H comme histoire(s)

« Pourquoi l’art de raconter des histoires est en train de se perdre, je me l’étais souvent demandé lors de soirées passées à m’ennuyer à table en compagnie d’un groupe de convives. […] celui qui ne s’ennuie jamais ne saurait être conteur. Mais l’ennui n’a plus sa place dans notre monde. Les activités qui lui sont secrètement et intimement liées sont tombées en désuétude. C’est là l’unique raison de la disparition du don de conter des histoires, car tandis qu’on les écoute, plus personne ne tisse ni ne file, ne racle ni ne tresse. Conter n’est pas seulement un art, c’est aussi une dignité et même, en Orient, une fonction sociale. Cela va jusqu’à la sagesse; et de même la sagesse, en retour, nous revient sous la forme d’une histoire. »

Walter Benjamin, Récits d’Ibiza, Le mouchoir (incipit), éd. Rive Neuve, 2020, p.15.

Peut-être que l’art de raconter des histoires se perd, ou en tout cas que nous comptons sur d’autres, plus ou moins professionnels, pour nous y faire goûter.

Mais un art bien vivant, c’est celui de se réunir pour lire ensemble et échanger des impressions de lecture: lire ensemble une nouvelle, un récit (très) court, puis un poème.

C’est un art que nous pratiquons dans ma ville, dans le centre social, une fois par semaine. Samen lezen voor volwassenen.

Vous seriez étonnés de voir avec quel public (adulte) 🙂

Peut-être en sera-t-il question un autre jour. 

7 comme 1907

Le 19 novembre 1907, l’écrivain préféré de Walrus a l’honneur de trois colonnes en première page du Figaro pour y donner ses Impressions de route en automobile.

Style et contenu sont fort différents – évidemment – du même genre d’exercice réalisé par René Boylesve (voir ici). Il faut dire qu’entre 1894 et 1907, ces drôles de machines ont eu le temps de faire quelques progrès, non seulement au niveau de la mécanique mais aussi en ce qui concerne le confort des voyageurs.

Et le voyage de Proust est un peu moins téméraire que les 600 km prévus par Boylesve et ses amis: son chauffeur, Alfred Agostinelli, doit le conduire de la côte normande – probablement Cabourg – jusqu’aux environs de Lisieux. Même pas 40 km.

Ce qui leur prend tout de même de nombreuses heures 😉

Ceux qui voudraient lire le texte entier plus facilement que sur cette page du Figaro le trouveront ici.

Z comme zizi

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« Ceci, dit la guide, est une stèle représentant un guerrier scythe.

Comme vous pouvez aisément le constater vous-mêmes, il s’agit bien d’un homme. »

Sourires entendus et légers hahaha chez la guide et dans l’assistance.

On dirait bien que seule l’Adrienne n’a pas compris que ce qu’elle prenait pour un glaive ou un poignard attaché à la ceinture est en fait ceci:

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Statue funéraire en pierre d’un guerrier scythe – dit le catalogue – trouvée à Lumina (en Roumanie) et datant de 600 à 500 avant notre ère.

Elle mesure 115 cm de hauteur et était placée au sommet d’un tertre recouvrant la tombe du guerrier.

Il est représenté armé d’une hache, d’un poignard et d’un akinakès, l’épée traditionnelle des Scythes.

Il s’agit d’une des premières représentations humaines dans l’art scythe.

Photos prises à Tongres à l’expo Dacia Felix. Encore ouverte jusqu’en avril 2020.

C comme Celtes

casque celte

– Ce casque, raconte le responsable de l’expo, trônait sur le bureau du directeur du musée, à Bucarest. Et ceci, lui ai-je demandé, on pourrait l’avoir, pour notre expo? – Ça pourrait se discuter, a répondu le directeur.

Et en effet, ça s’est discuté: en échange de ce prêt, la Belgique (le musée gallo-romain de Tongres, in casu) va offrir à la Roumanie une restauration pour ce bel objet, unique en son genre, et qui en a bien besoin. Ce bleu que vous voyez, c’est une sorte de plastique (plexiglas) sur lequel on a collé les fragments métalliques bien abîmés.

Ce casque de fer et de bronze fait partie du mobilier funéraire de la tombe du « guerrier de Ciumești », en Transylvanie, la région où la plupart des Celtes se sont installés entre 320 et 175 avant notre ère.

Il est surmonté d’un faucon dont les ailes peuvent bouger: si le guerrier marche, elles se soulèveront et s’abaisseront, comme il sied à des ailes d’oiseau. On peut voir le mécanismes des charnières.

