H comme hello!

Voor elk kind een Fluohesje

– Hello! Hello! crient les petits enfants massés à l’entrée de la bibliothèque, avant de retourner en classe chargés de livres et tous avec leur veste fluo largement et ostensiblement sponsorisée.

Puis quelques-uns ajoutent:

– Bonjour! Bonjour!

Avec le R qui roule comme les galets d’un torrent.

– Hello! Bonjour! répond l’Adrienne en les saluant de la main.

Voilà, se dit-elle, ils n’ont que sept ans mais ont déjà bien intégré qu’il y a des francophones dans leur ville.

Ce qui lui a rappelé une conversation à Alden-Biesen, le mois dernier.

Comme toujours, il faut répondre aux questions d’usage, dont une, apparemment très importante, concerne « d’où on est« .

Et l’Adrienne sait à l’avance quels clichés il lui faudra entendre dès qu’elle aura dit le nom de sa ville.

– Il y a beaucoup de francophones, là, non? Combien il y en a?
– Je ne sais pas, impossible de le savoir puisque les recensements linguistiques sont interdits par la loi. Depuis 1961.

A-t-elle répondu au monsieur – peut-être un peu sèchement malgré son sourire – pour couper court à l’inévitable suite:

– Et beaucoup de migrants, non?

Parce que là vous allez réussir à vraiment la fâcher.

Madame s’est toujours sentie très proche de ses élèves d’origines diverses, comme eux elle se trouve toujours entre deux chaises, deux cultures, et obligée à choisir son camp.

***

illustration empruntée à une école primaire de Gistel

7 sur 10

Le néerlandais va-t-il disparaître ? - VousNousIls

C’est depuis les années soixante qu’avec un zèle féroce on expurge du néerlandais tout ce qui « ne se dit pas ainsi aux Pays-Bas », alors que la langue se standardise depuis le 14e siècle principalement sur la base des parlers flamands et brabançons.

Un tas de mots parfaitement corrects et attestés depuis longtemps – on ne parle pas ici de « belgicismes » – ont été estampillés « Zuidnederlands« , ce qui se traduit par « néerlandais du sud ».

Hé oui, on est le sud des voisins du nord 😉

Recevoir l’étiquette « Zuidnederlands » équivaut à dire « folklorique ».
A éviter, donc, si on est traducteur ou écrivain.
Présentateur radio ou télé.
Journaliste.

Des chartes du bon langage sont éditées – la télé flamande a la sienne – et des comités de contrôle mis en place.

En parallèle, les dialectes disparaissent à la vitesse grand V et dans nos universités, les linguistes spécialisés en dialectologie ne peuvent que le constater depuis plus de vingt ans.

Les derniers « locuteurs natifs » à les avoir utilisés quotidiennement dans toutes les circonstances de la vie appartiennent à la génération des grands-parents de l’Adrienne, c’est-à-dire des gens nés dans le premier quart du 20e siècle.

Aujourd’hui on est donc arrivé au point où des comités, ici et là, essaient de faire revivre le parler local avec son vocabulaire particulier et ses expressions uniques.

L’Adrienne, élevée en patois par sa grand-mère jusqu’à l’âge de cinq ans, a fait dimanche dernier le test de ses connaissances patoisantes et a obtenu un 7/10.

Et bien vous savez quoi?

Elle est déçue 😉

***

pour ceux que ça intéresse et qui connaissent le néerlandais: dialectloket (université de Gand)

R comme rawettes

– Vous avez un accent, dit-on à la mère de l’Adrienne, dès qu’elle ouvre la bouche, là-bas dans ce coin de France où elle vit depuis un an. Vous n’êtes pas d’ici!

– Un accent!? C’est vous qui avez un accent, ripostait feu le père de l’Adrienne, quand lors des voyages en France on lui demandait d’où il était, vu qu’il n’avait jamais l’accent du coin.

Bref, l’accent est une chose toute relative que chacun possède.

En Flandre et en Wallonie, on fait encore plus fort: dès qu’on ouvre la bouche, chacun entend de quelle ville on vient. Ostende, Bruges, Gand, Anvers, Ypres, Courtrai, Malines, Hasselt… nommez n’importe quelle ville flamande, l’accent y est différent et parfaitement reconnaissable. Pareil pour les villes wallonnes. Et Bruxelles a le sien aussi, bien sûr.

Ici en Flandre l’accent diffère – pour l’oreille avertie – entre deux patelins voisins, deux villages séparés par cinq kilomètres: quand l’Adrienne ouvrait la bouche dans sa verte campagne, on savait tout de suite qu’elle était de la ville.

