G comme grand gagnant

La lecture d’une interview anonymée avec la dame qui accueille les ‘grands gagnants’ de la loterie nationale ne pouvait que rappeler le souvenir du grand-père, qui attendait chaque samedi soir les résultats du tirage.

Comme il jouait chaque semaine les mêmes numéros fétiches – des dates d’anniversaire – il n’avait pas besoin de vérifier son billet et en voyant les ‘boules’ tomber les unes après les autres, il disait tôt ou tard en direction de grand-mère: « Adrienne, ‘t is weire van mijn broek« , ce qui revient à dire que c’est encore raté.

Grand-mère haussait les épaules, confortée dans l’idée que c’était de l’argent jeté par les fenêtres, mais grand-père était convaincu que son tour viendrait, un jour ou l’autre.

Parfois les deux ou trois premières boules semblaient lui donner raison, la tension montait, il se redressait de son fauteuil, appelait grand-mère qui le priait de se calmer, tu vas encore faire un infarctus!

On la sentait soulagée quand dans la seconde suivante venait le « ‘t Is weire van mijn broek » et qu’il se laissait retomber dans son fauteuil.

Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’on en ferait, de cet argent, disait-elle, ça n’apporterait que des problèmes et des soucis.
– Oh moi je saurais bien quoi en faire, disait grand-père.

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Et pour ceux qui aiment les chiffres: en 15 ans de métier, la dame a accueilli un millier de gagnants de plus d’un million d’euros, une soixantaine par an. Son travail consiste surtout à les aider à préserver leur anonymat.

Z comme Zhongni Qiu

confucius

Parfois, c’est le hasard qui apporte une réponse à une question qu’on se posait depuis longtemps mais pour laquelle on n’avait jamais vraiment pris le temps de chercher. 

Le hasard, cette fois, avait la forme d’un magazine féminin que ma mère me prête pour que j’en fasse les mots croisés. Une page y était consacrée à quelques citations de Confucius.

Longtemps déjà que je me demandais comment un Chinois pouvait porter un nom si peu chinois, et par quels effets de hasard il était connu aujourd’hui sous ce nom-là et pas sous celui d’origine, Zhongni Qiu. Si la réponse vous intéresse, il suffit de cliquer sur le lien 🙂

La question suivante à présent est comment les Chinois se sont débrouillés pour pouvoir dire avec autant de précision d’un homme du cinquième siècle avant notre ère qu’il est né un 28 septembre et mort un 11 mai.

Et comment on fait pour avoir des sourcils longs de dix centimètres 🙂

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Source de l’illustration sur wikipédia: Confucius, gouache on paper, c. 1770. Encyclopedia Britannica.

P comme plancher et Picomtal

plancher de j

C’est en s’extasiant sur les beautés de ce tableau de Caillebotte que l’Adrienne est tombée sur un bouquin qui l’utilise pour sa couverture. Du moins en partie, puisqu’il y a trois « raboteurs » de plancher sur le tableau.

Ainsi, de fil en aiguille, elle tombe sur une de ces merveilleuses actions du hasard: un historien en vacances arrive dans une maison d’hôtes dont on a refait une partie du parquet. Et sous certaines lattes, on a découvert des bouts de planches sur lesquelles le menuisier de l’époque (1880-81) a écrit une ou deux phrases. On en a trouvé ainsi 72.

Ça peut sembler peu, 72 phrases, pour en extraire un récit de vie de tout un village mais ça a suffi, grâce aux noms, aux dates, à un tas de sources vérifiables.

Comme l’explique l’auteur dans sa conférence (en lien ci-dessous), Joachim Martin, le menuisier de 1880, écrit en toute franchise une sorte de testament sur sa vie: il sait qu’il ne sera lu que dans une centaine d’années, quand il faudra refaire le plancher, et que tous ceux qu’ils mentionnent seront morts. Comme lui-même, d’où la phrase clé mise en couverture du livre.

