K comme Krieg

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Il y a de tout, au musée de Whitby, des fossiles et des squelettes d’animaux préhistoriques, des jouets anciens, des maquettes de bateaux, des souvenirs de James Cook, enfant du pays, et de ses voyages d’exploration en Nouvelle-Zélande et dans le Pacifique, des animaux empaillés, des collections diverses (coquillages, monnaies, maisons de poupées, lunettes, tout ce qu’on peut imaginer).

Et puis il y a cette maquette illustrant le premier avion allemand abattu par la RAF: il s’est écrasé juste à côté d’une ferme, à Whitby.

Deux choses attirent l’attention sur la plaquette explicative: d’abord la date, le 3 février 1940 – l’Adrienne croyait naïvement que pour cette partie de l’Europe, la guerre avait commencé le 10 mai par l’invasion de la Belgique, des Pays-Bas et de la France – ensuite le nom du (futur) héros de la RAF, Peter Townsend, alors âgé de 25 ans.

La maquette représente l’avion écrasé à côté de la ferme, une clôture et un arbre endommagés, le tout sous une légère neige poudreuse.

Ici, the real thing 🙂

R comme Regine Beer

Sans doute est-ce suite aux élections de mai dernier, ces temps-ci plus qu’à l’ordinaire me revient en mémoire le témoignage de Regine Beer.

Nous étions des écolières de seize ans quand cette dame est venue nous raconter son histoire. Elle s’en faisait un devoir, disait-elle, car elle appartenait aux « derniers témoins« . Alors elle témoignait, même s’il lui en coûtait. Même si d’école en école, elle devait raconter 1500 fois les mêmes faits et probablement répondre aux mêmes questions.

Qu’elle ait produit sur moi une grande impression, nul doute, puisque jusqu’à aujourd’hui je me souviens de son nom, bien que je ne l’aie plus rencontré par la suite.

Une belle grande dame, qui avait décidé de survivre et de ne pas se laisser entraîner vers la haine, même pas envers ses bourreaux. Qui a passé sa vie à être positive et à aimer l’humanité.

Mais qui a, jusqu’à la fin, dû vivre avec ses démons – images et souvenirs de ce qu’elle avait vécu – qui lui causaient régulièrement des phases de dépression. Comme, on le sait, à d’autres survivants des camps.

Une anecdote en particulier m’est restée. Elle s’insurgeait contre le gaspillage et nous disait qu’elle était incapable de jeter un pot de yaourt dont elle n’aurait pas consciencieusement léché le couvercle et raclé toutes les parois. Elle avait eu trop faim – à son retour des camps et de la marche forcée, elle ne pesait plus que 31 kilos – et il y avait encore, sur cette terre, trop de gens qui avaient faim, disait-elle, pour que nous puissions jeter de la nourriture.

Peut-être que ce détail-là m’est resté parce que c’était exactement le discours de ma grand-mère Adrienne et que je l’avais déjà fait mien.

En tout cas, chaque matin depuis lors je pense à Regine Beer en léchant consciencieusement le couvercle de mon yaourt et en raclant soigneusement le petit pot 🙂

***

source de la photo ici, qui montre Regine Beer l’année de sa déportation – née le 5 novembre 1920 et arrêtée le 3 septembre 1943. Elle est décédée en mars 2014.

