Y comme Yonne et Yeu

C’est depuis qu’elle est toute petite fille que l’Adrienne aime tellement lire qu’elle considère que même le dictionnaire est une lecture captivante.

Pourtant, son petit Robert édition spéciale anniversaire (voir la photo et l’article de 2017 ici) recélait encore des pages qu’elle n’avait pas ouvertes.

En effet, tout comme dans l’exemplaire précédent, en fin de volume il y a quelques annexes, dont une liste de suffixes et un aperçu des conjugaisons, ainsi que la liste des noms propres avec leurs adjectifs correspondants.

Et cette lecture-là est toujours amusante.

Surtout vers la fin, où l’on apprend que les habitants de l’Yonne sont des Icaunais et ceux  d’Yeu des Ogiens.

Par bonheur, à Yssingeaux on n’est pas Yssingeais… mais Yssingelais!

R comme Roth

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A défaut de pouvoir y aller cet été, on peut lire les merveilleux reportages qu’en a faits Joseph Roth, de ces « villes blanches » du midi de la France.

Même si on ne les a trouvés que dans une traduction en néerlandais et qu’il peut sembler un peu bête de traduire en français une traduction de l’allemand en néerlandais, tant pis on le fait 🙂

Zal de wereld er ooit uitzien als Avignon? Hoe dom is de angst van bepaalde staten, zelfs als ze Europees gezind zijn, dat de ‘eigen aard’ verloren zou gaan en dat de kleurrijke mensheid één grijze soep zou worden! Maar mensen zijn geen kleuren, en de wereld is geen schilderspalet! Hoe meer vermenging, hoe sterker de eigen aard! Ik zal deze prachtige wereld niet meer meemaken, waarin iedere mens het geheel in zich draagt […] Dan bereiken we het hoogste stadium van de humanité. En humanité is de cultuur van de Provence, van wie de grote dichter Mistral ooit verbaasd antwoordde op de vraag van een geleerde welke rassen in dit deel van zijn land wonen: ‘Rassen? Maar er is maar één zon!’ (p.57)

Est-ce que le monde un jour ressemblera à Avignon? Quelle bêtise, de la part de certains Etats, même de ceux qui sont favorables à l’Europe, quelle bêtise cette angoisse de perdre la ‘propre identité’, cette angoisse de voir l’humanité si diverse devenir une masse grise! Les gens ne sont pas des couleurs et le monde n’est pas une palette de peintre! Plus grand le mélange, plus forte l’identité! Je ne verrai pas ce monde merveilleux dans lequel chacun porte en soi la totalité […] mais c’est alors que nous aurons atteint le summum de l’humanité. L’humanité, c’est la culture de la Provence, dont le grand poète Mistral a dit un jour, étonné par la question d’un savant qui voulait savoir quelles races habitaient cette région de son pays: « Races? Il n’y a qu’un seul soleil! »

(traduction de l’Adrienne)

source de la photo ici et bio de Joseph Roth (en français) ici.

J comme Joni Junes

Lyon : La Mulatière-jonction du Rhône et de la Saône

74 651 amendes pour excès de vitesse ont été envoyées de France en Belgique, en cette première moitié de l’été 2019.

C’est ce que nous apprenait Joni Junes samedi dernier, précisant qu’avec ce chiffre nos compatriotes détiennent une sorte de record.

Vu que ce sont ceux de juin et juillet, on peut supposer que s’y ajouteront les Fangio d’août, à moins qu’entre-temps la nouvelle ait fait son chemin: non, les radars et autres caméras n’ont pas tous été vandalisés par les gilets jaunes – même s’il s’agissait de six radars sur dix – et de toute façon, nos voisins du sud se dépêchent d’en remettre d’autres en circulation, encore plus performants, paraît-il, appelés ‘radars tourelles’ et pouvant contrôler 32 véhicules à la fois sur cinq bandes de circulation, dans les deux sens et sur une centaine de mètres.

Ouf!

Sans compter les autres petites innovations, comme sur l’Autoroute du Soleil près de Lyon, entre Dardilly et Pierre-Bénite, où la vitesse maximale a été réduite à 70 km/h. Mais avec un tronçon à la Mulatière, où on ne peut plus faire que du 50.