Vidéo de la conférence donnée par l’historien à l’Ecole nationale des Chartes. Je cite:

Les écrits laissés par les gens du peuple sont rares, d’où l’intérêt de cette source totalement inédite, que constituent les 72 phrases laissées par un menuisier des Hautes-Alpes sous le plancher qu’il était en train de poser au château de Picomtal en 1880-1881. Une fois les phrases transcrites, l’enquête a pu commencer. Elle a révélé qui était le personnage qui avait ainsi voulu livrer son témoignage à la postérité, mais aussi dans quel environnement il évoluait. Sachant qu’il ne sera pas lu avant cent ans, il se livre et n’épargne personne dans le village, offrant une peinture acérée des mœurs de son temps. Conférence de Jacques-Olivier Boudon, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université, donnée à l’École des chartes, le 19 mars 2018, dans le cadre du cycle «Les grandes voix». 

Photo et plus d’info sur le site de la maison d’édition Belin.

S’il est vrai qu’un plancher n’a qu’une durée de vie de cent ans, conclut l’Adrienne, celui de l’étage devra être refait en 2022. Qui sait ce qui s’y trouvera 🙂

H comme hasard

Un grand nombre de découvertes sont le fruit du hasard et je ne vous apprends rien en vous disant cela.

A la longue liste qu’on trouvera ici

http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_d%C3%A9couvertes_et_inventions_li%C3%A9es_au_hasard 

on peut désormais ajouter le point suivant:

C’est tout à fait par hasard que l’Adrienne, un soir de fatigue et de chaleur de la fin de juillet 2014, a découvert qu’à sa télécommande il y avait un bouton permettant de passer d’un simple clic d’un jour à l’autre de la semaine pour programmer les enregistrements.

hasard,vie quotidienne,ça se passe comme ça

« ergens », quelque part, il y a aussi des gens qui lisent les modes d’emploi.
Mais ce faisant, ils se privent de l’immense joie de la découverte
Rigolant

 

22 novembre

L’an dernier on enterrait mon père.

Le jour de la Sainte-Cécile, patronne des musiciens, lui qui a chanté dans une chorale toute sa vie… et fêté la Sainte-Cécile chaque année en banquetant avec ses amis.

N’est-il pas beau, ce hasard?

Ci-dessous, âgé de trois ans, entre son frère aîné et sa maman Yvonne. ivonne1 - kopie

 

 

 

 

Les malheurs de la vie commenceront à peine quatre ans après cette photo, quand une voisine viendra le chercher au square où il jouait au foot avec son frère et les gamins du quartier – l’enfance de mon père a ses petits côtés Quick et Flupke 😉 – en annonçant sans le moindre ménagement: « A***! L***! rentrez vite à la maison, votre maman est morte! »

H comme le hasard n’existe pas?

En 1913, René Magritte a 15 ans. Il vit à Charleroi avec sa famille. Un jour de foire, il rencontre Georgette Berger. Elle a 12 ans.

En 1920, René Magritte a 22 ans. Il vit seul à Bruxelles. Un jour qu’il est au Jardin Botanique, il rencontre Georgette Berger pour la deuxième fois de sa vie. Elle a 19 ans. Il la reconnaît tout de suite. Cette fois-ci, il ne la perd plus de vue.

Deux ans plus tard, son service militaire accompli, il l’épouse.

magritte

sur cette photo de juin 1922 Georgette et René (à gauche) sont jeunes mariés

Question existentielle: Pourquoi se marie-t-on?

Je sais que la question a déjà été largement débattue et rebattue au cours des siècles et des siècles (amen) et je sais aussi que les réponses sont les mêmes jusqu’à aujourd’hui 19 septembre 2009: par amour, par conformisme, par intérêt ou pour s’émanciper, comme le dit si bien Angélique dans le Malade imaginaire (acte II, scène 6)

Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l’aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l’attachement de ma vie, je vous avoue que j’y cherche quelque précaution. Il y en a d’aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en état de faire tout ce qu’elles voudront. Il y en a d’autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt; qui ne se marient que pour gagner des douaires; que pour s’enrichir par la mort de ceux qu’elles épousent, et courent sans scrupule de mari en mari, pour s’approprier leurs dépouilles. Ces personnes-là à la vérité n’y cherchent pas tant de façons, et regardent peu la personne.

