I comme Isère, misère!

Béline a gardé la doudoune et le duvet. Elle a horreur d’avoir froid et ce matin, avec le temps qu’il fait, elle aurait préféré rester près du feu.

Et elle a dû quitter la maison si tôt qu’elle a à peine eu le temps de déjeuner, alors évidemment elle a des vertiges et en route elle a dix fois frôlé la catastrophe. Elle espère qu’elle ne devra pas prendre ces risques chaque matin, dorénavant!

Mais voilà son copain Panurge qui arrive dans la cour! Elle s’empresse d’aller froufrouter de son côté, du sirop plein la voix en s’adressant à lui, comme dans un film d’amour qu’elle a vu l’autre soir.

Et lui, le pauvre, dans un vieux réflexe machiste, se dit « J’emballe, j’emballe sec! Cette nana, elle est à moi, je le sens, ça va marcher comme sur des roulettes! »

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Ecrit pour Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie avec les mots imposés suivants: DUVETHORREUR – AIMER – TEMPS – FEU – FROUFROUTER – VERTIGE – SIROP – FROID – FRÔLER – FILM – ROULETTE – RISQUE – RÉFLEXE

Emilie a rajouté six mots à la collecte.  On pouvait laisser de côté les trois derniers (ci-dessus en italiques). Mais j’ai fait la totale 🙂 

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On a parlé de l’Isère dans nos quotidiens de Flandre, pour cette affaire du plus haut comique…

Voir les articles en français ici et ici, deux exemples parmi des tas d’autres.

J’ai surtout aimé les prénoms des élèves à quatre pattes, j’espère qu’il y avait parmi eux une Béline, en hommage à Molière 🙂

Z comme zou! on jette!

farinade

M. et Mme L ont un hôtel-restaurant sur la place du marché dans une petite ville du Midi, juste devant le jeu de boules sous les platanes et à côté du bar des Sports.
Mme L est une fille du Sud à l’accent charmant, toujours frileuse, toujours son petit cardigan. Dès qu’elle n’a plus ses 27°, elle accueille la famille en disant « Il fait frisquet, aujourd’hui, hein! ».
M. L est aux fourneaux et ne se montre jamais en salle. Lui est Auvergnat, alors il présente parfois une spécialité de sa région d’origine, comme la farinade. 
Le père s’est pris d’amitié pour eux, qui sont pourtant à l’opposé de tout ce qu’encensent à l’époque ses chers Gault et Millau. 
Le chef est aux antipodes de la « nouvelle cuisine », la sienne est certes faite de bons produits du terroir, mais généreuse et sans fioritures. Madame n’a rien de ces « charmantes patronnes » qui ne sont que façade et faux sourires; elle a son franc-parler et sourit rarement. 
D’ailleurs justement, elle n’a pas envie de rire: ces messieurs du Gault&Millau ont écrit sur son établissement. Et de quoi ont-ils parlé? Ni de son charmant accueil, ni de la bonne cuisine de son mari: ils ont déploré qu’il y ait « des hordes d’enfants » dans son restaurant. Et – ô horreur! – des touristes hollandais.
Vous vous rendez-compte? dit-elle au père. Mais qu’est-ce que je dois faire, moi? Interdire les enfants? Interdire les Hollandais?
Alors le père s’est dit que finalement, le Gault&Millau, ce n’était pas une bible non plus.

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texte écrit pour le marathon d’écriture 2019
source de la photo et recette de la farinade ici.

Y comme y a pas photo!

Cioccolata-calda

La petite famille est partie de la maison à quatre heures du matin.
Vers sept heures, premier arrêt: Reims.
Vers neuf heures, deuxième arrêt: Chaumont. Il faut prendre de l’essence.
Après vient ce que le père appelle ‘la traversée du désert’: la Bourgogne en plein midi, dans une voiture surchauffée. Le père désormais ne s’arrête plus. Le thermos de café est vide. La bouteille d’eau est vide. Vous boirez quand on sera arrivés, dit-il. Leur seule chance de salut, leur seul espoir, c’est que peut-être il aura lui aussi une petite envie de faire pipi. Traverser Lyon est un cauchemar et le père est très tendu. Les enfants se taisent. La mère dort.
Enfin! voilà la Drôme et l’hôtel aux murs de crépi blanc. La salle est sombre et fraîche. Le repas fort quelconque. Le père se sent trahi par son Michelin et désormais il ne fonctionnera plus qu’au Gault&Millau, sa nouvelle bible.
– Du bortsch? ronchonne-t-il. Ils vont nous servir du bortsch? Je ne viens pas en France pour manger du bortsch!
Grâce à Fernand Raynaud, son « Fromage de Hollande » et son « pourquoi pas du couscous canadien, tant que vous y êtes? », il arrivera à en rire.
– Comme dessert, dit le garçon, nous avons une spécialité, c’est la crème Mont-Blanc.
– C’est quoi, la crème Mont-Blanc, demande mini-Adrienne, qui s’imagine des félicités chocolatées.
Hélas, c’était une purée de marrons.