Or Jef et Martine, parents d’élèves passant leurs vacances en Ardèche chaque année depuis plus de vingt ans, croient connaître le trajet et ses embûches par cœur…

Espérons qu’ils ouvriront l’œil en passant là!

source de la photo ici

P comme poliment et prudemment

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Combien de fois l’Adrienne a eu la question, ces derniers jours: Vous étiez déjà venue en Angleterre? Votre maman a déjà vu l’Angleterre? Votre neveu a déjà visité l’Angleterre?

Chaque fois il faut essayer de répondre prudemment pour ne pas froisser les sentiments nationaux. Le plus facile, c’est quand il s’agit de l’Adrienne:

– Oui, il y a eu ce voyage scolaire à Londres, quand elle était en cinquième (en Première), des voyages dans la région de Canterbury, comme prof, avec les élèves de quatrième (la Seconde), un autre séjour à Londres avec Monsieur Mari et bien sûr Bradford, dans le Yorkshire, il y a plus de douze ans, chez l’amie qui se marie ces jours-ci.

Mais comment expliquer poliment à un fier sujet de Sa Majesté pourquoi sa mère n’a jamais mis les pieds en Angleterre – sauf un aller-retour d’un jour Ostende-Douvres avec les beaux-parents de l’Adrienne – malgré l’envie qu’elle en avait?

Car pour le père il n’y avait qu’une destination possible, c’était la France. L’Angleterre, il ne voulait pas y mettre les pieds, sous prétexte que « quand c’est chaud c’est de la bière et quand c’est froid c’est de la soupe ».

Et Monsieur Neveu? Après ses cours d’anglais au lycée et ses deux ans d’anglais en faculté de Droit, il n’est toujours pas capable de comprendre ni de parler cette langue. Il est venu en Angleterre pour un séjour linguistique dans une famille où probablement l’échange de connaissance des langues s’est fait dans l’autre sens, vu qu’il n’en a rien retiré.

– Il ne faut pas compter sur lui pour acheter un billet de train, dit la mère, qui a potassé son mini-dictionnaire d’anglais en vue de ce voyage, histoire de remettre à jour ses connaissances acquises en secondaire, au début des années 1950.

***

photo prise depuis la terrasse du cottage de tante Ginny à Runswick Bay, avec la silhouette reconnaissable de la falaise en forme de tête de crocodile.