Je repensais hier à cette question en tombant par hasard sur une fable de La Fontaine que je ne connaissais pas encore et qui reflète exactement ce qu’était ma façon de penser quand j’avais 18 ans. Ayant observé les couples autour de moi, entendu quelques témoignages de très vieilles dames, en visite chez ma grand-mère Adrienne, et beaucoup lu aussi, j’en étais arrivée à la conclusion « qu’il n’y a pas d’amour heureux » et que le mariage « est une loterie » si hasardeuse qu’il valait mieux ne pas s’y risquer.

Et pourtant, trois ans plus tard j’étais mariée: amour, conformisme et désir d’émancipation, aucune de ces trois raisons ne s’est révélée être bonne, même si notre mariage a tenu sans problème vingt-cinq ans.

Alors voici cette fable de La Fontaine; je me suis permis de mettre en gras le vers qui est à la base de ce billet Question existentielle, Pourquoi se marie-t-on? »:

Le mal marié (livre VII, fable II)

Que le bon soit toujours camarade du beau,
Dès demain je chercherai femme ;
Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau,
Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme,
Assemblent l’un et l’autre point,
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
J’ai vu beaucoup d’hymens; aucuns d’eux ne me tentent:
Cependant des humains presque les quatre parts
S’exposent hardiment au plus grand des hasards;
Les quatre parts aussi des humains se repentent.
J’en vais alléguer un qui, s’étant repenti,
Ne put trouver d’autre parti
Que de renvoyer son épouse,
Querelleuse, avare, et jalouse.
Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut:
On se levait trop tard, on se couchait trop tôt;
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.
Les valets enrageaient, l’époux était à bout:
«Monsieur ne songe à rien, Monsieur dépense tout,
Monsieur court, Monsieur se repose.»
Elle en dit tant, que Monsieur, à la fin,
Lassé d’entendre un tel lutin,
Vous la renvoie à la campagne
Chez ses parents. La voilà donc compagne
De certains Philis qui gardent les dindons
Avec les gardeurs de cochons.
Au bout de quelque temps qu’on la crut adoucie,
Le mari la reprend. «Eh bien! qu’avez-vous fait?
Comment passiez-vous votre vie?
L’innocence des champs est-elle votre fait?
– Assez, dit-elle; mais ma peine
Était de voir les gens plus paresseux qu’ici:
Ils n’ont des troupeaux nul souci.
Je leur savais bien dire, et m’attirais la haine
De tous ces gens si peu soigneux.
– Eh! Madame, reprit son époux tout à l’heure,
Si votre esprit est si hargneux,
Que le monde qui ne demeure
Qu’un moment avec vous et ne revient qu’au soir,
Est déjà lassé de vous voir,
Que feront des valets qui toute la journée
Vous verront contre eux déchaînée?
Et que pourra faire un époux
Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous?
Retournez au village: adieu. Si de ma vie,
Je vous rappelle, et qu’il m’en prenne envie,
Puissé-je chez les morts avoir pour mes péchés
Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés!»

B comme Biche et Boileau

La dame qui vend des fromages de chèvre s’appelle Biche.

Non, je sais, ça ne s’invente pas. Donnez ce nom-là à votre personnage de roman bucolique et on vous le reprochera. C’est comme une Pervenche qui aurait été flic.

Pourtant c’est vrai. C’est marqué sur le sachet d’emballage: Biche et Jef Jacquelin.

Et puis pour votre roman bucolique, ne prenez pas non plus le vrai nom de leur patelin: car franchement, Champrond, est-ce bien crédible?

Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable. Boileau nous l’a bien dit.

H comme le hasard n’existe pas?