Et pas une autochtone 😉

W comme wallon

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image de la consigne du Défi du samedi – merci à Walrus!

Ce devait être au début des années septante quand le téléphone a été installé: les nouveaux voisins ne s’appelaient plus Albert et Julia et ils n’avaient pas le téléphone.

On avait quitté le numéro 17 et la rue de grand-mère pour une maison où mini-Adrienne ne s’est jamais sentie chez elle.

Mais on avait le téléphone 😉

Ainsi qu’une porte de derrière et une porte de devant.

Sauf que ni l’une ni l’autre n’était située à l’avant ou à l’arrière – vu qu’elles étaient toutes les deux sur les côtés – et que tout le monde utilisait la porte de derrière, même les visiteurs, alors que seule celle de devant avait une sonnette.

Bref, un jour le voisin frappe à la porte de derrière et demande s’il peut utiliser le téléphone.

Bien sûr qu’il peut.

Le brave homme parle si fort dans le combiné que dans la pièce d’à côté, on peut suivre la conversation.

Sauf que mini-Adrienne n’y comprend rien du tout.

– Allô? ici c’est Devlé-Chauvert! répétait-il.

– Pourquoi il dit Devlé-Chauvert? demande-t-elle à sa mère.

– C’est parce qu’il téléphone en Wallonie.

C’est ainsi que mini-Adrienne a appris trois choses: que le voisin, qui ne connaissait pas un mot de français, s’exprimait assez couramment en wallon, qu’il adaptait son nom de famille – Devleesschouwer – à son public, et que s’il était maigre comme un clou et crachait ses poumons, c’est parce qu’il avait travaillé dans le Borinage comme mineur de fond.

O comme oraison

Ils ont été les premiers à s’étonner, à la VRK (1), de constater cet été qu’une vidéo de 2015 atteignait tout à coup les sept millions de vue.

Les mystères de l’internet sont évidemment impénétrables mais la porte-parole du chœur suppose qu’il y a un rapport avec différents facteurs: le confinement, bien sûr, qui a jeté tant de gens sur la toile pour y chercher la musique qui ne se trouvait plus dans les salles de concert, le fait que ce morceau de Samuel Barber a été peu enregistré par des chorales professionnelles et qu’il est aussi connu pour son utilisation dans le film Platoon. Même si dans le film, il s’agit de la version instrumentale.

Et comme les grandes personnes aiment les chiffres et les statistiques, on a calculé que les internautes viennent principalement des Etats-Unis, de France et de Grande-Bretagne, que 70% ont plus de 45 ans et qu’ils sont essentiellement masculins.

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(1) Vlaams Radiokoor, le chœur de la radio flamande

H comme halve panne

Photo de Pixabay sur Pexels.com

Quand belle-maman affirmait « ik ben maar een halve panne« , c’est qu’elle avait besoin de tout notre soutien et de beaucoup de douceur, de beaucoup de patiente prévenance.

Belle-maman, infiniment plus maternelle et aimante que ma propre mère, héroïque manager du quotidien et de ses embrouilles domestiques ou familiales – cinq enfants, tous de couleur politique différente, cinq beaux-enfants, venus de toutes les provinces de la région flamande, quatorze petits-enfants – avait parfois besoin qu’on inverse les rôles.

Belle-maman, jamais calme, jamais « cool » – ce mot n’existait pas dans son vocabulaire – et affichant le plus grand mépris pour celles qui cherchaient l’évasion, la méditation et autres choses du même genre.
Femme de devoir.
Roc.
Pilier de sa famille.

C’est une grande leçon de vie, de voir qu’une femme aussi forte, sur qui chacun s’appuie sans modération depuis toujours, puisse laisser tomber sa carapace et accepter qu’on lui dise:

Là, mets-toi là, dans le fauteuil. Je m’occupe de tout.

***

« ik ben maar een halve panne« , en ouest-flamand, en tout cas à Ostende, signifie qu’on ne se sent pas dans son assiette – ce texte en hommage à ma belle-mère, écrit pour Les Plumes d’Émilie – merci Émilie! – avec les mots imposés suivants:

CALMER – SOUTIEN – DOUCEUR – HEROIQUE – PATIENT – COOL – GRRR – MEDITATION – MATERNEL – MODERER – Soit 10 mots avec ceux que j’ai ajoutés. Si vous le voulez, je vous en laisse 3 autres : EMBROUILLE – EVASION – EVEIL

U comme une heure et demie

Les plats du terroir, que ce soit en Belgique ou ailleurs, sont généralement de ceux qui ont besoin de mijoter longuement au coin du feu.
De ceux qu’on pouvait laisser accrochés dans l’âtre pendant qu’on allait travailler aux champs.