Stupeur et tremblements

zola J'accuseMonsieur le ministre,
À ma très grande surprise, vous m’avez adressé la semaine dernière un courrier pour m’annoncer que vous me décerniez le grade de chevalier des arts et lettres.
Je vous remercie de cette délicate attention, mais j’ai bien peur de devoir refuser cet « honneur ».
Déjà, spontanément, je n’ai jamais été très excité par les médailles. Pierre Desproges disait « les décorations, c’est la libido des vieux ». Je me plais à penser que je n’en suis pas encore là. Il y a cependant des distinctions plus réjouissantes que d’autres, et celle-ci a l’inconvénient, monsieur le ministre, d’être remise par un représentant politique.
Or, comment accepter la moindre distinction de la part d’un gouvernement qui, en tout point, me fait honte ?
Car oui, il s’agit bien de honte.
J’ai honte de ce que votre gouvernement fait des services publics, au nom du refus dogmatique de faire payer aux grandes entreprises et aux plus grosses fortunes les impôts dont elles devraient s’acquitter. « il n’y a pas d’argent magique » martèle votre leader. Il y a en revanche un argent légal que monsieur Macron refuse d’aller chercher pour ne pas déplaire à ceux qui ont financé sa campagne.
J’ai honte, lorsque j’entends monsieur Castaner s’indigner que l’on puisse « s’attaquer à un hôpital », comme il l’a fait récemment, alors que c’est bien votre gouvernement qui fait le plus de mal aux services de santé, et pas trois gilets jaunes qui cherchent à se mettre à l’abri au mauvais endroit. J’ai honte de ce gouvernement qui en supprimant l’ISF, a divisé par deux les ressources des associations qui prennent à leur charge les plus faibles, les plus démunis, les laissés pour compte, à la place de l’état.
J’ai honte lorsque votre gouvernement refuse d’accueillir l’Aquarius et ses 160 réfugiés qui demandent de l’aide, et encore plus honte lorsque monsieur Castaner, encore lui, accuse les ONG qui tentent par tous les moyens de sauver des vies d’être « complices » des passeurs.
J’ai honte lorsque je vois la police « escorter » les militants de Génération Identitaire après leur coup de com’ au col de Briançon pour les « protéger » contre les militants favorables à l’accueil des réfugiés. Certains de ces derniers furent d’ailleurs interpelés, alors que tous les membres de Génération Identitaire sont rentrés chez eux fêter leur coup de publicité.
J’ai honte de votre politique indigne d’accueil des migrants, et en particulier des mineurs isolés. Le gouvernement auquel vous appartenez a accéléré le rythme des expulsions, voté l’allongement à 90 jours de la période de rétention pour les étrangers en situation irrégulière. De la prison, donc, pour des personnes n’ayant commis aucun crime, hommes, femmes, enfants, nouveaux-nés. Pendant ce temps, des préfets plusieurs fois condamnés pour non respect du droit d’asile sont maintenus en poste.
Pour de sordides calculs électoraux, le gouvernement auquel vous appartenez foule aux pieds tous les principes philosophiques et moraux qui sont à la base de la constitution et de l’histoire de ce pays, et passe à côté du sens de l’Histoire. Soyez certain que l’Histoire s’en souviendra.
J’ai honte de l’incapacité de ce gouvernement à prendre en compte l’urgence écologique, qui devrait pourtant être le seul sujet à vous préoccuper vraiment. En dehors d’effets d’annonce, rien dans les mesures prises depuis deux ans n’est à la hauteur des enjeux de notre époque. Ni sur la sortie des énergies fossiles, ni sur le développement du bio, des énergies renouvelables ou la condition animale. Votre gouvernement reste le loyal service après-vente des lobbies, de l’industrie agroalimentaire, des laboratoires, des marchands d’armes…
J’ai honte, monsieur le ministre, de ce gouvernement mal élu ( le plus mal de la l’histoire de la cinquième république) qui ne tient plus que par sa police ultra violente.
J’ai honte de voir, depuis des mois, partout en France, éclater des yeux, exploser des mains ou des visages sous les coups de la police, de Notre Dame des Landes aux Champs-Elysées, à Toulouse, Biarritz, Nantes. Le monde entier s’alarme de la dérive sécuritaire de votre gouvernement, de l’utilisation abusive d’armes de guerre dans le maintien de l’ordre, mais vous, vous trouvez que tout va bien.
Je pense à Maxime Peugeot, 21 ans, et à sa main arrachée par une grenade dans un champ de Notre Dame des Landes. Qu’est-ce qui pouvait bien menacer à ce point la sécurité de la France, dans ce champ à vache du bocage breton, pour qu’on en arrive à faire usage d’une telle violence ? 2500 gendarmes, une opération de guerre à plusieurs millions d’euros menée pour détruire une trentaine de cabanes en bois (« il n’y a pas d’argent magique »…) et procéder à une dizaine d’expulsions… Je pense à Lola Villabriga, 19 ans, défigurée à Biarritz par un tir de LBD que rien ne justifiait et qui vit désormais avec des plaques d’acier dans la mâchoire, alors que c’était sa première manifestation. Je cite deux noms, mais vous le savez sûrement, ils sont aujourd’hui des centaines. Suivez le travail de David Dufresne si le sujet vous intéresse.
Comme vous le voyez, nous avons peu de points communs, politiquement. Et dans un monde où les distinctions culturelles seraient remises par le milieu culturel lui-même, sans intervention du politique, j’aurais accepté celle-ci avec honneur et plaisir. Mais il n’y a pas de geste politique qui ne soit aussi symbolique, et je sais déjà que si un jour j’atteins l’âge avancé où on prend son pied à exhiber ses breloques, j’aurais bien peu de plaisir à me rappeler que celle-ci me fut remise par le représentant d’un gouvernement dont j’aurais si ardemment souhaité la chute et la disgrâce.
Passons malgré tout une bonne journée,
Je crois qu’il faut beaucoup de courage – plus une bonne dose de colère et de talent – pour refuser ces honneurs et écrire un nouveau « J’accuse »
La lettre est un peu longue, je me demande si les personnes concernées l’auront lue jusqu’au bout… et surtout quelles suites elles y donneront.
source de l’illustration ici