Récemment j’ai encore entendu quelques incroyables histoires de hasard.

Comme celui qui consiste à s’échouer sur une plage sénégalaise une veille de Noël.

Une Marie qui est enceinte et démunie de tout, une Marie à bout. Et un Joseph qui n’a pas su se montrer efficace. Un Joseph qui ne réussit pas à se rendre très utile, à sauver la situation, à éviter le pire.

Et pour compléter ce tableau biblique, voici le tableau païen: sur cette plage-là, il n’y a pas les habituels cocotiers mais des sapins. Et une foule qui se rue sur les « cadeaux de Noël » que représentent le bateau échoué et son contenu.

H comme le hasard n’existe pas

Une illustration du hasard, Le lait de la mort, une nouvelle de Marguerite Yourcenar du recueil Nouvelles orientales (1938) et qu’on peut trouver en divers endroits sur internet:

Ils étaient trois frères et ils travaillaient à construire une tour, d’où ils pussent guetter les pillards turcs. Ils s’étaient attelés eux-mêmes à l’ouvrage, soit que la main d’œuvre fut rare, ou chère, ou qu’en bons paysans, ils ne se fiassent qu’à leurs propres bras, et leurs femmes venaient tour à tour leur apporter à manger. Mais chaque fois qu’ils réussissaient à mener assez bien leur travail pour placer un bouquet d’herbes sur la toiture, les vents de la nuit et les sorcières de la montagne renversaient leur tour comme Dieu fit crouler Babel.
Il y a bien des raisons pour qu’une tour ne se tienne pas debout, et l’on peut inculper la maladresse des ouvriers, le mauvais vouloir du terrain, ou l’insuffisance du ciment qui lie les pierres. Mais les paysans serbes, albanais ou bulgares ne reconnaissent à ce désastre qu’une seule cause : ils savent qu’un édifice s’effondre, si l’on n’a pas pris soin d’enfermer dans son soubassement un homme ou une femme dont le squelette soutiendra jusqu’au jour du Jugement Dernier cette pesante chair de pierres.
Les trois frères commençaient à se regarder avec méfiance et prenaient soin de ne pas projeter leur ombre sur le mur inachevé, car on peut, faute de mieux, enfermer dans une bâtisse en construction, ce noir prolongement de l’homme qui est peut-être son âme, et celui dont l’ombre est ainsi prisonnière meurt comme un malheureux atteint d’un chagrin d’amour.
Le soir, donc, chacun des trois frères s’asseyait le plus loin possible du feu, de peur que quelqu’un ne s’approche silencieusement par derrière, ne jette un sac de toile sur son ombre et ne l’emporte à demi étranglée, comme un pigeon noir.
Leur ardeur au travail mollissait et l’angoisse et non plus la fatigue, baignait de sueur leurs fronts bruns.

Un jour enfin, l’aîné des frères réunit autour de lui ses cadets et leur dit :
-Petits frères, frères par le sang, le lait et le baptême, si notre tour reste inachevée, les Turcs se glisseront de nouveau sur les berges de ce lac, dissimulés derrière des roseaux. Ils violeront nos filles de ferme, ils brûleront dans nos champs la promesse du pain futur, ils crucifieront nos paysans aux épouvantails dressés dans nos vergers et qui se transformeront ainsi en appâts pour corbeaux.
Mes petits frères, nous avons besoin les uns des autres ; et il n’est pas question pour le trèfle de sacrifier une de ses trois feuilles.
Mais nous avons chacun une femme jeune et vigoureuse, dont les épaules et la belle nuque sont habituées à porter des fardeaux. Ne décidons rien, mes frères, laissons le choix au hasard, cet homme de paille de Dieu.
Demain à l’aube, nous saisirons pour emmurer dans les fondations de la tour, celle de nos femmes qui viendra ce jour-là nous porter à manger.
Je ne vous demande qu’un silence d’une nuit, ô mes puinés, et n’embrassons pas avec trop de larmes et de soupirs celle qui, après tout, a deux chances sur trois de respirer encore au soleil couchant.
Il lui était facile de parler ainsi, car il détestait en secret sa jeune femme, et voulait s’en débarrasser pour prendre à sa place une belle fille grecque qui avait les cheveux roux. Le second frère n’éleva pas d’objection, car il comptait bien prévenir sa femme dès son retour, et le seul qui protesta fut le cadet, car il avait l’habitude de tenir ses serments.
Attendri par la magnanimité de ses aînés, qui renonçaient en faveur de l’œuvre commune à ce qu’ils avaient de plus cher au monde, il finit par se laisser convaincre et promit de se taire toute la nuit.