Ainsi en est-il des carbonnades, qui nécessitent au moins une heure et demie de cuisson. En tout cas selon Tante Léa 😉
Sur le Net on peut en trouver qui mentionnent une heure trois quarts.
Ou comme dans la vidéo ci-dessus, dans la version d’Alain Ducasse, qui la met deux heures au four.

Et qui reçoit des tas de commentaires parce que dans sa version, seule la bière est belge 😉

Ci-dessous une version plus « authentique », avec un ingrédient que certains jugent indispensable: les tranches de pain d’épices tartinées de moutarde forte.

Par contre, dans nos chaumières on ne les servait pas avec des frites, mais avec des pommes de terre nature.

O comme Ostende fait son cinéma

Regardez ce passage du filmAanrijding in Moscou(2008) – une collision, un accrochage à Moscou, un quartier populaire de Gand, Flandre Orientale – où on voit l’événement déclencheur de l’histoire. La traduction du dialogue se trouve sous le billet.

Matty, la quarantaine et presque autant de problèmes (en instance de divorce, trois enfants à élever, un boulot de m…, une bagnole qui tombe en ruine etc) heurte le camion de Johnny en quittant le parking du supermarché.

L’échange verbal entre les deux est, disons-le proprement, assez vif. Et en patois gantois.

A Ostende, où devait normal avoir lieu cet été le festival annuel dédié au cinéma, on a refait la même scène.

Mais avec des enfants dans les rôles de Matty et Johnny.

Et en patois ostendais.

Traduction de ce dialogue: 

– Godverdomme! (nom de dieu!)
– Maman, mais qu’est-ce que tu fais?
(à Johnny, descendu de son camion) Désolée, je faisais marche arrière… désolée!
– Désolée!?
– Oui…
– Désolée mon cul. Faudra payer, hein, Madame!
– Comment ça?
– Quoi ‘comment ça’? Une bosse dans mon camion… ça va vous coûter cher… il est assuré, au moins, votre landau? (‘kindervoiture’, jeu de mot sur voiture et landau, vu qu’elle a ses trois enfants sur la banquette arrière)
– Eh là! un peu de respect! et qui dit que c’est de ma faute?
– Eh là Madame! c’est vous qui sortez du parking, c’est vous qui faites une manœuvre! Vous n’avez pas regardé dans votre rétroviseur…
– Oui et vous, qu’est-ce que vous faites avec ce mastodonte sur le parking?
– Non, non, désolé, je le connais, ce truc-là.
– Ce truc!
– Oui, Madame, ce truc. Ce n’est pas vous qui allez me couillonner. Allez, prenez votre formulaire pour le constat.
– Oui? et où elle est, cette bosse? 
– Mais Madame! vous êtes en train de la regarder!
– Ça, ici? mais c’est une petite bosse de rien du tout! Par contre mon coffre…
– Commencez pas comme ça, hein! Je vous connais, les femmes de votre sorte! vous êtes toutes les mêmes!
(intervient un troisième personnage) Excusez-moi, madame, monsieur, je pense qu’il vaut mieux rester calme…
– Calme? Mais je suis calme! c’est monsieur le viking ici, avec son dix tonnes, qui n’est pas calme!
– Vous avez vos règles, sans doute?
– Et vous? vous vivez encore chez votre mère, je parie?
(nouvelle intervention du troisième) Madame… Monsieur…
– Maintenant je le sais!
– Quoi?
– Et bien, ce qu’on dit des types avec un camion!
Plus le camion est grand, plus la bougie est petite!

(traduction de l’Adrienne, qui s’est bien amusée :-))

T comme tussentaal

standaardtaal

Samedi matin, l’Adrienne a failli s’étrangler dans son café en lisant cette question existentielle typiquement flamande: dois-je élever mon enfant dans la langue néerlandaise standardisée? Cette langue, argumente l’auteur de l’article, n’existe pas puisque personne ne la parle.

Toute sa vie déjà l’Adrienne – et avec elle tous les Flamands – ont été confrontés à cette question de la koinè: faut-il imiter la façon de parler hollandaise? faut-il bannir les mots typiquement flamands?

Depuis toujours, la réponse à ces questions a été: oui! Un oui virulent: il n’y a qu’une norme, c’est le néerlandais de la Hollande. Donc on est élevés à coups de ‘ne dites pas… mais dites’ et on se sent ‘mal dans sa langue’, infériorisés, à vie.

Pourtant, quand on rencontre des Hollandais, on se rend compte qu’eux non plus ne parlent pas la koinè… Chaque région a ses accents et ses typicités lexicales, pas seulement en Flandre. Mais le Hollandais le fait sans le moindre complexe, apparemment.

Des générations de profs ont enseigné à des générations de petits Flamands qu’il faut dire ‘jij bent’ et non ‘gij zijt’, ‘ham’ et pas ‘hesp’, ‘schooletui’ et pas ‘pennenzak’. La liste est longue, très longue, et donne surtout le sentiment que dès qu’on ouvre la bouche, on commet des impairs.

Ces mots imposés ‘d’en haut’ servent souvent à égayer les repas de famille, quand les enfants organisent un petit concours pour tester les adultes sur leur savoir fraîchement acquis avec leurs instituteurs. Mais dans la vie courante, personne ne les utilise. Si chez le boucher on disait ‘een plakje ham’, il n’est pas certain qu’il comprenne qu’on veut une tranche de jambon.

Bref, la question continue de donner des débats houleux, à forte charge émotionnelle, débats dans lesquels les arguments deviennent très vite ad hominem.

C’est pourtant une question essentielle, car si les Flamands maîtrisent la koinè tout en ne l’utilisant pas, que doivent faire les nouveaux arrivants, de plus en plus nombreux, à qui on apprend la langue standard mais qui se rendent très vite compte qu’elle ne leur est que peu utile dans la vie quotidienne?

***

source de l’illustration ici sous le titre ‘Le Flamand adore son dialecte mais ne le parle presque plus‘ la ‘tussentaal‘ a remplacé les dialectes, une sorte de koinè pour la Flandre – un autre article sur le sujet ici et une étude sur le cas des jeunes de Flandre Occidentale ici.

Stupeur et tremblements

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L’Adrienne tapotait tranquillement un des ordis de la bibliothèque d’Ostende, ainsi que trois personnes en face d’elle, quand la dame à droite a demandé à la cantonade:

– Où est-ce que je dois introduire ma carte d’identité?

Son voisin ne lui a pas répondu. Il n’a pas quitté son écran des yeux. C’est l’autre dame, celle à gauche, avec son foulard, qui a pris la peine de lui expliquer comment introduire ses coordonnées à l’écran.

– Chez nous à Bruges il faut introduire la carte d’identité, a répété la dame de droite, qui malgré son âge avancé et sa blondeur ne voulait pas passer pour une cyberignare.

A partir de ce moment-là, elle qui n’avait cessé de faire de grands « chut!!! » à deux autres personnes qui osaient parler entre elles, est devenue intarissable. Qu’elle était Brugeoise et que là les ordis fonctionnaient mieux qu’à Ostende, où elle ne trouvait même pas comment accéder à son gmail. Il a fallu l’aider et lui montrer comment ‘scroller’. Qu’elle était veuve depuis vingt ans et qu’il y a huit jours, elle avait « rencontré quelqu’un ». Qu’elle était sûre « qu’internet le savait déjà », vu qu’elle recevait des publicités ciblées pour couples. 

L’Adrienne écoutait ça mi-amusée, mi-stupéfaite, quand tout à coup le monsieur s’est mis à vitupérer. Qu’il était Anversois, qu’il en avait marre d’Ostende, que les Ostendais étaient tous des ploucs (« achterlijke, lompe boeren« , il a dit) et qu’après huit années passées à la côte, il allait retourner à Anvers.

C’est à ce moment-là que l’Adrienne a failli s’étrangler de rire et d’indignation mélangées et a décidé qu’il était temps d’aller prendre un cappuccino.

Cinq minutes plus tard, alors qu’elle attend son café au bar, l’Adrienne est abordée par la dame au foulard:

– C’est vous qui étiez là-haut avec nous aux ordis… Vous êtes Ostendaise? Vous êtes Ouest-Flamande?

Les réponses négatives l’ont soulagée. Puis elle a ajouté:

– Vous savez ce qu’il m’a dit quand je lui ai répondu « alors vous devez comprendre comment moi je me sens quand j’ai du mal à être acceptée, parce qu’on me croit ‘différente’ ou venue d’ailleurs? »

Non, l’Adrienne ne réussit pas à le deviner…

– Que lui et moi, ce n’est pas du tout pareil!

Si ‘lomp’ se traduit par ‘grossier’, ‘lourdaud’, jugez vous-mêmes à qui l’épithète convient le mieux dans cette histoire 🙂