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texte écrit pour le marathon d’écriture 2019
la photo est celle de la cioccolata calda qui a déjà servi à illustrer un autre billet 🙂

W comme wagon de train pour l’enfance

artemare
Pour mini-Adrienne, le souvenir le plus ancien concerne madame B, une gentille vieille dame qui avait un hôtel dans le département de l’Ain. 
C’est là que mini-Adrienne, alors âgée de trois ans, a reçu un jour comme dessert des framboises avec de la crème fouettée.
De la crème fouettée, s’est étonnée mini-Adrienne, qui croyait que ce sort était réservé aux méchants dans les contes.
La mère n’était pas trop d’accord que la petite se fasse une orgie de framboises à la crème: 
– C’est gras! répétait-elle au père d’un air de blâme. Et c’est beaucoup trop! Elle va être malade! 
Mais le père a dû voir que mini-Adrienne était au septième ciel de la béatitude gastronomique et ne lâcherait pas son bol… On le lui a laissé et là, sur la terrasse couverte de l’hôtel de madame B, elle a dégusté ses premières framboises et sa première crème fouettée. Ça ne s’oublie pas, voyez Amélie Nothomb, née à deux ans et demi par la grâce du chocolat belge 🙂
Ah! chère madame B! quelle merveilleuse idée elle avait eue là! Reconnaissance éternelle!
Plus jamais mini-Adrienne n’a mangé de framboises sans avoir une pensée émue pour madame B: elles ont cette saveur mythique du souvenir d’enfance et de l’interdit maternel.
photo: carte postale ancienne en vente sur e-bay
texte écrit pour le marathon d’écriture 2019

V comme vent!

mère poulard

Le premier voyage dont le petit frère se souvienne, c’est dans la baie du Mont-Saint-Michel. Il se souvient qu’il était si petit que sa mère lui donnait son bain quotidien dans le bidet. Il venait d’avoir trois ans.
Mini-Adrienne, qui a cinq ans de plus, a évidemment un tas d’autres souvenirs de ce voyage. De la plage immense où la marée peut être si brusque et imprévisible qu’elle engloutirait facilement deux petits enfants. Du Mont qu’on n’a pas visité parce que le père a dit qu’on irait le voir un jour qu’il fait mauvais, et qu’il a fait beau tout le temps. De la grande chienne noire Gita qui l’accompagnait spontanément en promenade. C’est parce que tu n’arrêtes pas de la caresser, dit le père. De la voix de monsieur R, l’hôtelier, qui est montée en volume quand le père a prononcé le nom de la mère Poulard. Mini-Adrienne ne savait pas qui était cette dame mais elle a clairement entendu monsieur R s’exclamer et répéter plusieurs fois: « La mère Poulard! c’est du vent! c’est du vent! je vais vous en faire, moi, de la mère Poulard! »
C’est ce soir-là que la famille a soupé (1) d’une omette qu’il a fallu trouver mirifique 🙂

Texte écrit pour le marathon d’écriture 2019

(1) j’ai décidé de faire dans la couleur locale pour ce marathon et de dire septante pour soixante-dix ou souper pour dîner 🙂

source de la photo ici (site de la Mère Poulard)

Stupeur et tremblements

On fera de vous «une classe bien sage»

13 DÉC. 2018 PAR       BLOG : LE BLOG DE JÉRÔME FERRARI

Dans un texte lu le 13 décembre, dans le cadre d’une soirée consacrée à la question des dérives autoritaires, l’écrivain Jérôme Ferrari, prix Goncourt 2012, revient sur les violences policières qui ont émaillé les mobilisations des « gilets jaunes », les interpellations préventives et les images de l’arrestation des lycéens de Mantes-la-Jolie.
mantes

