22 rencontres (22 ter)

– Pour parler « métier », écrit Madame à Joris, qui fait ses premières armes dans l’enseignement, ce serait plus simple si tu venais chez moi, au lieu de tapoter chacun sur son ordi!

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.
C’était le 2 juillet et ils y ont passé non seulement l’après-midi, mais aussi toute la soirée.

Aussi Madame a-t-elle été fort étonnée, hier matin, en rencontrant la maman de Joris, très mécontente de son fils:

– Alors il paraît que Joris est venu vous voir? Et il ne m’en a rien dit! Je ne l’ai su que dernièrement! Tout à fait par hasard!

Très remontée contre lui, parce qu’il « prend sa maison pour un hôtel », entre et sort sans dire où il va ni d’où il vient. Contrairement à son autre fils, qu’elle mentionne chaque fois, qui lui donne pleinement satisfaction, mais que Madame ne connaît pas:

– Vous ne connaissez pas Wouter? répète-t-elle à chacune de leurs conversations. Lui n’est pas du tout comme ça!

Puis elle conclut:

– J’aimerais mieux que Joris aille habiter tout seul!

Tout seul, à 21 ans, alors qu’il commence seulement à travailler?

Mais Madame s’est tue, bien sûr 🙂

***

ceci clôt la 3e série des « 22 rencontres »

F comme futur proche

– Tu as passé une bonne semaine? demande Madame à Fleur.

C’est la quatrième fois que, de vendredi en vendredi, Fleur vient combler quelques lacunes dans ses connaissances du français.

Chaque fois Madame lui conseille de faire un planning pour ses révisions et d’y intercaler un peu de FLE.
A commencer par du vocabulaire et des conjugaisons.

Chaque fois Fleur répond qu’elle va le faire mais que d’abord elle doit encore s’occuper d’autres cours.

– Je comprends, dit Madame, mais essaie… Un quart d’heure ici ou là, c’est peut-être possible? Et c’est plus rentable que plusieurs heures d’affilée.
– Je vais essayer, dit Fleur, et Madame voit, entend, comprend qu’au bout de la semaine, elles en seront toujours au même point: dans le futur proche.

N comme nom de fleur

Elle porte un nom de fleur et a été envoyée chez Madame par ce discret bouche-à-oreille des quelques-uns qui savent qu’elle a le syndrome de Topaze 😉

Dans un mois à peu près Fleur aura son dernier examen de FLE et ce serait bien qu’elle le réussisse, vu qu’elle ambitionne d’entamer des études universitaires à la rentrée prochaine.
De celles où il n’y a pas l’ombre d’une heure de français au programme, ça va sans dire 😉

– Tu as parfaitement le droit de ne pas aimer le français, lui dit Madame, à qui elle vient de confier qu’elle traîne ce boulet depuis des années, mais plus lourdement encore ces deux dernières, avec plus de ‘distanciel’ que de ‘présentiel’ et des profs malades qui n’ont souvent pas été remplacés.

« Weyts wil honderden extra leerkrachten aanwerven« , le ministre flamand de l’éducation veut engager des centaines de profs supplémentaires, titrait le journal mardi dernier.

Et ça a bien fait rire Madame (mieux vaut rire que pleurer, la grimace est plus belle, disait son père) vu que depuis des années on ne réussit même plus à trouver des remplaçants pour certaines matières et qu’il y a de moins en moins de jeunes qui s’inscrivent dans les formations de prof.

Mais apparemment le journaliste n’est pas au courant de ce problème et ne lui a pas demandé de quel chapeau de prestidigitateur il sortira ses 2540 nouveaux profs.

Au parc, tout va bien, une maman cane ‘promène’ ses dix canetons, comme on peut le voir sur la photo en haut du billet, prise le premier mai.

G comme gagnants, gagnante

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Au fil des corrections, Madame envoie des petits messages du genre « Bravo, tu es le gagnant/la gagnante du test d’écoute! ».

Ou de la compréhension écrite. Ou de la question sur la phrase interrogative. Et cetera.

Mais en lisant certaines phrases, elle se demande si la plus grande gagnante, ce n’est pas elle 🙂

Jugez donc de la sagesse de cette moisson de décembre 2018 et décidez du gagnant:

Est-ce Leo: « Il faut savoir pardonner »,

Casper: « Je n’ai pas besoin d’avoir un portable »,

Lara: « Il n’est pas nécessaire de connaître l’avenir »

ou ceux qui inconsciemment consolent Madame d’avoir dû quitter son vert paradis et sa belle demeure: « Pour être heureux, on n’a pas du tout besoin d’une grande maison » ou de devoir vivre sans ses chats: « On peut très bien se passer d’animaux domestiques ».