Ils rentrèrent au camp, à cette heure du crépuscule où le fantôme de la lumière morte hante encore les champs. Le second frère regagna sa tente de fort méchante humeur et ordonna rudement à sa femme de l’aider à ôter ses bottes. Quand elle fut accroupie devant lui il lui jeta ses chaussures en plein visage et déclara :
– Voici huit jours que je porte la même chemise et dimanche viendra sans que je puisse me parer de linge blanc; maudite fainéante, demain, dès la pointe du jour, tu iras au lac avec un panier de linge, tu y resteras jusqu’à la nuit entre la brosse et ton battoir . Si tu t’en éloignes de l’épaisseur d’une semelle, tu en mourras.
Et la jeune femme promit en tremblant de consacrer la journée du lendemain à la lessive..

L’aîné rentra chez lui, bien décidé à ne rien dire à sa ménagère dont les baisers l’excédaient et dont il n’appréciait plus la pesante beauté. Mais il avait une faiblesse : il parlait en rêve. L’opulente matrone albanaise ne dormit pas cette nuit-là, car elle se demandait en quoi elle avait pu déplaire à son seigneur. Soudain, elle entendit son mari grommeler en tirant à lui la couverture :
–    Cher cœur, cher petit cœur de moi-même, tu seras bientôt veuf. Comme on sera tranquille séparé de la noiraude par les bonnes briques de la tour…

Mais le cadet rentra dans sa tente, pâle et résigné comme un homme qui a rencontré  sur la route la Mort elle-même, sa faux sur l’épaule, s’en allant faire sa moisson. Il embrassa son enfant dans son berceau d’osier, prit tendrement sa jeune femme dans ses bras et toute la nuit, elle l’entendit pleurer contre son cœur. Mais la discrète jeune femme ne lui demanda pas la cause de ce grand chagrin, car elle ne voulait pas l’obliger à des confidences et elle n’avait pas besoin de savoir quelles étaient ses peines pour essayer de les consoler.

Le lendemain les trois frères prirent leurs pioches et leurs marteaux et partirent dans la direction de la tour. La femme du second frère prépara son panier de linge et alla s’agenouiller devant la femme du frère aîné :
-Soeur, dit-elle, chère sœur, c’est mon jour d’apporter à manger aux hommes mais mon mari m’a ordonné sous peine de mort de laver ses chemises de toile blanche, et ma corbeille en est toute pleine.
-Sœur, chère sœur, dit la femme du frère aîné, j’irais de grand cœur porter à manger à nos hommes, mais un démon s’est glissé cette nuit à l’intérieur de l’une de mes dents….Hou, hou, hou, je ne suis bonne qu
’à crier de douleur…
Et elle frappa dans ses mains sans cérémonies, pour appeler la femme du cadet :
-Femme de notre frère cadet, chère petite femme du puîné, va-t-en à notre place porter à manger à nos hommes, car la route est longue, nos pieds sont las et nous sommes moins jeunes et moins légères que toi. Va, chère petite et nous remplirons ton panier de bonnes choses pour que nos hommes t’accueillent avec un sourire, Messagère qui leur ôtera leur faim.
Et le panier fut rempli de poisson du lac confits dans le miel et de raisins de Corinthe, de riz enveloppé dans des feuilles de vigne, de fromage de brebis et de gâteaux aux amandes salées.
La jeune femme remit tendrement son enfant entre les mains de ses deux belles-sœurs, et s’en alla le long de la route, seule, avec son fardeau sur la tête et son destin autour du cou, comme une médaille bénite, invisible à tous, sur laquelle Dieu lui-même  aurait inscrit à quel genre de mort elle était destinée et à quelle place dans son ciel.

Quand les trois hommes l’aperçurent de loin, petite figure encore indistincte, ils coururent à elle, les deux premiers inquiets du bon succès de leur stratagème et le plus jeune priant Dieu. L’aîné ravala un blasphème en découvrant que ce n’était pas sa noiraude et le second remercia le seigneur à haute voix d’avoir épargné sa lavandière. Mais le cadet s’agenouilla, entourant de ses bras les hanches de la jeune femme et en gémissant lui demanda pardon. Ensuite, il se traîna aux pieds de ses frères et les supplia d’avoir pitié. Enfin, il se releva et fit briller au soleil l’acier de son couteau. Un coup de marteau sur la nuque le jeta pantelant sur le bord du chemin.
La jeune femme épouvantée avait laissé choir son panier et les victuailles dispersées allèrent réjouir les chiens du troupeau. Quand elle comprit de quoi il s’agissait elle tendit les mains vers le ciel :
« Frères à qui je n’ai jamais manqué, frères par l’anneau des noces et la bénédiction du prêtre, ne me faites pas mourir, mais prévenez plutôt mon père qui est le chef de clan dans les montagnes et il vous procurera mille servantes que vous pourrez sacrifier. Ne me tuez pas, j’aime tant la vie. Ne mettez pas entre mon bien-aimé et moi l’épaisseur de la pierre. »
Mais brusquement elle se tut, car elle aperçut que son jeune mari, étendu au bord de la route, ne remuait pas les paupières et que ses cheveux noirs étaient salis de cervelle et de sang.. Alors, elle se laissa, sans cris et sans larmes conduire par les deux frères jusqu’à la niche creusée dans la muraille ronde de la tour : puisqu’elle allait mourir elle-même, elle pouvait s’épargner de pleurer.
Mais au moment où l’on posait les premières briques devant ses pieds chaussés de sandales rouges, elle se souvint de son enfant qui avait l’habitude de mordiller ses souliers comme un jeune chien folâtre. Des larmes chaudes roulèrent le long de ses joues et vinrent se mêler au ciment que la truelle égalisait sur la pierre :
– Hélas ! mes petits pieds, dit-elle, vous ne me porterez plus jusqu’au sommet de la colline afin de présenter plus tôt mon corps au regard de mon bien-aimé. Vous ne connaîtrez plus la fraîcheur de l’eau courante : seuls les Anges vous laveront au matin de la Résurrection.
L’assemblage de briques et de pierres s’éleva jusqu’à ses genoux couverts de son jupon doré. Toute droite au fond de sa niche, elle avait l’air d’une Marie debout derrière son autel.
– Adieu, mes chers genoux, dit la jeune femme, vous ne bercerez plus mon enfant ; assise sous le bel arbre du verger qui donne à la fois l’aliment et l’ombrage, je ne vous remplirai plus de fruits bons à manger.
Le mur s’éleva un peu plus haut et la jeune femme continua :
-Adieu mes chères petites mains qui pendez le long de mon corps, mains qui ne cuirez plus le repas, mains qui ne tordrez plus la laine, mains qui ne vous nouerez plus autour du bien-aimé. Adieu mes hanches, et toi, mon ventre qui ne connaîtrez plus l’enfantement ni l’amour. Petits enfants que j’aurais pu mettre au monde, petits frères que je n’ai pas eu le temps de donner à mon fils unique, vous me tiendrez compagnie dans cette prison qui me sert de tombe et où je resterai debout, sans sommeil, jusqu’au jour du Jugement Dernier.
Le mur de pierre atteignait sa poitrine. Alors un frisson parcourut le haut du corps de la jeune femme et ses yeux suppliants eurent un regard au geste de deux mains tendues.
– Beaux-frères, dit-elle, par égard pour moi, et pour votre frère mort, songez à mon enfant et ne le laissez pas mourir de faim. Ne murez pas ma poitrine, mes frères, mais que mes deux seins restent accessibles sous ma chemise brodée, et que tous les jours, on m’apporte mon enfant à l’aube, à midi et au crépuscule. Tant qu’il me restera quelques gouttes de vie, elles descendront jusqu’au bout de mes seins pour nourrir l’enfant que j’ai mis au monde, et le jour où je n’aurai plus de lait, il boira mon âme. Consentez, méchants frères et si vous faites ainsi, mon cher mari et moi, nous ne vous adresserons pas de reproches, le jour où nous vous rencontrerons chez Dieu.