7 citations de Michel Serres

Nous vivons aujourd’hui une crise aiguë des langues. […] elles tombent en mésestime, chacun saccage la sienne, comme on a fait de la terre.
Les Cinq sens, Michel Serres, éd. Bernard Grasset, 1985 p. 376
Voici ma définition de la culture : ce qui permet à un homme cultivé de n’écraser personne sous le poids de sa culture. Et la science est ce qui permet à un savant de ne pas abuser de son savoir. 
Des sciences qui nous rapprochent de la singularité, p.383, in La Complexité, vertiges et promesses, Le Pommier/Poche, 2006 
Il ou elle écrit autrement. Pour l’observer, avec admiration, envoyer, plus rapidement que je ne saurai jamais le faire de mes doigts gourds, envoyer, dis-je, des SMS avec les deux pouces, je les ai baptisés, avec la plus grande tendresse que puisse exprimer un grand-père, Petite Poucette et Petit Poucet. Voilà leur nom, plus joli que le vieux mot, pseudo-savant, de « dactylo.».
Petite Poucette, Michel Serres, éd. Le Pommier, 2012, p. 14
Dix Grands-Papas Ronchons ne cessent de dire à Petite Poucette, chômeuse ou stagiaire qui paiera longtemps pour ces retraités :  “C’était mieux avant.” Or, cela tombe bien, avant, justement, j’y étais. Je peux dresser un bilan d’expert. Qui commence ainsi : avant, nous gouvernaient Franco, Hitler, Mussolini, Staline, Mao… rien que des braves gens ; avant, guerres et crimes d’état laissèrent derrière eux des dizaines de millions de morts. Longue, la suite de ces réjouissances vous édifiera. […]
[…] Plus tard, j’eus à mesurer les distances du savoir. Mieux valait habiter Paris ou une grande ville pour accéder aux bibliothèques, aux universités, aux centres documentés. Un renseignement, une citation pouvaient coûter des journées de voyages et des heures de recherche. Clic, aujourd’hui, un centième de seconde pour le même résultat.
C’était mieux avant !, Michel Serres, éd. Le Pommier, 2017
Ces paroles ignobles de la Marseillaise où on parle du sang impur des ennemis, qui est un mot d’un racisme tel qu’on devrait avoir honte de l’enseigner aux enfants. Quels que soient les ennemis, qu’ils aient un sang impur, c’est quand même d’un racisme, j’aurais honte de l’enseigner à mes étudiants, ils ont tous un sang pur et l’impureté du sang est quelque chose qui me fait horreur. […] Ce n’est pas seulement un imaginaire raciste, c’est une tradition qui a été si longue qu’elle a fondé beaucoup de traditions politiques, beaucoup de philosophies du droit .
Michel Serres, 9 mai 2008, France Culture, dans Vendredis de la philosophie.
Et en numéro 7, un extrait plus large que Madame propose chaque année en septembre à la sagacité de ses élèves de sixième (la Terminale):

Michel Serres, « Qui en saigne », Le Monde de l’éducation, septembre 1998

Interrogez un grand homme de science, il vous dit que pour apprendre les mathématiques, la chimie ou la physique…. il faut commencer au plus tôt : dès l’école élémentaire. Certes; faisons‑le donc. De même, seul le jeune âge s’adapte vraiment aux langues étrangères. Au travail, de nouveau. Ainsi, pour l’histoire, le sport, les Jeux olympiques… En groupes de pression, les experts, écoutés des politiques, poussent en amont la formation. Dès lors, descendent comme la foudre sur la tête de l’enfant ‑ et de l’instituteur ‑ les exigences des savants, plus les ignorances parallèles des adultes impuissants. Le voilà obligé d’apprendre au plus vite tout ce dont ses parents rêvent, tout ce dont la société a besoin, tout ce que chacun abandonna et regrette. Fini le vert paradis.

Or comme chacun diffère de tout autre: la blonde, le grand, le maigre, la surdouée, le cas social…, la classe met du temps à trouver l’unité favorable à l’exercice en commun. Admirez alors comment une société qui n’a plus aucun projet (ni politique, ni social, ni culturel, sauf le calcul mortel d’enrichir de rares personnes pour mieux affamer l’humanité entière et, pour commémorer ou condamner son passé, l’ouverture quotidienne de musées funèbres), qui ne sait plus donc dans quel but d’avenir éduquer ses enfants, oblige les plus jeunes d’entre eux à concevoir, à leur âge et pour eux-mêmes, leur propre dessein de formation, avec l’aide souple de l’instituteur, acculant ce dernier à recevoir, dans sa classe, autant de classes différentes que d’enfants. L’abandon de l’éducation par les parents, la famille, le quartier, la ville et toute autre communauté rejaillit aujourd’hui sur l’école, où tout, désormais, doit se faire, où tout donc, par saturation, devient irréalisable.

la plupart des autres citations viennent dici.

D comme délation

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Celui-là même, qui depuis cinq ans est à la tête du parti d’extrême droite ayant fait son meilleur score aux dernières élections, celui-là même est cet ancien président d’un groupement d’étudiants ayant appelé les écoliers à dénoncer leurs professeurs tenant en classe des propos « de gauche ».

A l’époque il y a eu un tollé général et il a dû mettre une sourdine.

Mais comme toujours, c’est à force de répéter des atrocités qu’elles finissent par passer.
Son prédécesseur avait déjà lancé l’idée en 1989 et on peut lire ici que nos voisins du nord viennent de la reprendre en ce joli printemps de 2019. 

