B comme blocs

Chaque fois qu’elle passait devant ces gros blocs de béton, elle se demandait ce qu’ils faisaient là. 

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Le dimanche matin, elle l’a compris, en voyant un homme arc-bouté, tirant de toutes ses forces, sous le regard goguenard d’un ami, des deux épouses et de leurs enfants. 

Il prétendait soulever 400 kilos. 

Hij gaat al van de grond, haletait-il en direction de son copain qui se moquait de lui. 

Chacun voyait bien que contrairement à ce qu’il prétendait, ce bloc ne s’écartait pas d’un millimètre du sol, mais on a fait comme si, juste pour qu’il s’arrête et qu’on puisse continuer la promenade. 

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photo prise à Ostende le lendemain, lundi 10 avril 

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« van de grond gaan » au sens littéral signifie se soulever du sol et au sens figuré c’est une expression à connotation sexuelle, ce qui n’a fait que redoubler l’hilarité du copain, ainsi que de la promeneuse témoin de ce joli tableau, évidemment cool

G comme glace

Dehors, il fait une chaleur moite. On espère trouver un peu de fraîcheur dans la pénombre du salon, mais c’est tout le contraire. Il y fait étouffant.

L’Adrienne est un peu en avance, comme d’habitude. Elle a largement le temps d’admirer la vitrine abondamment ornée de tous les attributs rouge-jaune-noir des supporters des Diables rouges.

La coiffeuse termine le brushing d’une dame et son collègue vient d’accueillir un homme dans la trentaine florissante. Toute leur conversation roulera sur ce qu’on appelle chez nous « l’enterrement de sa vie de garçon ».

Les trois femmes du salon se taisent. Le coiffeur fait subir à son client un véritable interrogatoire pour connaître tous les détails de l’événement. Puis ces messieurs évoquent les « bachelor party » auxquelles ils ont assisté ou, plus fort encore, dont ils ont entendu parler. Par moments le sèche-cheveux fait tant de bruit qu’un détail échappe à l’auditoire féminin. On ne sait pas s’il faut s’en réjouir ou le regretter.

Heureusement, au moment où entre une jeune femme avec sa petite fille qui n’a pas trois ans, ces messieurs sont juste passés au sujet suivant.

– Vous allez faire couper ces jolies bouclettes? demande l’Adrienne à la maman, au moment de passer à la caisse.

– Oh non! juste un peu raccourcir! on veut des cheveux longs!

Parce que même si on n’a pas trois ans, on se doit d’être belle et féminine.

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voilà pour gballand
à défaut d’un avant/après
une vue sur un des miroirs du salon
où cette fois-ci on a délaissé la philosophie…

F comme filles

Je suis bien contente d’être une fille, écrit Nina, parce que j’aime avoir raison tout le temps.

Ce n’est pas du tout mon vécu, pense Madame, mais peut-être que les temps ont changé?

Je suis bien contente d’être une fille, écrit Amelie, parce que j’ai le droit de pleurer devant un beau film.

Je suis bien contente d’être une fille, écrit Kaat, parce que je peux dormir avec mon ours en peluche, même si j’ai seize ans.

Quand il y a un insecte qu’on n’aime pas, écrit Julia, on a le droit de crier et de partir en courant.

On peut regarder des émissions enfantines sans que ce soit bizarre, écrit Emilie.

Je peux me sentir comme une princesse, de temps en temps, écrit Alicia.

La seule à penser comme Madame au même âge est celle qui porte un nom d’oiseau:

Je voudrais être un gars parce que les garçons ont vraiment beaucoup d’avantages.

Sept garçons

Je suis bien content d’être un garçon, écrit Saad, parce qu’on a la vie plus facile. C’est simple d’être un garçon. On profite bien de la vie.

On ne doit pas avoir peur quand il est tard et qu’on marche seul dans la rue, écrit Viktor.

Les garçons ne doivent pas se maquiller pour être beaux, écrit Felix, ils peuvent rester naturels.

Les garçons ne sont pas si vite critiqués pour leur look, écrit Aaron.

Ce n’est pas honnête, écrit Joris, mais ce sont les garçons qui ont tous les avantages dans notre société.