Le dimanche 2 décembre, j’ai traversé le 8ème arrondissement pour me rendre à Orly. Sur le boulevard Haussmann, il y avait encore quelques barrières de chantier empilées, de grands panneaux de contreplaqués sur les vitrines et je n’ai pas pu retirer de liquide, au désespoir du chauffeur de taxi, parce que les distributeurs automatiques avaient été cassés. Pour un lendemain de guerre civile, c’était quand même assez décevant. Je ne suis pas journaliste mais il me semble que Paris n’offrait qu’une ressemblance assez lointaine avec Beyrouth en 1982 ou Vukovar en 1991 et ne pouvait, avec la meilleure volonté du monde, faire figure de candidat sérieux à l’illustration du chaos. Bien sûr, il y a eu des dégradations et des pillages – de la violence, donc. C’est vrai. Un article paru sur le site du Monde le 12 décembre nous donne d’ailleurs une idée claire du niveau de cette violence. Qu’on en juge :

Mais, en fin d’après-midi, une horde de pilleurs défonce la vitrine de la petite boutique et la pille sous les yeux de voisins terrifiés et de badauds sidérés. Plusieurs d’entre eux filment la scène avec leur smartphone. Une voisine s’interpose, en se faisant passer pour la gérante : « Dégagez. Dégagez. Je suis la propriétaire de la boutique », hurle-t-elle, tout en filmant les pilleurs avec son téléphone. Les derniers pilleurs décampent.

La férocité de la horde qu’une voisine terrifiée mais heureusement armée d’un smartphone suffit à faire décamper donne évidemment le frisson. Cet extrait est assez révélateur de la modération sémantique dont font preuve les médias quand il s’agit de décrire les manifestations – et encore n’ai-je pas cité les éditorialistes des chaînes d’info continue. Pour avoir une idée de leur virtuosité à manier l’hyperbole répugnante, il suffit de consulter le blog de Samuel Gontier qui s’inflige quotidiennement le spectacle des Barbier, Giesbert et Elkrief avec une abnégation confinant à la sainteté.

Peut-être vivons-nous dans une société si apaisée que le moindre débordement, la moindre incivilité nous apparaissent comme insupportables.

Nous serions saisis d’horreur à la vue d’une poubelle en flammes. Notre délicate sensibilité nous ferait voir un émule de Pol-Pot dans chaque pilleur de magasin de souvenirs. Nous n’aurions foi que dans les vertus du dialogue raisonnable et fraternel pour résoudre les conflits politiques. Après tout, nous vivons dans une belle et grande démocratie qui garantit à chacun le droit de s’exprimer sans recourir à la violence.

Cette explication charitable est évidemment fausse, et pas seulement fausse mais odieuse et indécente. Car la violence bien réelle de la police n’émeut pas grand monde sur les plateaux de télévision – je parle ici, je le précise parce qu’il faut bien que les mots signifient de temps en temps quelque chose, de mains arrachées et d’orbites fracturés, pas de la vandalisation d’un distributeur automatique. Pourtant, de très nombreux témoignages et des vidéos attestent de manière incontestable que les bien-nommées forces de l’ordre ont systématiquement eu recours aux matraquages, aux tirs de flash-balls et aux grenades de désencerlement alors même qu’elles ne faisaient face à aucune menace immédiate. Y a-t-il ici matière à sidération ?

« La République a le droit de se défendre », justifie Bruno Dive, de Sud-Ouest. « Ça se fait dans le cadre de l’État de droit, de la justice, certifie l’“économiste” Nicolas BouzouDonc y a aucun problème. »

C’est ainsi que, depuis des semaines, l’euphémisme répond systématiquement à l’hyperbole dans une dialectique particulièrement abjecte qui n’a pas d’autre but que de justifier a priori la disproportion de la riposte de l’État.