Dans la tombe, parmi les autres objets, il y avait la cotte de maille, une invention celte, et des jambières de belle taille, qui permettent d’évaluer que l’homme qui les a portées mesurait entre 1,80 et 1,90 m. Si on y ajoute la hauteur du casque, il devait être une apparition assez impressionnante 😉

C’est d’ailleurs ce qu’affirme Diodore de Sicile, un contemporain de Jules César et d’Auguste, dans le livre V de sa Bibliothèque historique:

Κράνη δὲ χαλκᾶ περιτίθενται μεγάλας ἐξοχὰς ἐξ ἑαυτῶν ἔχοντα καὶ παμμεγέθη φαντασίαν ἐπιφέροντα τοῖς χρωμένοις, ὧν τοῖς μὲν πρόσκειται συμφυῆ κέρατα, τοῖς δὲ ὀρνέων ἢ τετραπόδων ζῴων ἐκτετυπωμέναι προτομαί.

Leurs casques d’airain sont garnis de grandes saillies et donnent à ceux qui les portent un aspect tout fantastique. A quelques-uns de ces casques sont fixées des cornes, et à d’autres des figures en relief d’oiseaux ou de quadrupèdes.

source de l’image ici et lire tout Diodore ici.

B comme batraciens

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Dans son dialogue de Phaedon, Platon fait dire à Socrate « je suis persuadé que la terre est au milieu du ciel et de forme sphérique, elle n’a besoin ni de l’air, ni d’aucun autre appui pour s’empêcher de tomber, mais que le ciel même, qui l’environne également, et son propre équilibre suffisent pour le soutenir ; […] De plus, je suis convaincu que la terre est fort grande, et que nous n’en habitons que cette petite partie qui s’étend depuis le Phase jusqu’aux colonnes d’Hercule, répandus autour de la mer comme des fourmis ou des grenouilles autour de marais : et je suis convaincu qu’il y a plusieurs autres peuples qui habitent d’autres parties semblables […] »

Pour ceux que ça intéresse, on peut lire tout le Phaedon ici.

Le Phase se trouve à l’est de la mer Noire et les Colonnes d’Hercule à l’ouest de la Méditerranée.

Les statuettes (photo prise à Tongres) de type « Tanagra » viennent de Kallatis et Istros, actuellement territoire roumain au bord de la mer Noire, anciennes colonies grecques, comme on l’apprend à l’expo Dacia Felix, en ce moment à Tongres. 

Ce qui m’a amusée, c’est cet ancêtre de notre mot ‘batracien’ βατράχους et l’image de nos activités humaines tout autour des mers, comme des fourmis et des grenouilles: 

 τι τοίνυν, ἔφη, πάμμεγά τι εἶναι αὐτό, καὶ ἡμᾶς οἰκεῖν τοὺς μέχρι Ἡρακλείων στηλῶν ἀπὸ Φάσιδος ἐν σμικρῷ τινι μορίῳ, ὥσπερ περὶ τέλμα μύρμηκας ἢ βατράχους περὶ τὴν θάλατταν οἰκοῦντας

Première

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La ville de Tongres affirme fièrement être la première de notre pays et son logo annonce la couleur: « Tongeren, de eerste stad« , Tongeren, la première ville.

L’Adrienne s’y est beaucoup promenée, vendredi dernier, a admiré le mur d’enceinte romain, le mur médiéval, la basilique de Notre-Dame et son incroyable trésor. En plus de merveilleux antiphonaires du 14e siècle et de précieux reliquaires d’à peu près tous les saints du paradis, il y a une collection de vêtements liturgiques qui semblent venus tout droit de Roma (Fellini)

photo prise vendredi vers les cinq heures du soir, sur la promenade du mur d’enceinte romain.

 

Le bilan du 20

bladspits

Sur une bande de terre entre deux ruisseaux, protégée au nord et à l’est pas une rangée de collines, il y a cent mille ans – peut-être un peu plus, peut-être un peu moins – dans ma ville vivaient des Néandertaliens.

N’est-ce pas une chose émouvante d’observer l’impact sur la pierre de chaque coup donné à celle-ci pour obtenir cette pointe de lance?

N’est-ce pas vertigineux de se projeter cent mille ans en arrière? Comment s’imaginer leur mode de vie, le climat du paléolithique moyen, le langage utilisé?

Puis on se dit que c’est tout aussi vertigineux de s’imaginer le futur et quelle sorte de vie – humaine ou non – il y aura sur la terre dans cent mille ans. 

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copyright de la photo H. Vandendriessche, UGent.