Je constate que nous, les mecs, on a la vie plus facile, écrit Malek: on est plus souvent dans notre lit pendant que les filles font le ménage ou à manger. Et dans la rue, on n’a pas le problème d’être regardé par les hommes.

Je suis content d’être un garçon, conclut Elie, le téléviseur est à moi quand il y a du foot. Et je peux dire ce que je veux sans être jugé.

C comme Ça devait arriver un jour!

C’est pendant le premier entracte, en se rendant aux toilettes, que l’Adrienne tout à coup est apostrophée par un:

– Ah! tu es là aussi!

Auquel elle a répondu par un simple « Oui » tout en poursuivant son chemin. Puis elle est descendue à la librairie, a feuilleté les quelques rares bouquins qui s’y vendent encore – les CD et DVD ont mangé presque tout l’espace – et est retournée à sa place terminer le livre de Jeanne Benameur qu’elle avait commencé avant le début du spectacle.

Entre-temps, lui aussi avait regagné sa place au premier rang du parterre, mais restait debout, tourné vers la salle et la scrutant du regard pour essayer de découvrir où elle était assise. Elle a rentré la tête dans les épaules, s’est penchée un peu vers la droite pour se cacher derrière le dos d’un couple qui avait eu la bonne idée de se lever pour converser avec une connaissance.

Quand la musique a repris, les mots racontaient leur histoire, crudel, ingrato, inganno, infedele, sdegnata, traditore, abbandonata… comme à peu près tout le répertoire des opéras.

Pendant le deuxième entracte, il s’est de nouveau levé pour observer la salle et l’Adrienne s’est tassée encore un peu plus sur son siège. Les gens autour d’elle ont commencé à la regarder bizarrement Langue tirée

A la fin de la représentation, elle est sortie pendant les applaudissements, pour être sûre de ne pas le rencontrer aux vestiaires.

Dans son carnet, elle a soigneusement noté quelle formule d’abonnement elle ne devait surtout pas prendre, à la saison prochaine, si elle ne veut pas se retrouver chaque fois confrontée à l’homme-de-sa-vie.

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http://www.lamonnaie.be/fr/opera/425/Alcina

 

 

 

Le bilan du 20

Le temps passe
L’amour passe

Tant d’eau qui coule
Pierre qui roule
N’amasse pas mousse
Le vent te pousse

Un ange passe
Le bonheur passe

Tu vas et tu viens
Rien ne te retient
Comme plume au vent
Vers le néant

Les saisons passent
Les modes passent

 

Tes mensonges restent

 ça se passe comme ça

photo prise fin octobre dans la petite salle d’attente du notaire

Première fois

C’était le 15 août et la mère de l’Adrienne n’avait exceptionnellement rien au programme.

– Tu as envie de revoir encore une fois le K*? J’y vais pour continuer à vider la maison.

Elle était partante.

Le K*, la grande maison au milieu d’une petite réserve naturelle, se vide peu à peu au gré des visites de l’Adrienne et de l’ex-homme-de-sa-vie. Qui, la dernière fois, a menacé de tout jeter à la déchetterie: l’Adrienne ne va pas assez vite en besogne à son goût. Pourtant, la maison ne sera mise en vente qu’en 2015.

Ce jour-là, elle constate que les lits ont disparu. Le letto matrimoniale, tant pis, même si c’est le cadeau de noces de ses grands-parents, où le mettrait-elle dans la petite maison de tante Fé?

Mais l’autre? celui qui était le lit dans lequel son père a dormi jusqu’à la veille de son mariage?

Rentrée chez elle, elle envoie un mail avec cette seule question:

– Tu n’as tout de même pas jeté le lit de mon père au parc à conteneurs?

La réponse vient le lendemain et tient en une phrase:

– Ik heb hem in een vroede koleire in stukken gekapt en opgestookt

Ce qui veut dire qu’il a passé sa colère dessus en le cassant et en le brûlant.

***

Colère? Quelle colère? se demande l’Adrienne dans les jours qui suivent, une fois la stupéfaction première passée.

Et pour la première fois, oui pour la première fois en huit ans, elle est contente de ne plus être l’épouse de cet homme.

 père,maison à vendre

pas de photo de ce lit
mais il me reste les deux tables de nuit