7 questions

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Est-ce qu’on doit connaître par cœur le nom de ceux qui ont écrit les textes? et l’époque? Est-ce qu’on doit venir en costume? Est-ce qu’on peut choisir sur quel texte on sera interrogé? Est-ce que je peux passer vers dix heures, c’est plus facile pour mon bus. Est-ce que je peux passer vers deux heures et demie, comme ça j’ai le temps de manger à l’aise. Est-ce qu’il faut connaître tout le vocabulaire? Sur combien de points sera la grammaire?

Aujourd’hui, les élèves de Madame ont leur examen de français langue étrangère.

L’écrit et l’oral.

L’avant-veille, ils avaient un tas de questions dont certaines sont tout à fait inédites 🙂

22 rencontres (14 bis)

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Surprise de Madame en voyant Joris planté dans le couloir.

– Tu viens pour un stage? lui demande-t-elle toute joyeuse. Mais alors, tu as le droit d’entrer dans la salle des profs!

Joris, visiblement, n’a rien perdu de sa timidité. Alors Madame l’accompagne, lui dit où s’asseoir, lui propose un café, lui fait un brin de causette.

Joris, c’est celui dont sa maman disait, il y a trois ans, que contrairement à elle il était bon en français. Comme il est aussi très bon musicien, il a choisi de devenir prof de musique et de FLE (niveau collège).

Vendredi dernier, Madame le revoit, assis tout seul dans la salle des profs, devant un tas de copies. Il a dû donner sa toute première interro! sur l’accord de l’adjectif…

– Tu permets que j’y jette un œil? demande Madame.

– Je n’ai pas fait une interro très difficile, dit-il.

Et alors, alors seulement, et après l’y avoir copieusement encouragé, il ose dire ce qu’il a sur le cœur depuis trois ans:

– Chez vous, c’était difficile!

Premiers de classe

Cette semaine, nous avons passé une soirée à l’école avec notre conseillère pédagogique (1). Nous, ça veut dire les profs de FLE.

J’ai ainsi pu constater une fois de plus que les profs ne sont pas meilleurs que les élèves: il y a les bavards, les dissipés, les distraits… Mais ce soir-là, ils voulaient presque tous être les premiers de la classe Langue tirée

– Voilà un excellent exercice, dit la conseillère, qui conviendrait bien pour un examen oral.
– Ah! moi je fais toujours ça avec mes élèves à l’examen oral, s’écrie une collègue.

Après, ça a été la surenchère et tous nos profs de français sont de petits saints, comme dans la fable de La Fontaine, ils méritent l’auréole et la médaille d’excellence.

– Ce sont des élèves difficiles, dit une autre avec la larme à l’oeil, mais je les aime tellement!

Bref, l’Adrienne s’est bien amusée… et sans doute la conseillère pédagogique aussi, qui doit voir ce genre de comportement dans toutes les écoles où elle passe pour y dispenser ses « conseils »…

***

(1) on ne dit plus « inspecteur, inspectrice », on dit « conseiller/-ère pédagogique »…
Les véritables inspecteurs existent cependant toujours, ils s’abattent sur l’école tous les six ans « comme un vol de gerfauts hors du charnier natal » (mais alors à l’envers – LOL – qui me comprenne me suive)

G comme grands auteurs (ou G comme gageure…)

– Je n’ai pas lu une seule ligne de Molière, cette année! me dis-je en surveillant une de mes classes occupée à rédiger son « examen d’expression écrite ».

Sur le mur à ma droite, j’ai accroché les portraits des auteurs dont je lis un extrait au cours des deux dernières années du cycle secondaire. Ils sont bien classés dans l’ordre chronologique pour former une frise qui a pour but de mieux permettre aux élèves de situer les uns et les autres, depuis Charles d’Orléans jusqu’à Abdellatif Laâbi.

C’est ainsi que sous l’affichette « 17e siècle », un Molière en perruque sourit d’un air satisfait sous sa fine moustache, entouré par la marquise de Sévigné et Jean de la Fontaine.