Les frères intimidés consentirent à satisfaire ce dernier vœu et ménagèrent un intervalle de deux briques à la hauteur des seins. Alors la jeune femme murmura :
– Frères chéris, placez vos briques devant ma bouche, car les baisers des morts font peur aux vivants, mais laissez une fente devant mes yeux, afin que je puisse voir si mon lait profite à mon enfant.
Ils firent comme elle l’avait dit et une fente horizontale fut ménagée à la hauteur des yeux. Au crépuscule, à l’heure où sa mère avait coutume de l’allaiter, on apporta l’enfant le long de la route poussiéreuse, bordée d’arbustes bas broutés par les chèvres  et la suppliciée salua le nourrisson par des cris de joie et des bénédictions adressées aux deux frères. Des flots de lait coulèrent de ses seins durs et tièdes et quand l’enfant fait de la même substance que son cœur se fut endormi contre sa poitrine, elle chanta d’une voix qu’amortissait le mur de briques.
Dès que son nourrisson se fut détaché de son sein, elle ordonna qu’on le ramenât au campement pour dormir,
mais toute la nuit la tendre mélopée s’éleva sous les étoiles et cette berceuse chantée à distance suffisait pour l’empêcher de pleurer.
Le lendemain elle ne chantait plus et ce fut d’une voix faible qu’elle demanda comment Vania avait passé la nuit. Le jour qui suivit, elle se tut, mais elle respirait encore, car ses seins habités par son haleine, montaient et redescendaient imperceptiblement dans leur cage.
Quelques jours plus tard son souffle alla rejoindre sa voix, mais ses seins immobiles n’avaient rien perdu de leur douce abondance de sources et l’enfant endormi au creux de sa poitrine entendait encore son cœur… Puis ce cœur, si bien accordé à la vie espaça ses battements. Ses yeux languissants s’éteignirent comme le reflet des étoiles dans une citerne sans eau, et l’on ne vit plus à travers la fente  que deux prunelles vitreuses qui ne regardaient plus le ciel. Ces prunelles à leur tour se liquéfièrent et laissèrent place à deux orbites creuses au fond desquelles on percevait la mort, mais la jeune poitrine demeurait intacte et pendant deux ans, à l’aurore, à midi et au crépuscule, le jaillissement miraculeux continua jusqu’à ce que l’enfant sevré se détournât de lui-même du sein. Alors seulement la gorge épuisée s’effrita et il n’y eut plus sur le rebord des briques qu’une pincée de cendres blanches. Pendant des siècles les mères attendries vinrent suivre du doigt le long de la brique roussie les rigoles tracées par le lait merveilleux, puis la tour elle-même disparut et le poids des voûtes cessa de s’appesantir sur ce léger squelette de femme. Enfin les os fragiles eux-mêmes se dispersèrent et il ne reste plus ici qu’un vieil homme grillé par cette chaleur d’enfer, qui rabâche au premier venu cette histoire digne d’inspirer aux poètes autant de larmes que celle d’Andromaque.

MARGUERITE YOURCENAR