Carré noir, de Kasimir Malevitch

 

Le bilan du 20

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Lui, c’est André. Sous la tignasse sombre, les sourcils froncés et l’air buté, se cache un regard bleu qu’on est toujours surpris de découvrir.

Il a vingt ans tout juste en juillet 1945 et des tonnes d’ambition. Il est celui qui transgresse. Celui qui fait fi des frayeurs du père. C’est pourtant grâce au père qu’il est encore en vie.

L’été de 1944 ses amis résistants ont tous étés tués dans un guet-apens à la ferme Miclotte. Trop jeunes, trop fous, trop inexpérimentés et se croyant invincibles, à l’approche des libérateurs et voulant tellement faire leur coup d’éclat, eux aussi. Mais pour l’empêcher d’aller à ce rendez-vous fatal, le père l’a enfermé. Il ne lui en est même pas reconnaissant. Il veut en découdre.

Alors en septembre, quand passent les libérateurs dans sa petite ville, il s’engage dans la brigade Piron. Le père a beau tempêter, cette fois il est mis devant le fait accompli. Il ne revoit son fils qu’un an plus tard. Il a enfin pu en découdre. Il a suivi la brigade jusqu’au bout, jusqu’à Arnhem. Huit mois de combats. Puis le 18 avril 1945, fin de partie.

André a vingt ans tout juste en juillet 1945 et des tonnes d’ambition. Prêt à en découdre avec la vie.

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carte en provenance du site de la brigade Piron où on voit les mouvements du 3e bataillon entre le 4 et le 18 avril 45.

***

tableau et consigne chez Lakévio, que je remercie: parce que c’est l’anniversaire du Fils, je vous propose d’écrire à propos d’un des jeunes hommes peints par Michael Carson.

N comme Nestor

Deux mille six cent vingt-quatre ans. C’est l’âge d’un cyprès qui pousse avec quelques frères et cousins dans un parc naturel de Caroline du Nord. 

N’est-ce pas magnifique, se dit l’Adrienne en sirotant son café du matin.

Mais le titre de son journal l’a d’abord induite en erreur: « één van de oudste bomen ter wereld », lit-elle, un des arbres les plus anciens. Pas le plus ancien. Pas Mathusalem. Un Nestor, donc.

La palme, si l’on peut employer ici cette expression, revient à un épicéa suédois d’environ huit mille ans.

Pourvu que les tronçonneuses leur prêtent vie… Et que les scientifiques arrêtent de prélever jusqu’au cœur de l’arbre ces baguettes leur permettant de s’amuser à des datations et autres frivolités.

Un peu de respect, que diable!

article en français ici.

B comme Bruxelles et Babelio

Ce vendredi premier mars, un cadeau dans ma boîte aux lettres, Bruxelles Omnibus de Patrick Weber, dont voici le résumé de l’éditeur:

Place forte seigneuriale, ville sœur de Madrid et de Vienne sous le règne des Habsbourg, capitale d’un royaume et de l’Union européenne, Bruxelles est l’une des plus anciennes cités d’Europe. L’une de celles qui a aussi le plus souvent changé de visage au cours de son histoire et des dominations successives (Bourgogne, Espagne, Autriche, France, Pays-Bas…). […]

Comme dans Métronome, le best-seller de Lorànt Deutsch, Patrick Weber nous fait découvrir tous ces trésors à travers les arrêts des métros, bus et trams de Bruxelles. Autant de noms – parfois pittoresques – dont la signification nous est souvent inconnue : Heysel, Maison d’Érasme, Jeu de Balle, Cage aux Ours, Petit Sablon, Porte de Hal, Botanique, Étangs d’Ixelles, Abbaye, Vert Chasseur, Vivier d’Oie…

Au fil de ses découvertes, Patrick Weber nous emmène sur les traces du grand humaniste Érasme, raconte la naissance de l’hôtel des Monnaies, ressuscite les heures glorieuses de l’abbaye de La Cambre et marche sur les pas des guerriers qui défendaient la prestigieuse porte de Hal. Sur la Grand-Place, il revient sur l’exécution des comtes d’Egmont et de Hornes, tandis que, de passage au Cinquantenaire, il retrace les grands rêves urbanistiques de Léopold II qui s’était mis en tête de concevoir la plus belle arcade d’Europe.

Envie de lire les premières pages? c’est ici 🙂
L’article du Vif (voir le commentaire de Walrus) est ici.