Adrienne s’amuse avec François Bon

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proposition 1, des images mentales (à partir de Henri Michaux, en rêvant à partir de peintures énigmatiques – écrire trois paragraphes https://youtu.be/fCcC1WQRqag

Couchée sur le plancher, elle regarde le plafond. Tout blanc, avec des ombres ici et là, dues aux inégalités de la couche de plâtre et aux petites aspérités.

Elle fixe toujours le point central, où il y a un trou de forme irrégulière, véritable cheminée vers le grenier, par où s’échappe la chaleur du radiateur ouvert au maximum.

Dans la salle de bains, on ne risque pas l’étouffement. En plus de ce trou dans le plafond, où pendouille un fil électrique avec une ampoule à 40 watts, il y a presque deux centimètres d’espace sous la porte, qui tremble à grands bruits dans ses gonds à chaque passage de camions. Et il en passe beaucoup.

proposition 2, écriture avec écrivain (à partir des Rêves de rêves d’Antonio Tabucchi) – écrire un paragraphe https://youtu.be/iMoSkiH3XzI

Couchée sur le dos, elle se demande chaque fois si les nuages dans la peinture blanche sont dus à son manque de talent de peintre, à une mauvaise préparation du support, comme disent les fiches de bricolage vantant un primer plus coûteux que la plus luxueuse des peintures, ou aux jeux de lumière à travers les motifs des rideaux. Et comme il lui est impossible de ne faire qu’une chose à la fois, tout en examinant le trou, l’ampoule, la peinture blanche, les ombres et la lumière, elle compte seize fois jusqu’à vingt en se brossant consciencieusement les dents sous toutes les faces et donne de grands coups de pédales en l’air parce que la kiné le lui a conseillé pour muscler le ventre et le dos.

proposition 3, quand Kafka s’amuse (renversements et variations sur un thème, dans le Prométhée de Kafka) – énumérer quatre possibilités https://youtu.be/EUIAOzgLC9A

Couchée sur le plancher de la salle de bains, elle se dit qu’elle pourrait faire venir un homme de l’art, il arrangerait ce trou, placerait une jolie lampe, par exemple celle qu’elle a achetée dans ce but, voilà plus de cinq ans déjà. Elle pourrait demander à un menuisier de réparer le parquet et les faux plafonds, là où l’électricien a fait des dégâts. Elle pourrait rappeler à Monsieur l’Entrepreneur qu’il lui a promis une armoire encastrée à côté du lave-vaisselle, encore un trou à combler, c’est fou le nombre de trous qui ont été faits dans cette maison sous prétexte de la mettre aux normes et d’isoler ce qui pouvait l’être. Un trou dans une des plaques de faux marbre, un coin brisé et perdu dans la plinthe en céramique bleue, le trou des cheminées qui ne servent plus et tant de petits trous dans le carrelage. Elle pourrait mais ne fera rien, elle est la reine de l’inertie.

T comme trois

C’est grâce à l’ami José, celui qui avait toujours de bonnes idées, qu’un dimanche après-midi la petite, ses parents, son petit frère, l’ami José, sa femme et ses deux fils ont occupé quasiment toute une rangée au cinéma pour regarder Gone with the wind

La petite, c’est évident, n’a pas tout compris mais elle a trouvé ce film déconcertant et violent. Elle a fourni de gros efforts pour suivre l’action ainsi que la psychologie des personnages et avec le recul elle s’étonne aujourd’hui que ce film ait été enfants admis. 

Elle se souvient encore des morts, des flammes, des baisers imposés, de la chute dans l’escalier. Elle se souvient qu’elle n’a pas aimé Scarlett, qui aurait une longue liste de péchés à confesser, menteuse, manipulatrice, machiavélique, la liste est longue. Elle n’a pas aimé Rhett Butler, fat, violent. Sans scrupules l’un comme l’autre. Elle n’a pas compris pourquoi les adultes le trouvaient si beau. Elle a trouvé bien faibles les autres personnages. 

Elle n’a plus jamais voulu revoir ce film. 

*** 

Quand ils sont sortis du cinéma en clignant des yeux à la lumière du jour, l’ami José lui a demandé: 

– Alors, ça t’a plu?

– Oh! oui! a-t-elle répondu, uniquement pour lui faire plaisir. 

Mais rassurez-vous, ce mensonge a été confessé cool

*** 

sur une idée de François Bon 

trois souvenirs de films

T comme trois

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La première fois que la petite met les pieds dans un cinéma, c’est avec l’école. Sans doute pour meubler une dernière demi-journée en fin d’année scolaire, les maîtresses emmènent tout le monde en procession vers la salle qui se trouve, quel heureux hasard, juste à côté de l’école des filles. 

Sur la place devant l’église, le petit troupeau de l’école des garçons est déjà arrivé. Les deux groupes ne se mélangeront pas, ni cette fois-là ni aucune des autres qui ont suivi, mais feront toujours monter l’excitation de plusieurs crans. 

La salle est sombre et mystérieuse. Les rangées du devant sont pour les garçons. Les années où c’est le contraire, divers projectiles arrivent sur la tête des filles. Les garçons, c’est désordre. 

La petite n’a pas gardé un très bon souvenir de cette première expérience de cinéma: la reine était si mauvaise, la sorcière trop hideuse, les arbres de la forêt griffus et hostiles… et Blanche-Neige franchement idiote. 

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photos prises dans ma ville après la fonte de la deuxième neige 

(mi-décembre) 

la consigne est de François Bon: trois souvenirs de films

 

 

F comme film

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Arrive à ce moment de l’extérieur un bruit beaucoup plus net et proche que les autres : un trot de cheval sur les pavés de la ruelle, qui paraît s’arrêter au pied même de la maison de John. Celui-ci tend l’oreille et perçoit un bref dialogue entre deux voix de femmes, en arabe. Il éteint son projecteur et va jusqu’à la fenêtre d’où lui semblent venir ces sons qui l’intriguent. En se penchant, il aperçoit une cavalière aux cheveux blonds, dont il ne voit pas le visage, qui exécute une demi-volte pour redescendre la ruelle. Vêtue d’un costume de fantaisie, vaguement marocain, il s’agit visiblement d’une Européenne. Le spectateur pensera ensuite que cette jeune femme pouvait être Leïla, et plus tard la Gradiva. 

Arrive à ce moment de l’extérieur un bruit de pas et une voix masculine qui annonce sa venue: c’est le laitier. Adrienne laisse ses épluchures de pommes de terre, se lève et lui tend le poêlon tout prêt sur la cuisinière pour qu’il y verse le litre quotidien. La monnaie aussi est déjà toute prête sur le coin de la table mais ça n’empêche pas les phrases rituelles, combien je vous dois et le temps qu’il fait. Le Westminster sonne onze heures et demie. 

John retourne à sa table et remet son projecteur en marche. Les nouvelles images sont la suite des précédentes, mais maintenant se mêlent aux chevaux et cavaliers de plus en plus fréquentes représentations féminines, comme si elles se trouvaient induites par l’apparition de Leïla sur sa monture dans la ruelle nocturne (sous l’éclairage incertain d’un lampadaire, municipal ou appartenant au portail de la bâtisse où habite John). Ces dessins et peintures prennent même un caractère progressivement érotique et, dans ce cas, le regard de John s’y attarde plus longuement. Cet effet culmine avec la reproduction, totale ou partielle, d’une « Mort de Sardanapale » par Delacroix. 

Adrienne retourne à sa table et termine d’éplucher les pommes de terre jusqu’à ce qu’elles baignent toutes dans l’eau d’une casserole émaillée. Verte. La soupe qui a bouilli emplit l’arrière-cuisine de sa buée et de son odeur. Dans le poêlon, une peau épaisse et jaunâtre se forme sur le lait frémissant. Adrienne le retire prestement du feu au premier bouillon et va le déposer à la cave, d’où elle revient avec une boîte de petits pois et carottes. Elle met le couvert pour quatre personnes. Dans son cadre en faux bois, une Joconde de carton sourit légèrement. 

Alain Robbe-Grillet, C’est Gradiva qui vous appelleciné-roman, éd. Minuit, 2002, pages 10-12. 

*** 

un carrelage de l’époque d’Adrienne: photo prise dans le souterrain d’une belle maison de 1908, à Ostende, Euphrosina Beernaertstraat 148 
photo et info ici

B comme Bon, François Bon

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Cet hiver, c’est ciné-roman chez François Bon aussi et pour l’Adrienne c’est une incitation à dérouler le film qui n’existe que dans sa tête. 

John est éclairé dans son travail par une forte lampe de bureau, très directionnelle, à bras articulé. Il compulse des papiers, puis se remet à écrire, à la main, avec un stylographe traditionnel, probablement défectueux, car il le trempe quelquefois dans un encrier. On entend, venant du dehors, des cris d’enfants qui jouent, mais pas très proches, puis un appel de muezzin pour la prière du soir, et d’autres sons constituant une sorte de rumeur arabe, paisible et quotidienne. 

Adrienne travaille à la lumière du jour, si importante pour évaluer les couleurs. Elle se dépêche d’assembler les pièces. Elle est penchée sur sa machine. Sur le manteau de cheminée, l’horloge Westminster sonne tous les quarts d’heure. Aux heures, Adrienne lève la tête et compte les coups, immédiatement confirmés par le coucou accroché au mur.  

John s’interrompt dans son écriture pour réfléchir un moment. Il appuie sur le bouton d’un boîtier de commande qui en même temps éteint la lampe de travail et allume l’écran, où défilent, sur un rythme assez rapide, des images de cavaliers arabes, de chevaux, de paysages marocains, etc. Le tout est constitué de croquis et peintures du siècle dernier, où l’on reconnaît en particulier des Delacroix, plus ou moins célèbres. Certains semblent retenir davantage l’attention de John, qui, visiblement, a souvent regardé ce matériel, le sujet sans aucun doute du texte qu’il est en train de rédiger. 

Alain Robbe-Grillet, C’est Gradiva qui vous appelle, ciné-roman, éd. Minuit, 2002, page 10 

Elle replie soigneusement les pièces assemblées et celles qui sont encore attachées à leur papier de soie. Elle récupère les bouts de tissu, jette quelques fils coupés. Elle vérifie si elle n’a oublié aucune épingle sur la table, passe et repasse la main sur sa surface. Elle pousse sa machine contre le mur, remet le couvercle dessus. C’est l’heure de faire chauffer la soupe et de cuire les pommes de terre. 

*** 

photo prise à Ostende le 3 novembre
détail de l’église Saints-Pierre-et-Paul

Adrienne fait son cinéma

Cellule génératrice : une grande pièce nue, presque sans meubles, dans une casbah des premiers contreforts de l’Atlas, à proximité de Marrakech. Des ouvertures de dimensions réduites donnent de différents côtés, fermées par des volets de bois, peut-être à l’Andalouse. Une des parois, dépourvue de la moindre fenêtre, est peinte en blanc cru et sert d’écran pour projeter des diapositives. 

Cellule génératrice: une petite pièce encombrée, table, six chaises, deux placards, deux fauteuils en skaï bleu, téléviseur, étagère avec poste de radio des années cinquante, gros poêle à charbon. Pas de fenêtre mais un lanterneau et une porte vitrée donnant sur le jardin. Une double porte fermée le soir pour cacher l’arrière-cuisine. 

adrienne, souvenir d'enfance

Un Européen d’une quarantaine d’années travaille sur une table basse de dimensions importantes où sont étalés des documents (reproductions de tableaux, livres, manuscrits divers). L’homme, appelons-le John, est assis sur un pouf de cuir. L’ensemble donne l’impression d’un confort très rudimentaire. Mais il y a l’électricité et l’appareil de projection est assez perfectionné, donnant une image brillante en dépit de la médiocrité de l’écran. Dehors, la nuit commence à tomber. 

Une Flamande d’une soixantaine d’années travaille debout devant la table où sont étalées les différentes pièces d’un patron soigneusement découpées dans du papier de soie puis épinglées sur le tissu. La femme, appelons-la Adrienne, est penchée sur son travail. L’ensemble donne l’impression d’un grand fouillis. La machine à coudre date d’avant la guerre. Au plafond il n’y a qu’un néon de forme ronde. 

Alain Robbe-Grillet, C’est Gradiva qui vous appelle, ciné-roman, éd. Minuit, 2002, page 9

 

B comme Bon, François Bon

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Parfois elle se demande pourquoi à plus de cinquante ans elle a encore cette rage en elle, est-ce que c’est parce qu’elle est née chez des parents sourds, quatrième enfant d’un ménage où il fallait compter sou à sou, est-ce parce qu’elle a été acceptée « par charité chrétienne » dans ce pensionnat pour jeunes filles où pendant six ans, à tort ou à raison, elle n’a cessé de se sentir la parente pauvre, est-ce pour toutes ces nombreuses autres fois où elle ne s’est pas sentie à sa place dans la société de consommation, elle qui était à l’encontre des modes vestimentaires, musicales, toutes les modes, non par goût, elle peut bien se l’avouer aujourd’hui, mais par nécessité et par rage, même sans photo elle n’a aucun mal à se remettre en mémoire la gamine aux châles à franges qu’elle portait l’été comme l’hiver, ses jambes maigres et sa tresse dans le dos, ou la jeune femme de vingt ans partie en Inde comme on se jette dans le vide pour échapper aux flammes, en espérant qu’en bas des gars solides tiennent bien la bâche: de l’Inde aussi elle était revenue et depuis trente ans elle se dit qu’elle aurait sans doute pu, comme d’autres l’ont fait entre-temps, en tirer un livre vendeur, mais comme à son habitude elle a laissé passer l’occasion de se faire de l’argent-c’est-de-la-merde

*** 

la consigne 3 demandait de reprendre un des trois personnages de la consigne 2 (voir le billet d’hier)
la photo a été prise le 27 octobre et montre la vue depuis les chambrettes de l’ancien pensionnat pour jeunes filles

Adrienne s’amuse avec François Bon

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A l’entrée du supermarché, une charmante hôtesse lui tend un boitier qui ressemble vaguement aux anciennes télécommandes, lourdes, épaisses. Elle veut lui expliquer à quoi ça lui servira mais il répond qu’il a compris, qu’il n’a pas de temps à perdre. Justement, ça vous en fera beaucoup gagner, lui sourit-elle, mais il est déjà parti en poussant son chariot du côté des plats préparés. 

Depuis qu’elle est revenue de Compostelle, elle ne se nourrit plus que de gazpacho, de manchego, de jamòn de Serrano, de pata negra et d’olives vertes d’Espagne. Elle trouve l’assortiment de son supermarché bien pauvre en produits ibériques, si on le compare à tous ces mètres de rayonnages italiens. Tendant le bras vers un chorizo, elle jette un regard de commisération à ce grand type qui semble sortir du film The Matrix et les sept pizzas à l’ananas qu’il se dépêche de rouler vers les caisses. 

Maintenant qu’elle passe aux caisses automatiques, elle se permet d’écrire encore en plus grand et en plus noir sur tous les billets de banque qui lui viennent en main : jusqu’à présent, jamais la machine ne les a refusés. Elle sait bien que depuis l’introduction de l’euro, elle a encore moins de chance qu’avant de revoir un de ceux-là, un jour, mais elle ne désespère pas, ça finira bien par arriver qu’une main ou une machine lui rende un billet marqué « L’argent c’est de la merde. » 

*** 

La consigne numéro 2 proposait de reprendre trois des onze personnages de la consigne numéro 1, vous les aurez peut-être reconnus – ainsi que la photo – si vous êtes passé par ici le 17 août dernier: O comme onze

O comme onze

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(1) Depuis ses 15 ans, il connaît The Matrix par cœur. Depuis ses 15 ans, il ne s’habille plus qu’en noir, avec le manteau très long et les lunettes sombres. Malheureusement, depuis ses 20 ans une calvitie sévère l’empêche de jouer pleinement les Keanu. 

(2) A 60 ans, elle a eu envie de faire le trajet Belgique-Compostelle à vélo. Elle s’est un peu entraînée, quelques samedis, et puis elle est partie. Personne n’ose lui demander si elle n’a pas triché et pris le train, ici et là, pour alléger le parcours. 

(3) Ses parents l’ont appelé Christophe mais il a choisi la graphie Kristof. Toute la vie il leur reprochera ce prénom français. Malheureusement, il n’a pas pu changer son nom de famille, qui est d’origine picarde. 

(4) Elle regrettait d’être née trop tard pour pouvoir être hippie. Ça ne l’a pas empêchée de se parfumer au patchouli, de fumer de la marijuana et d’abandonner ses études à 17 ans. Ni d’enseigner l’anglais en Inde. 

(5) Ses trois frères font la fierté de leurs vieux parents: ils ont bien réussi dans leur entreprise de toiture, plomberie, chauffage, électricité. Ils ont des villas, des piscines, un manège. Lui seul est un gagne-petit: il a fait des études et est prof dans le secondaire. 

(6) Depuis de nombreuses années, sur tous les billets de banque qui lui passent entre les mains, elle écrit consciencieusement au stylo bleu: « L’argent, c’est de la merde ». Depuis de nombreuses années, elle espère en vain qu’un de ces billets lui reviendra en mains. Aujourd’hui, elle se demande si elle n’a pas inspiré un Brestois. https://attaque.noblogs.org/post/2017/07/31/brest-finistere-largent-cest-dla-merde/

(7) Arrête de faire le pitre! lui disait constamment sa mère.
Tu vas encore te faire remarquer avec tes grimaces et tes pitreries! lui sifflait-elle. 

Après sa mort, il a trouvé un carnet où elle consignait pieusement toutes ses facéties. 

(8) Si vous saviez, dit-elle, comme j’ai galéré! Galéré des années, des années avant de trouver ce que j’aime vraiment faire! Ça me désespérait!

Elle vient d’avoir vingt ans. 

(9) Après deux opérations aux genoux, ligaments, rotule, il a dû arrêter le foot. Il s’est mis au vélo: il a parcouru toute la Corse, grimpé le mythique Mont-Ventoux, passé l’hiver sur son VTT. C’est comme ça qu’un soir de neige et de boue, un camion l’a percuté.

(10) Elle a préparé le petit déjeuner familial, les boîtes à tartines pour les enfants, rangé la maison. Elle a conduit les enfants à l’école et leur a dit à ce soir, travaillez bien. Puis elle est allée se jeter dans le canal.

(11) Il était ambulancier. Le roi de la vitesse et de l’efficacité. Le jour où l’ambulance a dû venir pour lui, elle est arrivée trop tard. 

*** 

atelier d’été de François Bon – consigne 1: onze personnages en 3 phrases chacun 

source de la photo wikipedia

V comme vertical

On ne pense pas assez aux escaliers. 

Rien n’était plus beau dans les maisons anciennes que les escaliers. Rien n’est pus laid, plus froid, plus hostile, plus mesquin, dans les immeubles d’aujourd’hui. 

On devrait apprendre à vivre davantage dans les escaliers. Mais comment ? 

Georges Perec, Espèces d’espaces, 1974 

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Chaque fois qu’en cours de route grand-mère Adrienne voyait qu’un escalier menait à la porte d’entrée d’une habitation, soit que le relief du terrain obligeait à situer les pièces de séjour à l’étage, soit par choix des propriétaires, elle ne manquait pas d’asséner que « pour habiter là, on ne pouvait pas avoir eu d’infarctus« , et quelqu’un d’autre dans la voiture ajoutait « ni s’être cassé une jambe« . 

L’escalier, c’est ce qui lui faisait peur. Celui de sa maison était raide, aux marches étroites, descendre de sa chambre à coucher était une affaire qui prenait un certain temps et beaucoup de précautions, surtout à cause de l’énorme pot de chambre qu’elle tenait d’une main et des mules à petit talon qu’elle avait aux pieds. 

« Tiens-toi bien à la rampe! » nous criait-elle chaque fois qu’elle nous voyait sur des marches et bien sûr ça nous faisait rire et on y rajoutait quelques acrobaties, parce que les jeunes c’est comme ça, on se croit invulnérable. 

Son autre escalier, celui du grenier, était encore pire: il n’y avait même pas de rampe; arrivé presque en haut, il fallait soulever la lourde trappe et l’attacher par une corde à un clou dans le mur. Quand on redescendait, les bras chargés d’échalotes ou de haricots secs, il aurait fallu deux autres mains pour détacher la trappe et la laisser doucement retomber sur nos têtes. C’est bien pour ça qu’on l’accompagnait, c’était toute une expédition dans la poussière des vieux trésors, dans l’ombre de meubles vermoulus éclairés par une petite tabatière, et la trappe nous donnait l’impression de pouvoir faire une chose utile. On se disait que grand-mère avait peur et avait besoin de notre aide pour aller chercher des pommes au grenier. 

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photos de l’escalier d’Adrienne fraîchement vernis en octobre 2013 

atelier d’hiver 2016-17 chez François Bon – consigne 5 sur « la verticalité de l’habitat »

Georges Perec, Espèces d’espaces (1974), est en lecture complète ici