Je sais bien que ce n’est pas ma vocation première, comme prof de FLE, d’enseigner de la littérature ou de l’histoire littéraire. Pourtant, je considère comme un devoir d’instiller au goutte-à-goutte ces quelques textes ou ces quelques auteurs incontournables.

Mais faire les choix, voilà la véritable gageure!

Le programme officiel ne s’occupe pas vraiment de littérature: il nous demande surtout de voir du vocabulaire, de la grammaire, et d’exercer les diverses compétences pour amener nos élèves au niveau B1-B2 du CECR (1)

A ce propos d’ailleurs, j’ai remarqué samedi dernier lors de la présentation des manuels conçus par les éditeurs français, que la littérature n’y avait plus sa place. La BD, les chansons, le cinéma, les magazines « jeunes », voilà ce qui doit représenter aujourd’hui l’aspect culturel de la francophonie… sous prétexte que la « Grande Littérature » n’intéresse pas les ados.

Ce que je conteste fermement.

***

(1) Cadre européen commun de référence, http://www.coe.int/t/DG4/Portfolio/?L=F&M=/main_pages/levelsf.html

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voici le portrait en question, peint par Mignard

http://fr.wikipedia.org/wiki/Fichier:Moliere_Mignard.jpg

F comme francophonie

J’étais avec des amis français. De temps en temps, ils utilisaient un mot qui réveillait en moi le prof-de-FLE-en vacances – être prof, et surtout de FLE, c’est 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, même quand on est en vacances: il y a toujours une idée à prendre, une brochure qui pourrait servir de « matériel didactique », un mot intéressant à noter…

Les hommes discutaient de tondeuses à gazon. En entendant le mot « autotractée », je me suis levée pour aller chercher mon petit carnet. Voilà un mot qu’il faut que je retienne, leur dis-je, et j’y notai:

zelftrekkend: autotractée

Mais cela déclencha une petite discussion entre eux:

– Non, me dit un autre, ce n’est pas autotractée qu’il faut noter, c’est autoportée!

Je notai donc les deux mots. Au lieu d’être devenue plus savante, j’avais un doute de plus Langue tirée

***

Puis le soir il fut question de bois, de chauffage, de feu ouvert. Je dis que dans la maison d’I*** il y avait une cassette. Mais personne ne réagit à ce mot. Je compris pourquoi le lendemain, quand quelqu’un parla d’un insert

Voilà qui m’a laissée perplexe.

Que par le passé, nous ayons utilisé des mots différents et que nous continuions à les utiliser chacun de notre côté, d’accord, c’est une donnée historique. Je garde mes torchons pour torchonner, mes essuies pour essuyer, mes septante/nonante pour compter…

Mais que pour un produit aussi récent on n’ait pas le même mot, ça me dépasse, je ne comprends pas!

Si quelqu’un a une bonne explication, qu’il me la donne, j’aimerais beaucoup qu’on m’éclaire!

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Question existentielle: à quoi sert d’être cultivé?

La question était posée par L’Express en décembre dernier (http://www.lexpress.fr/culture/livre/etre-cultive-a-quoi-ca-sert_1061072.html ) à l’occasion de la parution du livre de Normand Baillargeon, Liliane est au lycée. Avec comme sous-titre: Est-il indispensable d’être cultivé?

La question est parfaitement idiote: on peut vivre sans culture, c’est sûr, mais personnellement, beaucoup de choses m’intéressent. Tout en me rendant parfaitement compte que le savoir est infini et le mien très très réduit. Mais l’un n’empêche pas l’autre.

Par contre, quand il s’agit de mon boulot de prof, il faut que je me pose la question. Pour mes élèves, le français est une langue étrangère. Avec quels auteurs, avec quels textes, vais-je leur faire faire connaissance? Quelle part de « la culture française » faut-il que je leur transmette?

Puis, quand ces choix sont faits, il faut que je les leur « vende ». La question « à quoi ça sert? » n’est jamais loin. J’essaie généralement de la prévenir en leur expliquant ce qui a motivé mes choix: pourquoi parler de l’origine du français? pourquoi lire l’Ode à Cassandre ou le Dormeur du val? pourquoi Montaigne, Voltaire, Montesquieu, Hugo?

Mais ce qui me rendrait vraiment heureuse, c’est d’arriver à ‘allumer ce feu’ chez le plus grand nombre. Vous savez, ce feu dont parle Aristophane:

« Former les hommes, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu »