanson – chouette – cité (mots du paragraphe 1) clients – cœur – commerce – couchette – derrière – distinction – douceur – émotion – fille – flirt – gazon – grain – grenouilles – gruyère – hasard – hommes – imagination (mots du paragraphe 2) jardin – jour – lieu – lune – luth – maire – manières – monsieur – morceaux – nuit – oiseaux – pain – passage – poète – primevères – promenade – samedi – sous-préfet – statues – touriste – valse – verdure – ville – yeux (mots du paragraphe 3)

U comme un secret

Ils étaient nombreux dans le petit groupe à commencer à montrer des signes de fatigue.
Un couple de quinquagénaires avait même écourté la visite.
Mais pas Madame de B***.

Pas même essoufflée et bien droite sur ses deux béquilles, les chaussures en daim gris complètement crottées, elle continuait à faire la conversation avec Jeanne.

Plusieurs fois déjà Jeanne avait eu envie de lui poser la question idiote de tout journaliste à tout centenaire, « mais quel est votre secret? ».

Elle s’était retenue, se disant que Madame de B*** n’était pas le genre de femme à répondre « un petit verre de porto et une cigarette ».

***

écrit pour le jeu d’Annick SB en réponse à la question 9: Quel est votre secret?

T comme Trenet-Krapov

C’est épouvantable!
Cette passion qu’il a pour les vieux trucs!
Le temps qu’il passe à la brocante!
Où qu’il soit autour du monde!
Le cauchemar de vivre avec un tel homme!
Je n’ose imaginer ce qu’il va encore me rapporter de Barcelone dimanche prochain…
Un quinzième édredon?

Et le voilà, l’air satisfait, sur son bateau à ciel ouvert, à mi-chemin de chez lui, se balançant au clair de la lune, l’enfant et lui blottis au fond de la barque pleine de trésors…
Il rêve au moment où il les déballera devant les yeux émerveillés de sa femme…

Qui est celui qui a dit que le bonheur ne passe qu’une fois?

***

écrit suivant les consignes de Joe Krapov – 1 ou 2 images d’Edmund Dulac et 5 titres de Charles Trenet: A ciel ouvert – Adieu mes beaux rivages-  A la brocante – Âme des poètes (l’) – A mi-chemin – Ami des lendemains (l’) – Amis comme avant – Anges sont partis (les) – Au bal de la nuit – Au clair de la lune – Au fil du temps perdu – Autour du monde – Avec toi on vivrait – Barcelone – Bateau d’amour – Blottis dans un coin  – Blues du corsaire (le) – Bonheur ne passe qu’une fois (le) – Bonne planète (la) – Bouquet de joie – Bout du monde (le) – Cauchemar (le) – C’est le Rhône qui ronronne – Ce soir je viens chez toi – Chacun son rêve – Chante le vent – Chantez mon cœur – Chemins oubliés (les) – Chinois (le) -Cinq ans de marine – Cœur absent – Cœur de Paris (le) – Coin de rue – Colin-Maillard – Conte à rebours – De la fenêtre d’en haut – Demain c’est la fin du monde – Dernier troubadour (le) -Des mots démodés – Deux mots à l’oreille – Devant la mer – Diable au village (le) – Dimanche prochain – Dîner avec un ami.

Question nature

source de la photo ici

Jeanne et Mme de B*** avaient pris un peu de retard sur le reste du groupe, de sorte qu’elles avaient raté le début de la discussion.

Celle-ci prenait un tour de plus en plus virulent et on pouvait même craindre que les deux messieurs en bottes Aigle n’en viennent aux mains.

– Elle est bientôt terminée cette partie d’échec et mat au bon sens? Vous trouvez peut-être qu’on en a trop, des arbres, en Flandre? Non mais regardez-moi ce désastre!

La cause de leur différend, c’était cette partie du domaine où on pouvait voir sous le soleil couchant une sorte de clairière: tous les hêtres avaient été coupés, abattus, et une végétation basse commençait à apparaître. Principalement des ronces et des chardons.

Verwijderen van boomopslag? hurlait-il de plus belle, c’est comme ça que vous appelez l’abattage d’arbres centenaires? Et tout ça pour quoi? Pour un hypothétique retour à une situation précédente? Espérer qu’après plus d’un siècle la bruyère réapparaisse spontanément? Vous croyez que c’est de ça qu’on a besoin, ici? De bruyère?

Il allait ajouter un godverdomme bien senti quand il vit le regard impérieux de Mme de B*** fixé sur lui.

– J’en ai assez vu! fit-il. Je m’en vais.

***

écrit en réponse à la question 8 de l’atelier d’Annick SB: Elle est bientôt terminée cette partie?

N comme nature

Photo de Francesco Ungaro sur Pexels.com

Après avoir pataugé dans la partie basse et marécageuse, le petit groupe grimpait vers le soleil couchant, le guide marchant en tête avec les deux hommes en tenue de combattant des forêts, Jeanne et Mme de B*** en queue de peloton.

Ses petites chaussures en daim gris avaient bien souffert mais Jeanne n’osait pas lui en faire la remarque.
D’ailleurs, Mme de B*** était clairement très au-dessus de ces contingences et bavardait gaiement.

ça me revient tout à coup, s’exclama-t-elle, mercredi dernier j’ai vu votre papa qui sortait de la justice de paix!
– Ah! oui! ce sera encore pour cette histoire avec les voisins…

Comme Jeanne n’en disait pas plus, Mme de B*** s’arrêta au prétexte de reprendre son souffle dans la montée:

– Dites-moi… c’est grave?
– Grave ou pas, c’est un point de vue. Les voisins sont en train de construire une grande extension à leur villa alors qu’ils n’ont qu’un permis de bâtir un garage.
– Je vois! fit Mme de B***, qui ne voyait rien du tout, en réalité, puisqu’elle savait à peine où habitaient les parents de Jeanne.

***

écrit pour la question 7 de l’atelier aux questions d’Annick SB: Dites-moi, c’est grave ou pas?

Les 6 épisodes précédents: suivre le tag feuilleton.

D comme dieu

Dieu me parle tous les matins entre huit heures et dix heures.
Rarement avant ou après.
Ce sont apparemment ses heures les plus productives.

Il ne manque jamais de me demander d’abord comment je vais.
Si j’ai passé une bonne nuit.
Si la famille va bien.

Je n’ai pas l’impression que mes réponses l’atteignent.
Mais cela ne nous empêche pas d’avoir cette conversation chaque matin.

Parfois dieu n’est pas seul et sa voix est rapidement couverte par des bruits de machine.
Sa voix alors est plus angoissée.
Il me conseille de me mettre à l’abri.

C’est vrai que l’aspirateur a déjà été fatal à quelques-uns des miens.
C’est parfois très bête, une araignée.
Surtout à l’adolescence.

***

texte écrit d’après une consigne de l’Inventoire : écrire un texte avec l’incipit « Dieu me parle tous les matins entre huit heures et dix heures ».