Le message est très clair : votre colère, vos revendications, votre simple velléité de manifester constituent une violence intolérable qui justifie les interpellations préventives. Entre vos mains, des fioles de sérum physiologique, des masques de protection, des pétards dont l’usage est déconseillé aux moins de douze ans deviennent des armes d’une « dangerosité manifeste ». Entre les mains des policiers, le LBD 40 et la grenade GLI-F4 sont des jouets inoffensifs et, bien sûr, éminemment républicains. Si une vieille dame est blessée chez elle par l’explosion d’une lacrymogène et décède le lendemain d’un arrêt cardiaque sur la table d’opération, il ne faut donc pas s’étonner que le procureur de Marseille affirme sans rire qu’il n’y a aucun lien entre les deux événements. Je ne doute pas que dans l’exercice quotidien de son métier, il fasse un usage aussi prudemment sceptique du principe du causalité.

La violence qui vous touche n’est pas une violence, elle n’existe pas, elle n’est rien.

Vous ne comprenez pas qu’on ne veut que votre bien. Vous ne comprenez pas grand-chose, en vérité. Il faut tout vous expliquer, faire preuve de pédagogie, comme avec les enfants parce que vous êtes des enfants. Mais vous prenez tout mal. Quand le président dit qu’en traversant la rue, il vous trouve du travail, c’est juste une maladresse, ou c’est trop subtil pour vous, peu importe que, par contraposée, cette phrase signifie exactement : si vous ne trouvez pas de travail, c’est que vous ne vous êtes même pas donné la peine de traverser la rue, que vous êtes donc des branleurs, des feignasses incapables de faire des efforts pour vous en sortir. Et si vous êtes rétifs à la pédagogie, on vous punira, comme on punit les enfants, c’est-à-dire, si j’ai bien compris, en vous faisant vous agenouiller en ligne face à un mur, les mains derrière la tête et en filmant votre humiliation. On fera de vous « une classe bien sage ». Et puis ça vous fera un souvenir, ainsi que le remarque avec une admirable humanité celle qui fut jadis la candidate de gauche à l’élection présidentielle.

Je crains de m’être un peu trop laissé aller à des considérations morales. Il faudrait peut-être conclure sur un plan strictement pragmatique. Après tout, ces pratiques peuvent être à la fois ignobles et efficaces. Le policier qui compare les lycéens de Mantes à « une classe bien sage », réflexion qui sonne à mes oreilles d’enseignant laxiste et paranoïaque comme un reproche ironique, a tout à fait raison : en employant ses méthodes, nous n’aurions jamais affaire qu’à des classes bien sages. Si on pouvait taser les retardataires et les bavards, gazer les plagiaires, ramener les insolents à la raison à coups de flash-balls ou, tant qu’à faire, exécuter pour l’exemple les élèves perturbateurs, nous ferions tous cours dans un silence de cathédrale.

Hélas, la peur n’est pas la paix, la contrainte n’est pas l’autorité, la force n’est pas la justice, l’avilissement n’est pas la sanction. En ayant systématiquement recours à la peur, la contrainte, la force et l’avilissement, le gouvernement ne se montre pas seulement ignoble mais inefficace parce qu’il ne produira que de la haine. Que cette haine soit ou non justifiée est hors de propos : elle est seulement un effet nécessaire de la façon dont le gouvernement conçoit le dialogue social et le maintien de l’ordre.

J’ai un peu honte d’avoir à formuler une conclusion d’une trivialité si consternante. Il n’est évidemment pas difficile de comprendre que si l’on me matraque en me traitant d’imbécile et en affirmant par-dessus le marché que c’est de ma faute, on ne doit pas s’attendre à ce que je m’en trouve tout pétri d’amour et de gratitude. Il faut croire que nos gouvernants ont développé une forme d’intelligence supérieure qui les rend insensibles aux charmes de l’évidence. Voilà qui, je l’avoue, me sidère davantage qu’une vitrine défoncée.

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Avant d’être publié sur Mediapart, ce texte a été lu par le réalisateur Thierry de Peretti, jeudi 13 décembre, dans le cadre d’une soirée consacrée à la question des dérives autoritaires, soirée à laquelle ont notamment participé Virginie Despentes, Éric Vuillard, Nathalie Quintane, Frédéric Lordon, Corinne Masiero, Marwen Belkaïd, Alain Guiraudie, Mathilde Larrère, Gérard Noiriel, Gérard Mordillat, Guillaume Mazeau et bien d’autres…

https://blogs.mediapart.fr/jerome-ferrari/blog/131218/fera-de-vous-une-classe-bien-sage