I comme Isère, misère!

Béline a gardé la doudoune et le duvet. Elle a horreur d’avoir froid et ce matin, avec le temps qu’il fait, elle aurait préféré rester près du feu.

Et elle a dû quitter la maison si tôt qu’elle a à peine eu le temps de déjeuner, alors évidemment elle a des vertiges et en route elle a dix fois frôlé la catastrophe. Elle espère qu’elle ne devra pas prendre ces risques chaque matin, dorénavant!

Mais voilà son copain Panurge qui arrive dans la cour! Elle s’empresse d’aller froufrouter de son côté, du sirop plein la voix en s’adressant à lui, comme dans un film d’amour qu’elle a vu l’autre soir.

Et lui, le pauvre, dans un vieux réflexe machiste, se dit « J’emballe, j’emballe sec! Cette nana, elle est à moi, je le sens, ça va marcher comme sur des roulettes! »

***

Ecrit pour Les Plumes d’Asphodèle chez Emilie avec les mots imposés suivants: DUVETHORREUR – AIMER – TEMPS – FEU – FROUFROUTER – VERTIGE – SIROP – FROID – FRÔLER – FILM – ROULETTE – RISQUE – RÉFLEXE

Emilie a rajouté six mots à la collecte.  On pouvait laisser de côté les trois derniers (ci-dessus en italiques). Mais j’ai fait la totale 🙂 

***

On a parlé de l’Isère dans nos quotidiens de Flandre, pour cette affaire du plus haut comique…

Voir les articles en français ici et ici, deux exemples parmi des tas d’autres.

J’ai surtout aimé les prénoms des élèves à quatre pattes, j’espère qu’il y avait parmi eux une Béline, en hommage à Molière 🙂

Z comme zou! on jette!

farinade

M. et Mme L ont un hôtel-restaurant sur la place du marché dans une petite ville du Midi, juste devant le jeu de boules sous les platanes et à côté du bar des Sports.
Mme L est une fille du Sud à l’accent charmant, toujours frileuse, toujours son petit cardigan. Dès qu’elle n’a plus ses 27°, elle accueille la famille en disant « Il fait frisquet, aujourd’hui, hein! ».
M. L est aux fourneaux et ne se montre jamais en salle. Lui est Auvergnat, alors il présente parfois une spécialité de sa région d’origine, comme la farinade. 
Le père s’est pris d’amitié pour eux, qui sont pourtant à l’opposé de tout ce qu’encensent à l’époque ses chers Gault et Millau. 
Le chef est aux antipodes de la « nouvelle cuisine », la sienne est certes faite de bons produits du terroir, mais généreuse et sans fioritures. Madame n’a rien de ces « charmantes patronnes » qui ne sont que façade et faux sourires; elle a son franc-parler et sourit rarement. 
D’ailleurs justement, elle n’a pas envie de rire: ces messieurs du Gault&Millau ont écrit sur son établissement. Et de quoi ont-ils parlé? Ni de son charmant accueil, ni de la bonne cuisine de son mari: ils ont déploré qu’il y ait « des hordes d’enfants » dans son restaurant. Et – ô horreur! – des touristes hollandais.
Vous vous rendez-compte? dit-elle au père. Mais qu’est-ce que je dois faire, moi? Interdire les enfants? Interdire les Hollandais?
Alors le père s’est dit que finalement, le Gault&Millau, ce n’était pas une bible non plus.

***

texte écrit pour le marathon d’écriture 2019
source de la photo et recette de la farinade ici.