Sept garçons

Je suis bien content d’être un garçon, écrit Saad, parce qu’on a la vie plus facile. C’est simple d’être un garçon. On profite bien de la vie.

On ne doit pas avoir peur quand il est tard et qu’on marche seul dans la rue, écrit Viktor.

Les garçons ne doivent pas se maquiller pour être beaux, écrit Felix, ils peuvent rester naturels.

Les garçons ne sont pas si vite critiqués pour leur look, écrit Aaron.

Ce n’est pas honnête, écrit Joris, mais ce sont les garçons qui ont tous les avantages dans notre société.

Je constate que nous, les mecs, on a la vie plus facile, écrit Malek: on est plus souvent dans notre lit pendant que les filles font le ménage ou à manger. Et dans la rue, on n’a pas le problème d’être regardé par les hommes.

Je suis content d’être un garçon, conclut Elie, le téléviseur est à moi quand il y a du foot. Et je peux dire ce que je veux sans être jugé.

C comme Ça devait arriver un jour!

C’est pendant le premier entracte, en se rendant aux toilettes, que l’Adrienne tout à coup est apostrophée par un:

– Ah! tu es là aussi!

Auquel elle a répondu par un simple « Oui » tout en poursuivant son chemin. Puis elle est descendue à la librairie, a feuilleté les quelques rares bouquins qui s’y vendent encore – les CD et DVD ont mangé presque tout l’espace – et est retournée à sa place terminer le livre de Jeanne Benameur qu’elle avait commencé avant le début du spectacle.

Entre-temps, lui aussi avait regagné sa place au premier rang du parterre, mais restait debout, tourné vers la salle et la scrutant du regard pour essayer de découvrir où elle était assise. Elle a rentré la tête dans les épaules, s’est penchée un peu vers la droite pour se cacher derrière le dos d’un couple qui avait eu la bonne idée de se lever pour converser avec une connaissance.

Quand la musique a repris, les mots racontaient leur histoire, crudel, ingrato, inganno, infedele, sdegnata, traditore, abbandonata… comme à peu près tout le répertoire des opéras.

Pendant le deuxième entracte, il s’est de nouveau levé pour observer la salle et l’Adrienne s’est tassée encore un peu plus sur son siège. Les gens autour d’elle ont commencé à la regarder bizarrement Langue tirée

A la fin de la représentation, elle est sortie pendant les applaudissements, pour être sûre de ne pas le rencontrer aux vestiaires.

Dans son carnet, elle a soigneusement noté quelle formule d’abonnement elle ne devait surtout pas prendre, à la saison prochaine, si elle ne veut pas se retrouver chaque fois confrontée à l’homme-de-sa-vie.

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http://www.lamonnaie.be/fr/opera/425/Alcina

 

 

 

Le bilan du 20

Le temps passe
L’amour passe

Tant d’eau qui coule
Pierre qui roule
N’amasse pas mousse
Le vent te pousse

Un ange passe
Le bonheur passe

Tu vas et tu viens
Rien ne te retient
Comme plume au vent
Vers le néant

Les saisons passent
Les modes passent

 

Tes mensonges restent

 ça se passe comme ça

photo prise fin octobre dans la petite salle d’attente du notaire

Première fois

C’était le 15 août et la mère de l’Adrienne n’avait exceptionnellement rien au programme.

– Tu as envie de revoir encore une fois le K*? J’y vais pour continuer à vider la maison.

Elle était partante.

Le K*, la grande maison au milieu d’une petite réserve naturelle, se vide peu à peu au gré des visites de l’Adrienne et de l’ex-homme-de-sa-vie. Qui, la dernière fois, a menacé de tout jeter à la déchetterie: l’Adrienne ne va pas assez vite en besogne à son goût. Pourtant, la maison ne sera mise en vente qu’en 2015.

Ce jour-là, elle constate que les lits ont disparu. Le letto matrimoniale, tant pis, même si c’est le cadeau de noces de ses grands-parents, où le mettrait-elle dans la petite maison de tante Fé?

Mais l’autre? celui qui était le lit dans lequel son père a dormi jusqu’à la veille de son mariage?

Rentrée chez elle, elle envoie un mail avec cette seule question:

– Tu n’as tout de même pas jeté le lit de mon père au parc à conteneurs?

La réponse vient le lendemain et tient en une phrase:

– Ik heb hem in een vroede koleire in stukken gekapt en opgestookt

Ce qui veut dire qu’il a passé sa colère dessus en le cassant et en le brûlant.

***

Colère? Quelle colère? se demande l’Adrienne dans les jours qui suivent, une fois la stupéfaction première passée.

Et pour la première fois, oui pour la première fois en huit ans, elle est contente de ne plus être l’épouse de cet homme.

 père,maison à vendre

pas de photo de ce lit
mais il me reste les deux tables de nuit

Z comme zéro

Vingt-cinq ans de mariage

La vérité aurait dû lui crever les yeux depuis très longtemps, depuis au moins six mois, en fait. C’était d’une telle évidence et elle ne l’avait pas vu! Elle ne comprenait pas comment c’était possible d’avoir mis si longtemps pour s’en rendre compte. Pour que le voile se déchire. Pour que toutes les pièces du puzzle s’assemblent enfin dans sa tête, en un fulgurant éclair.

– Tu as quelqu’un d’autre! lui dit-elle simplement, alors qu’ils étaient assis en vis à vis, un vendredi soir.

– Oui, a-t-il répondu.

Peut-être avait-il juste eu une seconde d’hésitation? Juste l’air un peu penaud, ou légèrement apeuré pour ce qui allait suivre?

Mais elle est restée très calme, les yeux secs. Elle ne s’est pas levée de sa chaise – elle n’en aurait pas eu la force – elle n’a pas crié, n’a pas hurlé, n’a pas vociféré, n’a pas eu l’envie de casser quelque chose ni de le frapper comme un vulgaire punching-ball. Ne lui a même pas fait de reproche.

Simplement la vie est sortie d’elle. Elle n’a plus eu envie de manger, de boire, de lire, de sortir, de humer les parfums de la forêt, d’écouter une belle musique.

Elle était toute morte en dedans.

G comme gastronomie

« L’Ardèche a donc longtemps été un pays pauvre, pauvre surtout dans ses montagnes, et comme dans tous les pays qui ont vécu la pauvreté, on connaît, c’est sociologique, une nourriture de base. En Limousin, c’était la châtaigne, et en Irlande, c’était la patate. Eh bien l’Ardèche, doublement pauvre, a eu droit aux deux. »

Le guide du routard Ardèche Drôme 2012-2013, page 32

La soupe de châtaignes: quand le populaire se met à la gastronomie, on arrive au meilleur. Le meilleur, c’est la soupe de châtaignes. Goûtez-la. Goûtez-la un soir d’hiver, quand le vent souffle sur le Mézenc, dans une maison au toit de lauzes. Deux oignons, de l’huile des Vans, des châtaignes sèches, trois bouillons, le coup de main, et c’est toute la chaleur des dieux qui vous prend le corps.

La mique: c’est une boulette de pomme de terre cuite à l’eau, mélangée avec de la tomme et de la crème, et cuite au four. Succulent! ça a le goût d’un oeuf pondu chaud par un ange.

idem, page 33

***

Quand nous étions petits, mon frère et moi, et que nous allions manger le dimanche midi chez monsieur et madame Laporte – laquelle avait toujours sa petite laine, je me demande comment elle aurait survécu dans un autre climat que celui du sud de l’Ardèche – nous aimions surtout la poêlée ardéchoise. Mon père essayait d’en faire aussi chez nous, de retour en Belgique, oignons émincés, huile d’olive, pommes de terre coupées en rondelles et bonnes herbes du bois de Païolive, mais le résultat n’était, au mieux, qu’approchant Bisou

Je me souviens que la première fois que l’homme-de-ma-vie était venu manger chez nous, nous avions opté pour un menu ardéchois, tranches de gigot et poêlée ardéchoise, mais l’Homme n’avait pas trouvé ça top top… Le gigot, il le préférait entier cuit au four et la poêlée, ce n’était finalement que des patates…

On ne lui en a plus jamais fait Langue tirée

C’est vrai que chez lui, c’étaient langoustines à la nage, croquettes aux crevettes, sole à l’ostendaise, turbot sauce mousseline, rôti de boeuf en croûte et gâteau moka à la crème au beurre.

Moi je lui avais fait une tarte au riz Cool

P comme piano

Nous étions au début des années 80 et c’étaient les vacances d’été. Les dix derniers mois, l’Adrienne avait enfin gagné un premier vrai salaire et dès le mois de septembre l’école qui l’employait lui renouvelait son engagement et lui offrait même un horaire presque complet.

Tout était bien. Pas encore de quoi se payer un petit voyage, mais ça viendrait. Chaque chose en son temps, comme disait sa grand-mère.

– Il me faut un piano! annonça l’Homme un samedi matin. J’ai demandé conseil à GP et il va m’accompagner pour en choisir un bon.

L’Adrienne ne douta pas un seul instant que les conseils de l’ami GP fussent judicieux, vu qu’il était un brillant pianiste et claveciniste. Par contre, elle émit quelques doutes prudents sur la nécessité d’un si gros achat et sur le coût total de l’opération.

– Il me faut un piano, répéta l’Homme, en septembre je vais prendre des cours.

Comment l’Adrienne, qui souffrait depuis l’âge de huit ans d’un rêve musicien brisé, aurait-elle pu mettre un frein à celui de l’Homme qu’elle aimait? Elle applaudit, félicita et encouragea. (1)

L’Homme et l’ami GP allèrent donc chez le meilleur vendeur de pianos du pays et en revinrent très satisfaits d’eux-mêmes et de l’instrument de leur choix. Bien sûr, pour une telle qualité sonore et esthétique, il avait fallu mettre le prix, « mais ça gardait sa valeur ».

L’instrument arriva dans le courant de la semaine suivante, hissé, poussé, porté par deux hommes forts disposant de tout l’outillage nécessaire pour le faire passer de leur camion dans la maison. C’était grand, lourd, massif et d’un noir brillant. Le croirez-vous, l’Adrienne ne pensa pas mélodies ni sonates, elle pensa poussières à enlever et déménagements futurs…

Il dut aussi venir un accordeur, évidemment, avant que l’Homme puisse poser les doigts sur les touches.

Septembre arriva ainsi que les premiers cours de piano.

L’Homme fut mortifié de voir la facilité avec laquelle des enfants d’à peine dix ans apprenaient leurs gammes et décréta qu’il avait « les doigts raides ».

Il abandonna le piano et prit un abonnement au magazine Diapason.

(à suivre…)

***

(1) pour ceux qui auraient raté cet épisode, c’est ici: V comme vocation